LA DEUXIÈME CONDAMNATION A MORT DE JACQUES BESSON
Mais, M" Lachaiid lutte encore.
L'assassin, il va le faire connaître. C'est l'un des hommes, si tant est qu'ils aient été plusieurs, dont la femme Chamard, Antoine Delair, François Gide et Merle ont signalé la présence aux abords de Chamblas les 31 août et 1" septembre 1840 ; c'est l'inconnu qui errait dans les bois, le fusil à la main, le 2 septembre, avant que le jour fût levé, et qui fit si peur au vieux Zacharie.
Quand il en vient à évoquer ces individus étranges rencontrés la veille et le jour du crime, et dont les pas semblaient converger vers le château ; quand il cherche, à la faveur du mystère
dont ils se sont entourés, à les substituer à Jacques Besson, sa voix se fait lente, grave, et voici que, lui servant de musique, les cloches des vêpres tintent à l'église voisine. Au mouvement de ses lèvres, on devine que l'accusé murmure une fervente prière. Les paroles de M* Lachaud vont-elles le sauver? Le miracle s'accomplira-t-il? , Un souffle de pitié a passé. Mais, à la cour d'assises, que dure une impression !
L'avocat n'a garde d'oublier la petite vérole. Quel alibi meilleur !
« Le 1" septembre, dit l'accusation, Besson quitte le Puy, avec un fusil, à la chute du jour. Borie le voit au départ. Il passe par le Fay ; il s'éloigne toujours des routes battues ; il arrive au champ de Claude Reynaud. De là, il gravit une montagne à pic et se sert, pour l'escalader, de ses pieds et de ses mains. Il descend au ruisseau de la Lèche. Enfin, il arrive à Chamblas.
« Et l'homme qui a fait cette route si accidentée, à travers la partie la plus difficile de la Haute-Loire, l'homme qui a dû gravir des montagnes et descendre à travers des précipices a été, dans les premiers jours d'août, atteint d'une horrible maladie. Il a failli mourir. Le 17, il a reçu les sacrements; le 20, l'éruption apparaît. Le 25, il entre en convalescence, mais il n'est pas guéri. Rappelez-vous la déposition du Docteur Urbe. Si
ce médecin a cessé de le visiter le 20, c'est par économie, et, du 20 au 2o, la maladie qui n'est plus soignée n'en demeure pas moins grave et dangereuse.
Le 23 donc, Besson entre en convalescence.
« Qu'est-ce que la convalescence d'une petite vérole? C'est un état plus pénible que la maladie elle-même. 11 faut quatre ou cinq semaines pour le retour à l'état normal. Et vous voulez que, le !'■'' septembre, le malade entreprenne un voyage de six lieues? Ce n'est pas tout, et le Docteur Urbe l'a dit : il était impossible que les pieds appuyassent assez vigoureusement pour supporter le corps, et pour quelle marche ? A travers des montagnes et des rochers. Mais, messieurs, s'il était vrai que l'accusé ait eu la force d'entreprendre une pareille route, chaque pas, chaque roche, chaque buisson, empreints de sang, vous auraient mis sur les traces de l'assassin ; c'est en vain qu'il aurait nié. Vous lui auriez dit : « Voici les traces ineffaçables de votre crime. »
Epuisé, M^ Lachaud s'est tu. il est trois heures, et un ofiice a été préparé, une heure plus tard que les autres dimanches, pour que les membres de la Cour et les jurés puissent y assister. On dit que, de grand matin, presque tous les témoins de l'alibi sont allés communier à l'église Saint- Jean.
Le 26, voici M" Bac pour la quatrième fois sur la brèche. Il a cet exorde :
« Besson est-il un martyr? Arzac est-il un héros? Les dames de Ghamblas sont-elles des modèles de convenance et de vertu? Sommes-nous de lâches et d'odieux calomniateurs? La justice s'est-elle associée à nos haines insensées ? Si la magie d'un talent que nous connaissions, mais qui ne s'était jamais révélé avec tant de force et d'éclat, a pu changer à vos yeux la réalité des choses à ce point, eh bien ! nous nous résignons ; qu'Arzac réhabilité monte sur le piédestal qu'on lui a élevé ; qu'à ses côtés vienne prendre place Bernard qu'on a eu tort d'oublier dans cette commune apothéose ; que les dames de Ghamblas sortent triomphantes de leur retraite et rentrent dans ce château où la présence de Louis de Marcellange ne les gênera plus ; que Besson, désormais célèbre, puisse rêver en paix, sous les frais ombrages de la grande allée, à cette étrange destinée qui, de gardien des pourceaux de Ghamblas, l'a élevé à la position de maître du château.
