LE PROCES DE LYON
Bien plus qu'au Puy et à Riom, l'affaire passionna toute la France. Les correspondants des journaux accoururent ^en poste. La Gazette des Tribunaux dépêcha à Lyon deux sténographes et, grâce à un courrier accéléré, elle put, quarante-huit heures après chaque audience, publier dans un supplément la plus suggestive des relations. La foule, canuts en tète, envahit l'hôtel de ville où siégeait alors la cour d'assises avaivt l'achèvement du nouveau palais de justice.
Neuf jours exactement avant le procès, la défense prit l'offensive. Elle lança, sous la signature : L., ancien magistrat (initiale transparente de M. de Lavalette qui avait résigné ses fonctions de président du tribunal du Puy à l'avènement
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de la monarchie de juillet), un mémoire intitulé : Quelques observations sur l affaire Marcellange et en particulier sur les principales dépositions. C'était surtout une critique acerbe et serrée de plusieurs témoignages à charge, en premier lieu de celui de Claude Reynaud. Convaincu de l'innocence, l'ex-président mettait au service du valet de ses amies son esprit critique, son expérience professionnelle et son éloquence un tantinet romantique, il devait écrire comme il avait parlé à l'époque où il portait la robe dans les prétoires. Mais si sa discussion est d'un homme du métier, que de candeur et de mauvais style, quand il exalte les vertus des dames de Ghamblas et essaye de justifier leur fuite 1 Donnons-lui la parole : « Mariée fort jeune à un homme déjà avancé en âge, madame de Ghamblas qui avait l'habitude du monde eut désormais pour habitation la paisible, mais triste campagne de Ghamblas. Là, point de château aux tours élevées, aux créneaux gothiques, mais une simple et petite maison qu'entourent les bâtiments et les bassescours de la ferme; aucun autre agrément qu'un site sauvage au milieu des bois. Tout entière à ses devoirs d'épouse, elle aimait, elle respectait son vieux mari qu'elle se plaisait à appeler du nom de père. Bienfaisante pour les pauvres du voisinage, elle avait une petite pharmacie, et cette
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haute et puissante et fière comtesse allait ellemême distribuer des secours, et ses mains pansaient les plaies des malades. Hélas ! quinze ans d'absence ont fait oublier tant de bienfaits ! Devenue mère, elle consacra tous ses soins à sa fille. Jamais cette enfant ne la quitta. A l'âge de quinze ans, on eut des craintes pour sa taille, et sa mère la conduisit à Paris pour lui faire suivre un traitement orthopédique. Que dirons-nous de sa fille? Interrogez ceux qui l'ont vue de près : ils vous diront toutes ses vertuSj^'sa bonté, sa douceur. Pour moi, qu'elle vit souvent dans ses malheurs, j'admirais le calme de son esprit, l'élévation de ses sentiments, et, si je puis me servir de ce mot, je la trouvais douce, même envers l'accusation... Mais pendant que l'on déversait de toutes parts la calomnie sur les malheureuses dames de Chamblas, que faisaient ces pauvres femmes ? Elles voulaient d'abord faire face à l'orage et défendre leur honneur attaqué ! Mais bientôt, payant un tribut fatal à la faiblesse de. leur sexe, accablées sous le poids de l'opinion publique, indignement trompées et menacées dans leur liberté, elles qui voyaient condamner à mort celui dont elles avaient attesté l'innocence, elles s'effrayèrent, elles désertèrent leur cause, il faut le dire, et à peine si quelques parents connaissent leur asile. Les en blâmerez -vous ? Ah ! si je pou-
vais, nouveau Daniel, soulever le voile obscur qui nous cache les horreurs de cette cause, on concevrait leur frayeur. Que dis-je? si ce voile se soulevait, si la Providence, protectrice de la vertu opprimée et vengeresse de la calomnie, nous envoyait ce secours, oh alors ! nous savons qui aurait à trembler ! » Malheureusement, M. de Lavalette n'était pas le prophète Daniel. Etait-il même prophète en son pays ?
Les assises s'ouvrirent le lundi 19 décembre 1842, présidées, on le sait déjà, par le conseiller Josserand. Le procureur général Feuilhade de Chauvin occupait, en personne, sous son hermine et sa toque à quatre galons d'or, le siège du ministère public.
