BAC CONTRE LACHAUD
L'heure des réquisitoires et de la plaidoirie a enfin sonné. Cette fois, on suit l'ordre tracé par le Code. C'est l'avocat de la partie civile qui parle le premier, mais la défense n'y gagnera guère, car M" Bac usera plus tard de son droit de réplique sous la forme de la plus véhémente et de la plus irrésistible des improvisations. Pour le moment, il n'a pas encore senti le coup de fouet de la contradiction et c'est avec une certaine miséricorde qu'il parle de l'accusé, quand il évoque le silence et la disparition des dames de Chamblas : « Ah ! messieurs, cette fuite fait naître en moi de bien cruelles réflexions et me saisit d'une pitié profonde pour l'homme que j'ai
mission d'accuser... Je le vois ici isolé, abandonné, dépouillé de tout ce qui pouvait lui faire quelque espérance. Car, c'est en vain, Besson, qu'on vous a fait un cortège de faux témoignages ; c'est en vain que les dames de Chamblas veillent de loin aux soins de votre défense. Les témoins essentiels vous manquent ; ils vous manquent par la faute de ceux auxquels vous avez sacrifié votre honneur et votre vie. Oui, il était un témoignage qui devait jusqu'à la fin s'élever en votre faveur. Oui, jusque dans le crime, il y a des générosités qu'on ne doit jamais déserter. — Oui, il fallait subir avec vous toutes les conséquences de la position qu'on vous avait faite, mais vous avez été lâchement abandonné. Innocent ou coupable, les dames de Chamblas devaient vous suivre partout...
« Et maintenant, Besson, vous voilà seul ici, en présence d'une justice irritée, abandonné de ces femmes dont la protection a longtemps soutenu votre courage, victime d'un dévouement que vous avez porté jusqu'au crime et que vous porterez, je le crains, jusqu'au sacrifice de votre vie...
(( Oui, je vous le dis, et songez à mes paroles, peut-être dans le secret de certaines consciences y a-t-il le désir de voir tomber votre tête sur Téchafaud, car votre mort, c'est le silence, et le silence, pour certaines personnes, c'est l'impunité.
LE MYSTKUK DU CIIAÏKAU DC (:i!AM!îI,AS 19:>
je ne dis pas la tranquillité : il n'en est pas pour les coupables ! »
Fendant que M" Bac fait de la tante d'Arzac une apologie qu'il lui doit bien, le neveu grimace ou éclate de rire ; tantôt, il se bouche les oreilles pour ne plus entendre, tantôt, il les ouvre toutes grandes pour entendre mieux. Il se mord les poings, contracte ses sourcils ou bien les rapproche. Quant à Besson, il demeure muré dans son rêve intérieur.
Le procureur général prend ensuite la parole. Avec grandiloquence, il développe toutes les charges, mais, au désappointement de beaucoup, il tourne court quand il rencontre les dames de Chamblas. Certes, il blâme leur indifférence devant le cercueil de M. de Marcellange, leur fuite actuelle, mais il s'en tient là; on le sent gêné; il a hâte de revenir à Besson.
La seule partie vraiment originale du réquisitoire, c'est celle où M. Feuilhade de Chauvin aborde un des points les plus obscurs du procès : « Qu'allait faire Besson, s'écrie le magistrat, qu'allait faire Besson dans le cabaret de Gerbier? J'ai lu avec avidité cette volumineuse procédure. Eh bien ! cette lecture m'a non seulement convaincu que Besson était coupable, mais encore qu'il avait des complices. Combien en a-t-il eu, je ne sais, mais il en a eu. Il lui en fallait pour surveil-
d94 LE MYSTÈRE DU CHATEAU DE CUAMBLAS
1er les alentours du château, pour tenir le chien dont les aboiements pouvaient sauver M. de Marcellange. La défense cherchera sans doute à se servir de cette circonstance. Elle vous dira qu'on a vu plusieurs individus rôder autour de Chamblas le jour même du crime. Elle vous dira que, le lendemain, on a vu un homme couvert d'une blouse, et qui avait le coup d'oeil hagard, les cheveux en désordre. On vous dira : « Ce sont peut-être ces hommes qui ont immolé M. de Marcellange. » Non, messieurs, ce ne sont pas ceux-là, mais ce sont eux qui ont aidé Besson dans la perpétration de son crime ; ce sont tous ces hommes qui se sont rencontrés ensemble dans le cabaret deGerbier, à Charensac, quelques jours avant le crime. Oui, je crois que c'est là où le complot a été organisé systématiquement ; c'est là où la part de chacun a été faite. C'est là que le plus hardi, le plus déterminé, le plus ferme, a dit aux autres : « Je jouerai le principal rôle dans l'affaire. C'est moi qui frapperai. Toi qui es le plus jeune et le plus faible, tu tiendras le chien. Toi qui es pusillanime, tu surveilleras les environs et tu me crieras : qui vive ! lorsqu'un danger viendra se montrer. » C'est dans ce fatal cabaret que les moyens d'exécution ont été pesés, examinés, discutés., et que le crime et l'heure ont été arrêtés... »
Au moment où le procureur général cherche
ainsi à lever le voile, tous les regards se portent instinctivement sur un homme assis aux côtés du défenseur. C'est un des huit frères de Jacques Besson, et, sauf les stigmates de la petite vérole, sa ressemblance avec l'accusé est stupéfiante. Voilà pour les amateurs de mystère de quoi donner libre cours à leur imagination. De fait, tous ces individus, rencontrés dans la zone de l'assassinat l'avant-veille, la veille et le lendemain matin, faisaient-ils partie d'une bande organisée? Besson avait-il les guetteurs ou des vedettes? A-t-il pu se produire, à un moment donné, une substitution de personne? N'y eut-il là que des coïncidences et des hasards, sans rapport avec le crime ? Autant de points d'interrogation.