« Quant à nous, pendant que se fera à Ghamblas cette entrée triomphante, nous acquitterons les frais de la victoire, et puis, triste et pieux cortège, nous nous acheminerons vers les mêmes lieux; nous chercherons le tertre humide où reposent des restes auxquels il manque un tombeau que
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nous ne devions élever qu'après la vengeance, et là, sous ce ciel témoin des douleurs de Louis de Marcellange, près de ce château où il a si longtemps et si misérablement souffert, nous pourrons jurer au moins à ses mânes chéris que nous avons tout fait pour remplir les derniers vœux du mourant, et que les dernières paroles qu'il nous faisait entendre: « Si je meurs assassiné, vengez-moi », ne sont pas restées sans écho, au moins dans notre cœur. »
En un raccourci saisissant, il ramasse tous les arguments de l'accusation. Voici ce qu'il répond à M" Lachaud au sujet du vieux tailleur de la rue de l'Ancienne-Préfecture :
(( Ah! dit la défense, nous ne suspectons pas Pugin et sa femme. Nous avons la conviction qu'ils rapportent ce qu'ils croient avoir entendu. Mais écoutez : le vent du midi souffle avec fureur, l'ouragan mugit dans la montagne, la vieille ville du Puy, bâtie sur le granit, tremble sur ses bases solides, et au milieu de ces harmonies arrachées par les vents aux murs de pierre des antiques maisons, comment voulez-vous distinguer une note perdue dans ces mille voix de la tempête ? »
« Puissants effets de l'imagination ! Le vent du midi devient le vent d'une affreuse tempête qui fait trembler sur ses bases une ville de pierre ! Je croyais assister à une des descriptions enfantées
par le génie du Dante, car ce n'est pas sans doute dans les villes habitées par les mortels que se lèvent les vents qui font trembler les murs de granit.
« Arrivons à la réalité.
« Les époux Pugin ne pouvaient pas se tromper. Ils n'ont pas entendu la voix de l'orage. Ils ont entendu le bruit d'une porte connue. Ils l'ont dit, au moment où la porte roulait sur ses gonds et retombait sur elle-même, car madame Pugin s'écria : « Voilà quelqu'un qui est bien heureux d'être dedans !» Oh ! oui, il devait être bien heureux d'arriver à cette porte protectrice, lui qui avait eu à traverser les ravins et les bois, poursuivi par les terreurs qui s'attachent à l'assassin, entendant le dernier soupir de sa victime, voyant déjà près de lui le spectre sanglant qui désormais le suivra toujours. Oh ! oui, il avait hâte d'arriver dans cette maison de Chamblas où l'on devait le rassurer, où l'on devait lui répéter : « Qu'importe! c'était un homme de rien, un marcassin, un commis ! » Il avait hâte d'y arriver. C'est là qu'on lui avait donné la funeste pensée du crime, et que l'on devait lui rendre la force et l'audace qui ne l'ont plus abandonné depuis. »
Sur l'alibi. M" Bac passe dédaigneusement :
« Oh ! cet alibi, nous avions cru sincèrement qu'on y renoncerait. On a voulu le fortifier ; on
l'a affaibli. Augmentez encore le nombre de vos témoins ; que le sonneur de la cathédrale, que le portier du séminaire, que tous ces hommes arrivent et d'autres avec eux, je leur ferai à tous la même demande : « Que signifie votre long silence ? »
Et, après avoir relevé toutes les contradictions résultant de ces témoignages, il ajoute :
« En vérité, je suis bien bon de discuter l'alibi. 11 est renversé par des faits qui prouvent jusqu'à l'évidence la culpabilité de Besson. Je n'en veux citer qu'un qui est invincible, c'est l'attitude prise par les dames de Chamblas.
(( Si Besson est coupable, je comprends tout ; je comprends leur fuite, je comprends la disparition de Marie Boudon, je comprends cette protection honteuse qui a entouré l'accusé, je comprends les démarches pour obtenir de faux témoignages, je comprends tout.
« xMais si Besson est innocent, que voulez-vous que je comprenne à l'étrange folie de vos héroïnes? Que voulez-vous que je dise de ces femmes qui savent un homme innocent et qui ne viennent pas ici pour le défendre?... »
M" Bac en revient donc toujours aux dames de Chamblas, car il a bien senti que là étaient le nœud et le secret de l'affaire. Leur disparition le dispense de tous ménagements et, cette. fois, le mot
complicité va s'échapper de ses lèvres. 11 sait que, plus il les accusera, et fera passer sa conviction dans l'âme des juges, plus il accablera Besson, car si les châtelaines sont complices, de qui donc peuvent-elles l'être, si ce n'est de leur valet, de l'assassin?