Aux fauteuils réservés, derrière la Cour, prirent place la plupart des autorités lyonnaises : le préfet Jahr, le secrétaire général de la préfecture Besson (un homonyme de l'accusé), le maire Terme, les adjoints, les maréchaux de camp commandant le département et la division, le payeur général...
Besson a retrouvé son impassibilité de naguère. N'étaient ses cheveux qui descendent plus drus jusqu'à ses yeux et l'amaigrissement de ses joues, il serait peu changé. 11 demeure impénétrable. 11 ne sait qu'un rôle, mais il faut convenir qu'il le joue avec maîtrise. Il porte toujours son habit-
veste bleu de roi, un peu défraîchi depuis Riom.
Les mêmes témoins déposèrent. Bernard vint refaire l'aveu de son parjure. L'huissier appela inutilement à plusieurs reprises les dames de Chamblas et Marie Boudon. En vain, M" Lachaud se prévalut de l'absence des châtelaines et de la femme de chambre pour demander le renvoi de l'affaire à une autre session. La Cour les condamna chacune à cent francs d'amende et ordonna la continuation des débats.
Mais il était écrit que ce dramatique procès ne s'achèverait pas sans coups de théâtre.
Le premier se produisit à l'audience du 20 décembre. La tante et marraine d'Arzac déposait, et le procureur général, devinant que cette femme n'avait livré qu'une partie de son secret, l'adjurait de ne rien cacher. Marguerite Maurin interrompit brusquement l'homme rouge : « Eh bien ! non, non! Je n'ai pas dit toute la vérité. Je vais vous la dire, si vous le voulez. »
Un silence de mort s'établit. Plusieurs des jurés se levèrent de leurs sièges et mirent leurs oreilles en cornets pour mieux entendre.
Alors, des lèvres de Marguerite, tombèrent ces mots qui éclatèrent dans la salle comme la foudre :
« Non, je n'ai pas tout dit. Jacques Besson, en allant tuer M. de Marcellange, a été trouver Arzac
à son parc. C'était sur son chemin. Il lui a pointé son fusil sur la poitrine, en le menaçant de le tuer s'il ne voulait pas venir avec lui pour tenir le chien. Arzac a été forcé de marcher, et il a marché. A Chamblas, Arzac a tenu le chien qui le connaissait. Besson voulait qu'il tirât le coup, Arzac a répondu qu'il ne savait pas ajuster... et Besson a fait feu. »
La révélation est si terrible que le sang-froid de l'accusé n'y peat résister complètement. On le voit porter plusieurs fois les mains à son front tout inondé de sueur.
K Qui vous a dit cela, demande le président à Marguerite Maurin?
— Qui m'a dit cela, bon Dieu! c'est la bouche même de mon propre neveu.
— Quand?
— Au moment où j'ai trouvé les balles dans la pocbe de son pantalon. Je voulais le taire. C'est mon confesseur, au dernier jubilé, le vendredi avant de venir ici, qui m'a ordonné de dire toute la vérité. Maintenant je n'ai plus rien à vous apprendre.
La vieille paysanne a soulagé sa conscience. Elle laisse échapper un long soupir, comme si elle respirait plus librement.
Le procureur général veut quelques précisions et Marguerite Maurin ne se fait pas prier : « Je
demandai d'abord à Arzac d'où venaient les balles. Et puis, voyez-vous, je le flattai pour en savoir plus long. C'est alors, monsieur, qu'il m'a tout confié. Il s'est mis à pleurer, car je pleurais aussi. Ils l'ont perdu, le malheureux enfant. C'est un fou qui n'a pas pu tenir son secret et qui l'a laissé brùlei' dans tout le pays. Et maintenant, il s'est rais à galères. » La tante d'Arzac achève en éclatant en sanglots.