Enfin, j\P Lachaud se lève, et il discute pied à pied, passionnément, de toutes ses forces, de toute son âme. Tout le sert : son masque de romain, sa voix chaude, sa mimique, jusqu'à ses trop juvéniles ardeurs.
Sans reconnaissance apparente pour un tel dévouement, Besson demeure apathique, les mains jointes sur les larges bords de son chapeau. Mais c'est Arzac qu'il faut voir. Au moment où le jeune avocat fait le procès de la tante Maurin, ses yeux ne le quittent pas. Il boit ses paroles. Sa pantomime animée applaudit à tous les arguments. Jamais il n'a goûté satisfaction pareille. De
temps en temps, il regarde le Christ placé au-dessus de la Cour et marmotte des prières. Quand, le 24 décembre, à quatre heures et demie du soir, M'' Lachaud, le visage inondé de sueur, le rabat changé en corde, demande grâce jusqu'au lendemain, le berger s'éveille de son beau rêve, et on l'entend murmurer à demi- voix : « Quoi, c'est tout! C'est dommage. Ça allait bigrement bien! »
Ce jour-là, une pluie torrentielle s'est aba-ttue sur la ville de Lyon. La vaste place des Terreaux a disparu sous un véritable dôme de parapluies aux couleurs variées. C'est de loin, moins l'uniforme, une légion romaine marchant à un siège et formée en tortue sous l'abri de ses boucliers.
Le dimanche 25, M' Lachaud a retrouvé de nouvelles forces. Sa voix tonne. Il est au cœur du débat.
Il a compris quelle charge terrible est la déposition des époux Pugin. Qu'y répond-il?
(( Je crois que Jérôme Pugin et sa femme sont sincères. Je crois qu'ils ont entendu du bruit. Mais, souvenez-vous, messieurs, que le vent du midi soufflait avec violence. La maison des dames de Chamblas est placée sur le penchant de la colline. Or, au Puy, le vent du midi est une tempête, un ouragan. ]N'est-il pas possible qu'une planche détacbée, une autre porte poussée dans le voisinage, aient produit le bruit entendu ? Et
VOUS voulez que, dans ces fracas divers, au milieu de ce tumulte de la tempête, les témoins aient distinf^ué le bruit de la porte de Chamblas qui se fermait. D'ailleurs, il y avait une autre entrée dans la maison, une entrée qui donnait sur une place déserte, une entrée qui raccourcissait le chemin à quelqu'un qui venait du château. Besson, fatigué, devait entrer par la porte de derrière. »
Le témoignage de Claude Reynaud, il le ditsèque, il le déchire ; «... Mais, pour avoir une certitude, Claude a tenu à revoir l'assassin. Il est donc allé se poster sur son passage ; l'homme s'est arrêté à quelques pas de lui. Il l'a reconnu. C'est Jacques Besson. Eh bien! je vais démontrer, avec le plus fort des arguments, avec le plan des lieux, que le témoin ment : il a vu l'aisabsin. La première fois qu'il l'a aperçu, l'assassin suivait la ligne droite. Il a, lui, Claude Reynaud, descendu le vallon pour aller chez lui s'armer. Il a ensuite repris un autre chemin, parcourant ainsi les deux côtés d'un triangle, pendant que le malfaiteur n'en parcourait qu'un seul, et il serait arrivé avant lui ? Est-ce encore une possibilité ?