« Eh bien ! je les appelle encore, l'écho seul me répond. Leur fuite explique tout; il y a longtemps que leur conduite avait tout expliqué.
({ Voyez, en effet, messieurs, l'attitude de ces femmes.
(( Besson est accusé, on l'arrête ; les dames de Chamblas sont présentes, et elles se taisent.
« Gomment ! Mesdames, un homme est arrêté. Vous le savez innocent, et vous gardez le silence ! Qu'est-ce donc qui vous ferme la bouche? L'indifférence ? Vous l'avez dit mille fois : en échange du dévouement de Besson, vous lui deviez affection et protection. La peur? Mais expliquez-moi la peur dans l'âme de celui que rassure sa conscience.
« Les mois s'écoulent, l'instruction se poursuit. Les dames de Chamblas sont là, elles ont cherché des témoins justificatifs pour l'accusé ; elles en ont adressé la liste aux magistrats, mais elles ne s'inscrirent pas en tête de cette liste.
(( Ah î Mesdames, vous êtes pieuses. Vous croyez en Dieu. Vous croyez en l'humanité, vous voyez
LE MYSTÈRE DU CHATEAIT DE CHAMRI.A>; 2!1
les charges les plus accablantes peser sur un innocent que vous devez protéger ; d'un mot vous pouvez le sauver, et vous ne ferez rien ! rien ! rien !
(( Dans quelques jours, l'échafaud va se dresser au milieu de la ville du Puy ; cette tête sanglante va rouler auprès de votre maison ; et vous la laisserez itomber, et vous garderez dans votre cœur le secret de l'innocence?
« J'ai toujours pensé que Jacques Besson est innocent : voilà ce que, bien tardivement, on vous arrache. J'ai toujours pensé, c'est je sais qu'il fallait dire...
« Avez- vous besoin, messieurs, d'autres lumières. Ne comprenez-vous pas la signification de ce silence si timidement gardé pendant deux ans et rompu tout à coup par un audacieux mensonge.
(( Vous en savez assez sur Besson. N'en savezvous pas trop sur d'autres personnes? Si les dames de Chamblas ont altéré la vérité en attestant que Besson était chez elles à l'heure du crime, dans quel intérêt, dans quel but? Qui peut porter des femmes si haut placées à faire un faux témoignage en faveur de Jacques Besson?
« Sans doute, nous comprenons l'intérêt qu'on porte à un ancien serviteur; mais cet intérêt irat-il jusqu'au crime ?
21â LE MYSTÈRE DU CHATEAU DE CHAMBLAS
<( Oh! il n'y avait qu'une seule chose qui put entraîner ces femmes à une complaisance aussi coupable, à une aussi terrible imprudence, et qui ait pu enfanter la solidarité coupable qui semble les unir à Besson, une seule chose :
« La complicité !
« Oui, la complicité! Si les dames de Chamblas n'ont rien dit pendant deux ans, c'est qu'elles ne savaient rien de favorable à l'accusé ; si elles ont attesté l'innocence de Besson devant la cour d'assises de Riom, c'est qu'elles y étaient contraintes, c'est qu'elles étaient ses complices !... »
Puis, il revient à Besson et il lui donne à méditer ce suprême avis qu'en parcourant la dernière étape de son calvaire, le malheureux dut entendre retentir encore à son oreille :
« Besson, votre calme est assis sur une erreur. Toutes les protections se brisent devant la puissance de la loi, devant la justice et l'impartialité du jury. Rien ne vous servira, ni le faux témoignage, ni la protection des dames de Chamblas, ni les promesses qui vous ont été faites. Rien, rien ne changera votre position. On devait protéger Arzac aussi. Où est Arzac? On devait protéger Bernard, Où est Bernard? Et vous, où serezvous bientôt?... »
M* Bac a lini. Alors, c'est l'ovation sans lin. Tout le barreau se presse autour de lui et lui
LE MYSTKI'.E DU CIIATEAL' DE CliAMBLAS ^lo
t'ait comme un rempart d'admiration... On voit des magistrats se lever de leurs fauteuils derrière la Cour et descendre le féliciter.