— « Vous vous rendez compte, messieurs les jurés, souligne le président, de la gravité particulière des dernières révélations de la femme Maurin. Arzac est son neveu, son tilleul. Elle seule est dépositaire de son secret... »
— « Saule, peut-être pas, interrompt Marguerite. Il y a quelqu'un ici qui sait quelque chose, c'est le menuisier Exbrayat, de Combriol. Arzac lui a fait des confidences. »
Ainsi mis en cause, Exbrayat s'avance et dit :
— En effet, Arzac m'a tenu ce propos : « Je ne pense pas qu'on croie ma marraine, mais, si on la croit, il y a de quoi me faire couper la cou. »
La phrase peut souffrir une double interprétation. M. Josserand n'insiste pas davantage et il pose cette dernière question à Marguerite Maurin :
— Savez-vous si Arzac et Besson se connaissaient?
— La connaissance s'est faite quand Besson
a voulu lui faire empoisonner M. de Marcellange. Ils ne se connaissaient pas au château, mais ils se connaissaient bien dans les bois.
L'accusé comprend qu'il ne peut rester sous le coup d'une telle attaque : «. Tout cela n'est que mensonge, dit-il. Je ne connaissais pas Arzac. S'il a tenu les propos rapportés, il les a tenus «en faux. »
— Oh que si, répond Marguerite. Oh que si ! Ce n'est pas faux, mon Besson ! Ce n'est pas faux !
Sans désemparer, on amène Arzac. Il entre, l'air goguenard, ne sachant rien de ce qui vient de se passer. Il commence par déclarer qu'il ne répondra qu'en patois. « Mais il a toujours parlé français », observe M" Bac. « Quelle est cette comédie? ajoute le substitut du procureur général Demiau de Crouzilhac qui assiste son chef. J'ai été vous voir à la prison, je vous ai adressé la parole en patois, et, pendant un quart d'heure, vous m'avez répondu en excellent français. )) — « Un quart d'heure, proteste Arzac ! pouvez-vous dire ! Vous êtes au plus resté dix minutes. »
Piqué au vif, le berger abandonne définitivement le patois. Devant lui, visiblement accablée de douleur, la tante Maurin répète sa confession. Arzac la dément, sur un ton de froideur
narquoise. Il convient toutefois — et l'aveu a son importance — qu'il connaissait Besson longtemps avant la mort de M. de Marcellange. Quant aux propos qu'il a tenus à diverses personnes, il ne prend plus la peine de les contester et il s'en tient à cette ritoarnelle :
« Tout le monde blaguait. J'ai fait comme les autres. »
En fait de balles, il ne connaît pas les « balles à feu », mais seulement les (( gobilles » et les « poussettes », avec lesquelles jouent les enfants.
Les incidents succèdent aux incidents.
A l'audience du 21, pendant qu'un brouillard épais enveloppe de ténèbres la ville entière de Lyon et que, pour y voir dans la salle des Assises, il a fallu allumer lustres et bougies, le procureur général tente auprès d'Arzac une suprême démarche. Il a entrepris d'adoucir cette nature indomptable. C'est avec bonté qu'il parle encore au malheureux. Autant frapper sur le roc.
— Arzac, vous avez dû réfléchir pendant la nuit. Vous devez comprendre qu'il n'y a de salut pour vous que dans un retour franc et loyal à la vérité. Je vous répète aujourd'hui que votre condamnation pour faux témoignage ne vous assure pas pour l'avenir complète sécurité. Une peine plus terrible est suspendue sur votre tète. Avec de la franchise, vous pouvez atténuer la gravité de
votre situation. Je vous adjure, dans votre intérêt, de dire comment se sont passées les choses dans la soirée fatale du l^*" septembre. Il est incontestable — et il faut que j'en sois bien sûr pour le dire — que vous avez joué un rôle très actif dans le crime et que vous avez eu en garde le chien qui pouvait prévenir. Dites donc la vérité ?
— La vérité est que je n'ai pas plus tenu de chien que vous n'en tenez dans ce moment, vous, mon beau monsieur, que je n'ai pas l'honneur de connaître. Je voudrais bien savoir d'ailleurs où on a trouvé que j'étais faux témoin et s'il n'y a de justice que pour le riche.
— Remarquez qu'il y a un fait matériel. La chaîne ne peut pas mentir, et la chaîne, vous l'avez remise à votre tante?
