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QUELQUES LUEURS DANS LES TENEBRES

Et le procès recommença.

Cette fois, dans les deux camps, on se prépara à la lutte à outrance, et, de leur cachette où nulle assignation ne sut les découvrir, les dames de Chamblas étendirent encore leur protection sur leur ancien valet.

Le 29 septembre, Arzac subit, sur la place du Martouret, au Puy, la peine de l'exposition. Dès dix heures du matin, la foule s'était massée autour de l'estrade, et maintes élégantes personnes n'avaient pas été les moins empressées à s'offrir le spectacle. Le condamné arriva vers midi. Docilement, il se laissa attacher au poteau par le bourreau de Mende et exhorter à la résignation par la religieuse qui l'avait accompagné jusque-là.

Il ne prononça pas une parole, mais à aucun moment il ne baissa les yeux et son sourire railleur révélait le contentement de soi-même.

Le 3 novembre, Besson, tout chargé de chaînes, fît son entrée à Lyon. Personne ne l'attendait et les geôliers ne consentirent à le recevoir qu'après avoir pris les ordres du Procureur général.

Puis, le 17, ce fut la cour d'assises du Puy-de- Dôme qui, présidée par le Conseiller Conchon, eut à juger le faux témoin Bernard. Il apparut, pitoyable, couvert de haillons, dans une salle aux trois quarts vide. Avec des sanglots dans la voix, il renouvela les aveux qu'il s'était décidé à faire le lendemain de la condamnation de Besson : « Que voulez-vous ? Son frère s'est présenté chez moi. 11 m'a dit qu'on avait fait du tort à Jacques et m'a demandé de changer un peu ma déposition. La première fois, j'ai refusé, mais il est revenu à la charge et, malheureusement pour moi et mes enfants, j'ai fini par céder. Il ne m'a pas offert seulement deux liards. Tout ce qu'il m'avait promis, c'était de me secourir, si le jury acquittait. »

Un seul incident d'audience : l'avocat général Romeuf de Lavalette demanda qu'il fût tenu note de la partie finale de la déposition de Valentin Jouy. Il en résultait que, le jour même de l'assassinat, Jacques Besson était passé chez Bernard et lui avait dit ; « J'ai rencontré Claude Reynaud

dans les bois de Ris. Va voir s'il m'a reconnu ». Ce n'était qu'un ouï-dire, mais il tirait une certaine consistance du fait que, dès le lendemain matin, 2 septembre, Bernard, de son propre aveu, s'était rendu chez Reynaud.

— Pour quoi faire? interrogea le Président

— Pour lui demander le blé qu'il me devait. J'avais à nourrir plusieurs personnes qui étaient à la maison.

Visite suspecte, autant que réponse peu satisfaisante.

Toutefois, personne ne fut inexorable. Le ministère public demanda les circonstances atténuantes, le jury les accorda et la Cour se borna à prononcer une peine de deux ans de prison.

Bernard demeura hébété, larmoyant, et pendant que les gendarmes l'emmenaient, véritable loque humaine, il répétait, comme une litanie : (( Oh ! ma femme ! mes enfants ! que je suis <( malheureux ! »

Pendant ce temps, que se passait-il aux alentours de Chamblas? La condamnation à mort de Jacques Besson semblait avoir délié les langues et les gens s'étaient mis à jaser comme geais des bois. Beaucoup d'histoires couraient le pays — racontars sans doute, révélations peut-être — et, comme toujours, elles s'amplifiaient à mesure qu'elles passaient de bouche en bouche. Dans

son numéro du 8 novembre, le Moniteur Universel se lit l'écho de la principale. Il raconta qu'un témoin avait assisté à toutes les phases du crime. C'était un jeune gars, qui, ayant rendez-vous avec une servante du château, s'était dissimulé dans la cour, derrière un char, en attendant la fin du repas. Il avait vu le meurtrier arriver le fusil à la main, s'approcher de la fenêtre, ajuster, faire feu et s'enfuir tout en s'écriant : « Ah le bougre, je ne l'ai pas manqué. »

Qu'y avait-il d'exact? Etait-ce le fait nouveau, de nature cette fois à établir aux yeux des plus sceptiques la culpabilité de Besson ? La justice n'a le droit de rien négliger. Dans la période de tâtonnements, elle collectionne les informations, quelles qu'elles soient et d'où qu'elles viennent, sans les déclarer a priori encombrantes, vaines ou peu sérieuses, car elle sait que l'élément le plus futile peut mettre brusquement sur le chemin de la vérité.

Le 15 novembre, le Conseiller Josserand, qui devait présider les assises du Rhône, envoya commission rogatoire au Juge d'Instruction de Puy pour rechercher et entendre les nouveaux témoins. Ce Juge fit diligence. En quelques jours, il ne recueillit pas moins de cinquante-six dépositions. Un menuisier du nom de Maleysson confirma le récit du Moniteur dans ses parties

essentielles et il ajouta que le prétendu galant avait reconnu Besson, le prétendu galant, car le gars attendait tout simplement Achard avec lequel il devait se rendre à la veillée. Rose Badiou, femme Berlioux, aubergiste à Roziers, fit une déclaration à peu près identique.