Le débat approche de la fin, et jamais les passions n'ont été plus surexcitées. Pendant que M' Bac appelle une dernière fois les dames de Chamblas, une voiture s'arrête devant le péristyle de l'Hôtel-de- Ville. Deux dames vêtues de noir l'occupent et s'apprêtent à en descendre : (( Ce sont elles! crie la foule ». On brise la portière, on les violente, et il faut l'intervention d'un piquet de gardes municipaux, baïonnette au canon, pour dégager les malheureuses, les femmes de deux commerçants lyonnais.
Prompt à la réplique. M- Lachaud retourne à la bataille, mais ses forces le trahissent. Sa voix n'arrive plus jusqu'au banc des jurés, bien qu'il ait quitté la barre pour venir leur parler, visage contre visage. Il faut renvoyer la suite de sa plaidoirie au lendemain.
Le 27 novembre, bien que malade, il tente un dernier et courageux effort. Il prend l'offensive contre la famille de Marcellange. Mais bientôt il rencontre l'écueil. Il ne peut, en effet, défendre Besson sans défendre les dames de Chamblas et, s'il se fait leur champion, il révèle la communs justification. La partie civile ne demande pas d'autre aveu.
214 LE MYSTÈRE DU CHATEAU DE ClIAMULAS
« Pourquoi les dames de Chamblas se cachentelles? Si elles n'étaient pas complices de Besson, elles seraient ici, dit la partie civile, et la fuite est la plus grave des charges qui s'élèvent contre l'accusé. Eh bien ! je retourne l'argument et je dis que si elles avaient été ses complices, elles ne l'auraient pas quitté un seul instant. Croyez-vous donc qu'elles s'exposeraient à exciter ses indiscrétions par leur absence et à l'amener ainsi aux plus terribles révélations? Pensez- vous qu'elles ne voudraient pas être toujours près de lui pour lui jeter de ces regards de force et de solidarité qui devraient le soutenir ? Elles sont lâches, ditesvous ; elles sont lâches ! et c'est vous qui dites cela! Vous! monsieur Turchy de Marcellange qui avez eu le bonheur ou le malheur, car cette conduite vous coûtera cher, de faire passer votre haine dans la conviction d'un honnête homme, de M* Bac. Il vous a vu pleurer, il a pleuré avec vous, et, quand il pleure, I\P Bac ne sait plus deviner la pensée qui se cache sous les larmes ; aussi, ces malheureuses femmes, il les a accablées sous les trésors les plus terribles de son éloquence. Ah ! vous croyez, monsieur Turchy de Marcellange, qu'il est si facile de calomnier ! Eh bien ! je vous le dis : si, les dames de Chamblas n'avaient pas été de pieuses femmes, si. au lieu de répondre à d'infâmes accusations, elles ne s'étaient pas âge-
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nouillées devant Dieu ; si elles avaient voulu vous suivre sur le terrain de la calomnie, croyez-vous qu'il eût été diflicile de vous atteindre?
« Monsieur Turchy de Marcellange, je crois que votre cœur s'est brisé à la mort de votre frère, et cependant les dames de Ghambias auraient pu flétrir cette pieuse douleur.
« Lorsque vous leur avez dit : « Vous êtes complices », si elles vous avaient répondu : « C'est vous qui êtes complice. » N'aviez-vous pas eu des pressentiments sinistres? N'aviez-vous pas fixé le jour delà mort? Je veux vous prouver, monsieur Turchy de Marcellange, comment pouvait raisonner la calomnie contre nous.
« Voilà la calomnie : vous l'avez dit vousmême, un testament vous donnait toute une fortune (1). Fait immense 1... »
Puis, aussi longtemps qu'il lui reste un souffle de voix, M" Lachaud discute encore. Il sait par expérience que c'est souvent à la dernière minute que se forme ou se modifie la conviction des jurés. Il cherche à lii-e dans leurs yeux...
(1) M' Lachaud fait allusion à la déposition de M. Turchy de Marcellange du 5 octobre 1840. On y lit en effet ce passage : « Mon cher frère, sache que tu as beau dire que tu es sur tes gardes et que tu te défendras, songe que tu as affaire à des gens qui prendront si bien leurs mesures que tu dois l'attendre a succomber. Eh bien ! me répondit-il. Tu sais que j'ai fait mon testament ; tu auras ma propriété... «
« Je veux finir, messieurs. Aussi bien les forces m'abandonnent. Et, en finissant, je veux me justifier des reproches qui m'ont été adressés. J'ai fait de Besson un martyr, d'Arzac un héros ! Voilà mes crimes. J'ai fait de Besson un martyr ! Oui... un grand, un noble martyr.