— Oui, monsieur. Oui monsieur, et je n'ai pas honte d'en convenir. La chaîne ! Pardine, en voilà un beau meuble. Si vous aviez trouvé un louis d'or, ne l'auriez-vous pas ramassé? Moi, monsieur, je ramasse le fer, comme vous ramasseriez l'or.
— Vous avez dit à votre tante que Besson vous avait offert de l'argent pour empoisonner M. de Marcellange, mais vous ne lui avez pas dit que vous eussiez accepté? Vous pourriez donc en convenir sans vous compromettre?
— Vous êtes plus savant que moi, monsieur.
et je ne comprends pas deux mots sur vingt, mais ne soyez pas étonné que j'aie fait comme tout le monde, que j'aie bavardé. J'ai été un baritèle, je ne suis pas un faux témoin.
— Cependant, vous avez eu des balles dans votre poche?
— Pour des balles, vous me couperiez le cou tout de suite si vous voulez, je n'en ai jamais eu ni vu.
— Vous avez tenu la chaîne du chien?
— Non ! Non ! Non ! ... Je vous en prie en grâce, comme un brave jeune homme que vous êtes, de bien chercher les « racines » de ma tante et les miennes, et puis vous me direz quelque chose. L'avocat de M. de Marcellange prétendait au Puy que je ne savais pas me défendre. Voyez ce faux témoin : il tremble, il pâlit (Arzac imite la pantomime de M^ Bac). Il avait bien raison. Je n'aurais jamais pu croire qu'on me prît pour un faux témoin.
— Arzac, calmez-vous.
— Je ne veux savoir qu'une chose : y a-t-il une justice pour tout le monde? Ayez donc quelque égard pour moi? Si ce n'est pas pour moi, que ce soit pour mon vieux père.
— Avouez donc ce que vous savez ?
— On me couperait le cou là, là et là, en mille morceaux (le berger porte la main à son cou, à
sa bouche et à son front) qu'on ne me ferait pas dire ce que je ne sais pas. On me crèverait les yeux, on me couperait les mains, que je ne pourrais pas vous en dire plus long, car je ne sais rien, absolument rien de plus. Ma tante est une pauvre folle, voyez-vous. Plaignez-la et plaignezmoi encore plus, car je suis bien malheureux. Par pitié, encore un mot! Ah si je savais vous pénétrer! Mais non. Je sens bien tout cela, là ! Mais ça ne peut pas sortir. Par pitié, justice pour moi comme justice pour les autres...
La voix, le geste, l'attitude, tout ajoute à cette sauvage éloquence qui est devenue véritablement l'éloquence du désespoir. M* Lachaud semble, plus que quiconque, la goûter. On dirait qu'il écoute un confrère de talent, et c'est avec une curiosité empreinte d'admiration qu'il ne cesse d'étudier ce jeune paysan du Velay.
Mais cette scène dramatique a assez duré. Le président fait un signe. Les gendarmes s'approchent d'Arzac dont le geste survit à la voix éteinte et le ramènent un peu rudement à sa place.
Ce jour là, on entend de nouveaux témoins. Ce sont d'abord les époux Gerbier, cabaretiers à Charensac tout près du Puy, qui viennent raconter qu'une semaine environ avant l'assassinat, Besson est entré, une après-dînée, dans leur débit et y a tenu conciliabule avec trois individus de mauvaise
mine. Il pouvait donc se déplacer assez facilement dès cette époque.
M« Lachaud, qui sent tout le danger de cette révélation, tente de créer une équivoque sur la date, mais les deux témoins, dont il ne conteste pas la sincérité sur le fait matériel de la visite, continuent à affirmer que c'est bien quelques jours avant le crime. Ils précisent que Besson avait les lèvres enflées et la tigure pleine de boutons. Même Gerbier lui a dit : « C'est donc la grêle qui t'est tombée dessus?», et la femme : « Quoi, vous avez eu la petite vérole si vieux? »
Mais une déposition, plus grave encore, sort de la bouche de Pierre Borie, ancien tailleur de la gendarmerie de la Haute-Loire. C'est le témoin qu'a découvert le dernier supplément d'information, presque à la veille de sa clôture. — Ecoutons-le.