Plus précis encore fut le vérificateur des poids et mesures du Puy, M. Guignon. Il se trouvait à Vorey à la fin d'octobre 1842, dans l'auberge Roche : « Que pense-t-on de l'affaire de Marcellange, lui demanda à brûle-pourpoint l'hôtelier? » — « Ma foi, elle fait beaucoup de bruit. » — (( C'est à présent qu'on découvre des témoins, ajouta son interlocuteur. Pas plus tard que la semaine dernière, quelqu'un disait ici même qu'un individu du village du Riou se trouvait dans la cour du château le soir du crime quand entrèrent Besson et Arzac, le premier armé d'un fusil. Le berger s'empara aussitôt du chien et le tint en laisse près du portail, pendant que l'autre s'approchait de la fenêtre et faisait, à deux ou trois reprises, le geste d'ajuster : « Allons donc. Qu'est-ce qui t'arrête? » demanda Arzac. « La servante me gêne », répondit Besson, puis une détonation formidable retentit et les deux hommes détalèrent aussitôt à toutes jambes. »

Allait-on enfin tout savoir? Touchait-on à la Reconstitution de la scène du crime ? On l'espéra

un moment, mais quand on voulut remonter à la source, on ne rencontra plus que le vide. Tous les magistrats ont connu des déceptions de ce genre. Le scénario ne varie guère ; on entend un premier témoin : « Qui vous a documenté? » — « Un tel. )) On court chez l'informateur : « Et vous, de qui tenez-vous les renseignements ? » — De tout le monde et de personne. C'était au cabaret. C'était dans la rue. Mais je serais bien empêché de citer un nom. »

La lueur qui servait de guide s'est éteinte et les ténèbres sont redevenues opaques.

Sur un autre point cependant, le supplément d'instruction avait abouti à un résultat. Il avait découvert par hasard un témoin d'importance. C'était un tailleur du Puy qui, aux portes mêmes de cette ville, sur le pont de la Chartreuse, avait fait, le l*"" septembre 1810, à cinq heures et demie du soir, une bien singulière rencontre. Mais c'était à l'audience que la déposition allait prendre tout son relief. Il la faut donc réserver.

Qui allait défendre Jacques Besson ? M'' Rouher s'était récusé. Soit qu'il n'eût plus la foi, soit que les émotions des précédents débats l'eussent brisé, il ne se sentait pas le cœur d'affronter de nouveau la lutte. Et le temps pressait.

On pensa à M" Lachaud. Bien qu'il n'eût encore que 24 ans, sa renommée naissante avait dépassé

le département de la Corrèze. Voici comment l'avait apprécié, en septembre 1839, une jeune Parisienne que les hasards d'une promenade avaient amenée à Tulle un mois après son mariage : « Je voulus entrer dans le tribunal. C'était l'époque des Assises. On jugeait une pauvre fille accusée d'infanticide, et je fus frappée d'étonnement en voyant pour la première fois cet appareil de la justice humaine, si peu imposant et si tristement sinistre. J'allais quitter bien vite ce terrible palais, lorsque je fus retenue par la parole éloquente et pleine de pensée du jeune avocat qui défendait l'accusée. La pauvre jeune fille fut acquittée, et, le soir, au moment où M. Pontier se disposait à me faire escalader un des rochers à pic qui dominent Tulle, je fus heureuse de rencontrer le jeune défenseur qui, le matin, m'avait fait éprouver une émotion profonde. Je fus heureuse que mon oncle me le présentât, heureuse qu'il se joignît à notre excursion, et que le compliment bien sincère que je lui adressai parût être recueilli par son cœur bien plutôt que par sa vanité... Je ne revis plus M. Lachaud, mais aux jours de la douleur, il fut le premier près de moi, et je l'attendais. »

Cette Parisienne, on l'a deviné, se nommait madame Lafarge.

On songea donc à opposer au redoutable avocat de la famille de Marcellange un adversaire

IbH LE MYSTÈRE DU CHATEAU DE CHAMBLAS

digne de lui : celui précisément qui avait été son allié passionné dans la défense de l'héroïne du Glandier, bien qu'en dépit de la plus tenace des légendes, il eut laissé, le jour du procès d'empoisonnement, la parole à ses anciens : le bâtonnier parisien Paillet et le bâtonnier limousin Théodore Bac. Mais n'était-ce pas défendre Marie CapelJe que de se tenir à ses côtés, la réconforter de soiji sourire et de sa foi, lui presser la main, lui faire respirer des sels, lui vouer, dès la rencontre de Tulle, le culte le plus fidèle et le plus romanesque?

Le 24 novembre, Jacques Besson fit écrire à M* Lachaud, vraisemblablement par un camarade de cellule, car il était illettré, la lettre suivante :

« Monsieur.

« Ayant appris par une personne de connaissance le dévouement avec lequel vous défendez les malheureux pour lesquels les causes vous attirent devant les tribunaux, je me suis empressé de vous faire part que je désire ardemment vous iconfier la mienne qui est des plus graves, va qu'elle peut me co&ter la vie.

. rtig Je suis en rappel à Lyon. J'ai été condamné àrRiom et j'attends dans le moment que mon rappel s'effectue à Lyon où je suis détenu depuis quelque temps. Veuillez me répondre, monsieur,

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courrier par courrier, alin que j'aie le temps de faire veudre du bieu que j'ai à Saiut-Étienne-Lardeyrol pour les frais de mon aiîuire.

« Recevez, monsieur, mes mille civilités respectueuses.

« J'ai l'honneur d'être, monsieur l'avocat, votre dévoué et obéissant serviteur. »

M* Lachaud se sentit le courage de tenter l'aventure. Il accepta.

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