« Oh ! combien je voudrais qu'il me fût possible de peindre, sous des couleurs vraies, les tortures et la longue agonie de Jacques Besson ! Que ne puis-je vous faire entendre ce cri désespéré qu'il pousse sans cesse? a. Je suis innocent. » Oui, je le dis bien haut, cet homme est innocent et sa condamnation serait une erreur déplorable.
(( Arzac ! Mais je n'ai pas dit qu'Arzac fût un héros, je ne l'ai pas admiré. J'ai trop de respect pour la justice. Ce que j'ai trouvé de grand en lui, c'est sa nature. Je me suis arrêté avec étonnement devant sa force, son énergie, son éloquence sauvage.
— Défenseur, interrompt le procureur général, il y a peut-être quelque chose d'immoral et de dangereux à parler ainsi de ce condamné.
— Non, je n'ai pas été trop loin, poursuit M" Lachaud. Non, je ne suis pas l'un des membres de cette secte qui se plaît à déifier le crime. Je me souviens que j'ai un devoir à remplir. Je me souviens que j'ai prêté un serment. Je me souviens aussi qu'il y a de nobles traditions dans le
barreau; je suis jeune et je veux m'y montrer tidèle.
Il termine comme M* Rouher :
« J'ai fini. Ma voix s'épuise. Je sens mes forces défaillir et cependant je ne voudrais pas vous quitter. C'est que cette dernière parole que l'avocat dit au jury a quelque chose de si solennel, de si saisissant et de si terrible que je ne puis me résoudre à la prononcer. Je vais me taire et vous allez juger. Ne comprenez-vous pas que, dans cette existence commune qui s'est établie entre le défenseur et l'accusé depuis dix jours, il est arrivé que votre verdict n'atteindrait pas Jacques , Besson seul et que, s'il était affirmatif, mon désespoir serait accablant? Ne comprenez-vous pas qu'au fond de ma conscience se trouverait aussi le reproche de n'avoir pas suffisamment accompli mon devoir, d'avoir oublié quelque chose qui put être utile au salut de l'accusé?
« Ah! messieurs, je prie Dieu dans ce moment grand et solennel qu'il vous inspire la vérité de l'innocence de Jacques Besson. Je prie Dieu qu'il vous éclaire, qu'il vous révèle tous les mystères de ce sombre drame, et que, par sa puissance, il vous dise quel est le coupable, quel est l'innocent. »
Les débats sont enfin clos. Après plus de deux ans, les voix de l'accusation et de la défense se
sont tues. Le président fait un résumé que les journaux de l'époque furent unanimes à trouver impartial, et le jury entre en délibération. Alors, on assiste à un spectacle bien curieux. A l'appel de l'huissier, les témoins se hâtent d'aller toucher leurs taxes. Beaucoup serrent précieusement dans des boursicots de cuir les écus qu'on vient de leur remettre; ils assurent leurs bâtons dans la paume de leurs mains, et lûs voilà qui reprennent, par petits groupes, le chemin du Velay. — Cependant, sur la place des Terreaux, la foule stationne, impatiente. A Paris, où l'affaire a été passionnément suivie, on s'apprête à lire la dépèche télégraphique annonçant le résultat. Déjà, le 26 décembre, le bruit a couru que Besson était condamné aux travaux forcés à perpétuité, mais la Gazette des Tribunaux, tout en signalant la nouvelle, s'est montrée sceptique sur une fin aussi rapide des débats.
Qu'importe aux bonnes gens de Chamblas. Peu leur chaut que Besson entre dans le cachot des condamnés à mort ou revienne en maître au « manoir ». Pour eux, le retour au pays avant la curiosité. On les a assez dérangés et promenés de ville en ville, trop longtemps tenus loin de leurs montagaes. Ils n'attendent même pas les vingt-cinq minutes que dure la délibération.
Un coup de sonnette. Les jurés sont à leurs
places. Visages impénétrables. Même verdict qu'à Riom. Deux oui, pas de circonstances atténuantes. M* Lachaud quitte précipitamment la salle, accablé de douleur. Besson reste seul. Quand le président prononce l'arrêt de mort et ordonne l'exécution sur une des places publiques du Puy, il cache sa tète dans ses mains et pleure à chaudes larmes. Pour la première fois, le malheureux est vaincu.
Avant que les gendarmes l'enchaînent, il se frappe le front de la main droite et s'écrie : « Tout ce qu'a dit mon défenseur est pourtant bien la vérité. »
Le lendemain, le condamné se pourvut en Cassation. Mais il était écrit cette fois qu'aucune nouvelle Cour d'Assises ne connaîtrait de l'affaire. La destinée de Jacques Besson allait s'accomplir sur la place du Martouret.