(( La veille de l'assassinat de M. deMarcellange, ne me portant pas assez bien pour travailler, j'allai jusqu'au pont de la Chartreuse oii je me mis à fumer la pipe, appuyé sur le parapet. Un paysan vint à passer : « Eh ! Borie, me dit-il, que faitesvous donc là? Vous regardez les poissons? — Bah ! répondis-je, il faudrait qu'ils fussent bien gros, et quand ils le seraient autant que moi, je ne les verrais pas. » Nous fîmes cent pas ensemble et, pendant que nous causions, ce paysan appela
un individu vêtu d'une blouse blanchâtre et d'un, pantalon de velours : « Bonjour, Jacques ! où allez-vous donc comme cela? » — « Je vais au Fay, jeta l'homme, et il continua son chemin. » — « Eh ! Jacques, insista mon paysan, nous ne prenons donc pas une prise? » Le passant revint et tendit ses doigts vers la tabatière. Gomme il dégageait son bras droit, je m'aperçus qu'il portait sous sa blouse un fusil très court, à canon couleur de baleine et à bretel'e noire. La conversation continua, rapide. « Uifpeu plus, je ne vous reconnaissais pas, tant vous passiez vite. Et ma commission, quand donc la ferez-vous? » — « Demain, quand ces dames seront levées, venez me voir au Puy, et vous aurez satisfaction. » — « Eh bien ! vous allez mieux maintenant? » — « Oui, un peu mieux. » Ce fut tout. L'homme qui avait la figure malade et bourgeonnée de pustules prit la route de Ghamblas. Il pouvait être cinq heures et demie du soir. Le paysan me dit alors : « S'il va au Fay et revient aujourd'hui même au Puy, il faudra qu'il marche bien. » Je demandai, moi : « Qui est-ce? » — (( Oh, répondit l'autre, c'est un homme qui ne risque rien. Il est bien. C'est lui qui fait tout chez les dames de Chamblas. »
Borie, est invité à regarder Besson. Après l'avoir longuement considéré, il dit : « En conscience, je ne puis remettre monsieur. Songez que
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je ne connaissais pas celui dont je viens de parler. Notre rencontre remonte à plus de deux ans déjà et elle a duré deux minutes. »
— Savez-vous, interroge le président, quel était le paysan qui a donné une prise à l'homme au fusil?
— Oh! si je le connaissais, je serais à l'abri de tout. J'aurais ma garantie.
— On a pris sur vous des informations. Vous passez pour un honnête homme. Comment se faitil que vous n'ayez pas révélé plus tôt un fait si important? Vous avez bien dû comprendre qu'il se rattachait à l'affaire qui passionnait tout le Puy ?
— On parlait toujours de Besson et jamais de Jacques. Je ne rattachai pas au second ce qu'on disait du premier.
Besson intervient alors :
— Tout ce que dit cet homme est faux. Je vous demande un peu si je pouvais sortir ce jour-là. C'est à n'y rien concevoir.
— Ainsi, conclut le président, ce n'est pas vous qui aviez des boutons à la figure ? Tout le monde cependant n'avait pas la petite vérole au Puy.
L'accusation vient de marquer un point. Toutefois, l'explication de Boriè au sujet de son long silence a laissé quelques gens sceptiques. Non sans opportunité. M" Lachaud, quia puisé ses renseignements à bonne source, force le témoin de
convenir qu'il a assisté à une audience du procès Arzac.
Mais c'est avec le matelassier Jean Bérard quil va prendre une revanche complète.
« Le l^'' septembre 1840, dépose ce Bérard, venant de faire des matelas chez M. le curé de Saint-Etienne-Lardeyrol, je marchais dans une coursière. Il était environ huit heures et demie du soir, neuf heures moins un quart. Je vis un homme vêtu d'une blouse blanche et portant une sorte de fusil. « Bonsoir, Jacques, bonsoir ! lui dis-je. Tu ne me reconnais donc pas? » Sans me répondre, Besson passa comme un trait et manqua même renverser le métier que j'avais à la main. Je suis bien sûr de l'avoir reconnu, car il faisait clair à voir. »
Besson. — Ce monsieur est bien faux. Je ne l'ai jamais vu. Je ne le connais pas.