(( Mais voulez-vous que Claude ait réellement rencontré Jacques Besson? Il rentre chez lui. L'instruction lui demande s'il a parlé de ce fait à sa femme. Messieurs, il fut maladroit en ce
198 LE MYSTÈRE DU CHATEAU l>E CHAMBLAS
moment. Il répond : « Je ne lui en ai pas parlé. » — « Gomment se fait-il, lui objecte-t-on, que frappé comme vous l'étiez, vous ne lui en ayiez rien dit? » — « Par prudence. » Par prudence, et pourquoi s'il vous plait? Est-ce que Jacques Besson vous avait révélé qu'il allait assassiner M. de Marcellange ? Est-ce que vous pouviez supposer les conséquences immenses de son voyage ? Jacques ne pouvait-il voyager dans les environs ? Ne pouvait-il avoir un rendez -vous nocturne? Rien de plus simple. Eh bien! c'est par prudence que Claude s'est tu devant sa femme. C'est-à-dire qu'il avait compris le crime qui allait se commettre. Mais il lui aurait fallu alors, comme la dit si éloquemment M*^ Bac, un songe prophétique qui luiannonçàtl'assassinat... »
Il passe à l'alibi, la pierre angulaire de la défense :
(( L'avocat de la partie civile a peu parlé des témoins de l'alibi. Il a semblé tourner en ridicule et stigmatiser d'un seul mot cette « phalange sacrée » qui vient à notre aide. « Phalange sacrée », soit, mais il vous sied bien de flétrir... Je puis discuter la moralité de vos témoins de café et d'estaminet. Parmi les nôtres, vous ne trouverez pas un menteur, pas un hypocrite, pas un méchant. J'examine les vôtres. Qu'y vois-je, et parmi les plus accablants, selon vous? Une femme
LE MVSTKRE l)[I CHATK.VU IJK CIIAMBLAS )'•''
folle, un homme qui veut perdre Jacques Besson, un homme qui a une mémoire merveilleuse et qui se souvient même d'une prise de tabac, donnée il y a deux ans !
« Passez nos témoins, à nous, en revue? Vous trouverez parmi eux de saintes filles qui viennent prier Dieu, qui rencontrent dans ce moment l'accusé, et qui fixent leurs souvenirs sur l'heure pieuse de l'Angelus, ce qui prouve qu'elles le récitent.
(( Pourquoi ces témoins n'ont-ils pas parlé plus tôt, nous dira-t-on? Eh ! mon Dieu, ils tremblaient de se jeter dans les hasards et les fatigues d'une longue instruction judiciaire. Pourquoi ne les avons-nous pas cités plus tôt? Nous ne les connaissions pas. Nous étions absorbés par les préoccupations de cette minutieuse affaire... »
L'explication est faible. M' Lachaudsesent plus à l'aise quand il trace les portraits des protagonistes du drame. Il a pour le berger une véritable prédilection.
« J'ai étudié Arzac et il m'étonne, messieurs. Voilà un jeune homme de vingt-quatre ans, isolé jusqu'à ce jour de la société des autres hommes, qui s'est élevé par la puissance de sa nature; une de ces organisations de premier ordre, qui, dans une autre position, seraient allées bien loin peutêtre. »
200 LE AfYSTÈnE or CnATE.VU DE CHAM'iLAS
M" Bac — Et qui, placées là, vont au crime.
M"^ Lachaud — Daris sa voix rude, dans son geste sauvage, dans sou animation pittoresque, il y a quelque chose de grand et d'éloquent qui me saisissait hier profondément, et je me disais : Cet enfant des montagnes, quel profond mystère ne révèle-t-il pas ?
« Avant hier, j'ai assisté, je dois le dire, au plus magnifique combat que j'aie vu de ma vie. La parole de M'' Bac, cette parole que j'admire, et qui est pour moi une des plus belles que j'aie entendues, la parole de INP Bac était encore plus solennelle, plus large que de coutume. Ce n'était plus l'avocat animé de la famille de Marcellangc. C'était l'homme impartial, consciencieux, éloquent. A cette pompeuse parole qui a saisi tout l'auditoire comme moi, M* Bac joignait un geste et un organe pénétrants. Ce regard de M" Bac frappe le paysan grossier, le saisit, le transporte, l'élève jusqu'au sublime. Il y avait dans son œil une fierté mâle et noble qui répondait au regard mâle et noble de M^ Bac; il y avait sur ses lèvres un sourire de force et de puissance qui semblait arrêter la parole de M^ Bac. Et, je vous le dis. M*" Bac, dans ce combat que vous aurez bientôt à renouveler, ce paysan vous a vaincu par l'imposante éloquence de son silence. »
M*" Théodore Bac est debout. Son retrard étin-
celle de cette noblesse dont vient de parler M*" Lachaud. Il a cette riposte foudroyante :
« Dites, défenseur de l'accusé, que cet homme n'a pas su comprendre sa fâcheuse position, dites que cet homme a été sourd aux avertissements paternels que lui donnait une voix dont la modération et la réserve augmentaient encore l'autorité. Dites que cet homme a espéré, par je ne sais quelle erreur de son esprit grossier, l'impunité à force d'audace. Dites cela, jnonsieur, mais ne dites pas que cet homme m'a vaincu. Ne dites pas que l'audace d'un scélérat peut vaincre ou égaler la fermeté d'un homme de bien. »
D'un bout à l'autre de la salle, aussi bien dans la partie ou le public debout est parqué que sur les sièges réservés à l'élite, les applaudissements éclatent. Le rhéteur s'efi'ace, l'avocat disparaît. Il n'y a plus qu un grand honnête homme qui vient réclamer ses prérogatives et le respect auquel il a droit. Les magistrats en robe s'inclinent devant M^ Bac et le Président lui-même est trop ému pour songer à réclamer le silence.