Bérard. — Je connaissais Besson de vue depuis quinze ans, mais je ne lui avais jamais parlé. Je le connaissais, voyez-vous, comme je connais mon épouse (sic).
Le président. — Pourquoi avez-vous tant attendu pour révéler un fait aussi grave?
Bérard. — C'est que j'ai passé dix-huit mois en Auvergne, et j'avais quitté le Puy aussitôt après l'affaire. Voulez-vous voir mes passeports?
Mais l'abbé Légat, curé de Saint-Etienne-Lar-
deyrol et ami personnel de M. de Marcellange, s'avance à la barre et affirme qu'aucun matelassier n'est venu travailler au presbytère dans la soirée du l""" septembre. Je ne puis me tromper, ajoute-t-il, car, ce jour-là, me sentant un peu indisposé, je me suis couché de très bonne heure, et j'ai eu cependant la force de me lever quand on est venu m'annoncer l'assassinat.
— Je jure, devant l' Etre suprême , clame Bérard, que je dis la vérité.
Serment trop pompeux pour persuader personne. iNP Bac commence l'attaque :
— Prenez garde à ce que vous dites, témoin, et voyez la déposition que vous démentez. M. le curé est un homme respectable dont le caractère inspire toute confiance.
— Je le sais, mais je jure...
— Ne jurez pas. M. le président veut-il faire appeler le maréchal des logis Faure pour avoir son opinion sur le témoin ?
— Je suis convaincu, dit alors l'honorable sous-ofticier, que Bérard veut mettre ici la justice en erreur. Oui, cet homme m'est connu. Il se vanta à quelqu'un du Puy d'en savoir bien long. Je le conduisis chez M. le procureur du roi qui, après l'avoir entendu, le chassa honteusement comme un malheureux qu'il est.
Le procureur général requiert aussitôt, en
termes indignés, l'arrestation de Bérard et M* Bac s'associe sans réserves à cette demande : « Il faut à tout prix, dit-il, qu'on sache quels intérêts désespérés ont appelé cet individu à leur aide. » (( Je regrette, ajoute M. Feuilhade de Chauvin, que M. le procureur du roi du Puy nous ait laissé porter un tel témoin sur notre liste ». Le président prend le Code et lit l'article qui punit le parjure. Depuis que le procès se poursuit, le livre a été tant de fois manié à cette page qu'il doit maintenant s'ouvrir tout seul.
Alors on voit le matelassier beau parleur s'effondrer piteusement. Il ergote, perd pied, hésite, balbutie : « Je suis sûr... C'était bien le l*"" septembre... Cependant non... Je ne puis affirmer... Non, voyez... Je ne sais plus... » En somme, Bérard se rétracte. Il était temps.
Encore un faux témoignage dans cette cause où ils furent légion, et cette fois de l'espèce la plus rare et la plus odieuse : un faux témoignage contre l'accusé. M" Lachaud exulte. Un rayon d'espoir vient éclairer la sombre figure de Besson. Les traits intelligents et mobiles d'Arzac trahissent mieux la joie dont son cœur déhorde.
La chance aurait-elle tourné? Une opinion du même maréchal des logis Faure à l'audience du lendemain 22 décembre vient renforcer encore cette foi dans le succès final : « Quant à moi.
(lit ce sous-officier, jo n'aurais pas grande confiance en Marguerite Maurin. Que voulez-vous? C'est mon opinion. Je ne sais rien sur sa moralité. Mais elle « babiUait » tant qu'il m'est impossible de croire qu'elle ait toujours dit la vérité. »
(( Voyez-vous ça », souligne Arzac qui croit déjà son procès revisé. Il se lève pour mieux gesticuler, résiste à la poigne des gendarmes et s'écrie, plein de vantardise : « Ah ! vous dites, vous autres gens de malheur, que je ne suis pas un bon homme. Menez-moi seulement devant les ennemis ! vous verrez si je suis un brave Français. »
Un instant auparavant, une des religieuses de Saint-.Jean de .Jérusalem, sœur Saint-Hippolyte, était venue déclarer : « J'ai soigné la tante iMaurin à l'hôpital du Puy. Eh bien, je n'attache pas beaucoup de crédit à ses propos. Ainsi, elle se plaignait que la populace, ameutée par les parents de Besson, l'eût frappée à sa sortie du cabinet du juge. Or, la grosseur qu'elle attribuait à de telles violences était tout simplement une hernie ancienne, ainsi que l'a constaté le docteur Reynaud. T>
L'accusation vacille. Il sembla que, depuis l'incident de la veille, la face des débats se soit modifiée.
L'était-elle réellement pour un observateur
calme et impartial? Au fond qu'eût apporté de plus à la partie civile le témoignage de Bérard? Et d'abord, à qui appartenait ce personnage? Sila famille de Marcellange l'avait soudoyé, elle n'aurait pas commis la faute de le mettre en contradiction flagrante avec un ami du mort. Elle l'aurait préservé de tout contrôle. Elle ne l'aurait pas exposé à subir, dès l'abord, un démenti empruntant au caractère de son auteur une force invincible. Bien plutôt pouvait se reconnaître, là encore, l'influence occulte qui avait corrompu Bernard et tenté d'autres subornations. Mais, dans cette hypothèse, on avait innové. On avait échafaudé de toutes pièces un faux témoignage, non pas en faveur de Besson, mais contre lui, et on s'y était pris intentionnellement de façon si maladroite que l'imposture devait éclater au premier choc. Alors, on avait beau jeu pour s'écrier : « Voyez ! C'est la famille de Marcellange qui paye et corrompt pour faire tomber la tête d'un innocent ! y> Et Bérard ne courait aucun risque, puisqu'il lui suffisait, une fois les choses poussées assez loin, de se rétracter.
D'où venait ce Bérard ? En faveur de qui était son faux témoignage? Le problème reste posé depuis 1842. Il n'a jamais été résolu.
Quant au mot du maréchal des logis Faure sur Marguerite Maurin, il n'avait guère que la valeur
d'une appréciation personnelle ! Et môme si la vieille femme avait « babillé », sa déposition demeurait encore solide sur les points où venaient l'étayer des éléments matériels : la chaîne du chien, la tasse antique...
Il n'en est pas moins vrai que l'audience s'achève, en apparence tout au moins, au mieux des intérêts de Jacques Besson. Les témoins de l'alibi étaient huit à Riom; ils sont maintenant une vingtaine. Il semble qu'il en sorte de tous les pavés de la rue de l'Ancienne-Préfecture. Les uns ont vu l'accusé au Puy à une heure voisine de celle du crime, les autres ont reçu à l'époque les confidences des premiers. Aux servantes de curés, sont venus s'adjoindre le portier du séminaire, le sonneur de cloches de la cathédrale, une religieuse, que sais-je encore : « Phalange sacrée », dira un peu ironiquement M* Bac.
La défense a jeté dans la mêlée toutes ses réserves. Troublant mystère ! Aucune des nouvelles recrues ne peut expliquer d'une façon plausible son silence de plus de deux ans.
Tout a une fin. La liste des témoins s'épuise. M" Lachaud est autorisé à lire quelques dépositions. L'une tend à insinuer que, par sa méconnaissance des traditions locales et sa dureté envers les paysans, M. de Marcellange s'était fait pas mal d'ennemis. Le croirait-on ? Elle émane d'un
magistrat qui a tenu dans ce drame judiciaire un rôle de premier plan, du conseiller Bujon, Mais oui, du conseiller Bujon qui présida l'affaire Arzac !
— M. Bujon, tient à constater M* Bac, n'en a pas moins condamné le berger au maximum de la peine.
— Qu'en savez-vous, observe l'avocat de Besson, non sans à-propos? Le président ne disposait que de sa voix et il y avait deux autres juges. Êtes-vous donc dans le secret des délibérations de la Cour ?
Il est question encore du pantalon de velours olive qui a disparu au lendemain même d'une confrontation où Claude Reynaud, quand il ne voulait rien révéler encore, l'avait revu sur la personne du valet des dames de Chamblas.
— Mais alors, s'écrie le défenseur, il a fallu la complicité ou la complaisance du concierge de la prison ?
— C'est ma conviction absolue, lui répond M" Bac.