SUR LA PLACE DU MARTOURET
Alors commença une lente agonie...
Besson fut enfermé clans un cachot. On lui mit au cou un carcan de fer fixé par une chaîne à la muraille. Ainsi immobilisé, il demeura couché presque toujours, s'enveloppant frileusement dans une couverture de laine.
Quand le greftier de la cour d'assises vint recevoir son pourvoi en cassation, il se montra plus loquace qu'il ne l'avait jamais été. 11 questionna même : « Vous comprenez, dit-il, que je ne peux pas m'en tenir à ce jugement. Ceux qui m'ont condamné ont été trompés par un tas de faux témoins. Que devient Arzac? Est-ce vrai qu'on va le poursuivre? Il faut espérer que non. C'esf ça un brave gdrs. En tout cas, je suis bien content
de lui avoir prêté mon avocat pour relever un peu la moustache à un autre qui en disait pis que pendre. »
Il était illettré, on le sait déjà, et la minute du pourvoi mentionne qu'il n'a pas signé, faute de savoir. On vendit cependant à prix d'or de ses autographes. Les collectionneurs ont la foi...
Le 29 décembre, M^ Lachaud, encore brisé de fatigue et d'émotion, vint lui faire ses adieux. Il essaya de le réconforter, en lui disant que rien n'était perdu encore. Mais la conviction n'y était plus, et le vaincu de ce grand procès avait hâte de s'éloigner.
Puis, les bruits les plus étranges circulèrent. On put lire dans le Courrier de Lyon, du 6 janvier 1843 : (( Marie Boudon se trouvait pendant les débats à deux lieues seulement de notre ville. Venue demander asile à des paysans de Saint-Denis-de-Brou dans l'Isère, elle attendit là les instructions de ses maîtresses. Mais elle repartit dès que le conseil de famille eut décidé que les dames de Chamblas ne devaient pas déférer à la citation de la justice. »
Autre sonde cloche dans le Moniteur judiciaire de Lyon : Marie Boudon a écrit, avant l'ouverture des débats, au procureur général pour se mettre à sa disposition au cas où son témoignage serait jugé nécessaire. Elle explique que si elle n'a pas
comparu devant la cour d'assises du Puy-de- Dôme, c'est qu'elle était alors au chevet de sa mère dangeureusement malade. Mais maintenant qu'elle est libre et en règle avec ses devoirs de famille, elle est toute prête à venir attester l'innocence de l'accusé et dissiper du même coup les soupçons qui pèsent sur elle. Malheureusement, ajoute le Moniteur juaiciaire, sa lettre, non affranchie, a été envoyée à l'administration centrale des postes pour y être ouverte, et, fatalité ! M. Feuilhade de Chauvin ne l'a reçue que le lendemain de la condamnation.
Autant de romans. En réalité, le mystère de la disparition de la femme de chambre demeurait entier.
Le 16 février 1843, la cour de cassation, présidée par le baron de Grouseiîhes, commença l'examen du pourvoi. Tous les adversaires de Lyon se retrouvaient en présence, puisque la partie civile, ainsi que l'avait fait vingt-cinq ans auparavant le fils Fualdès, jugeait à propos d'intervenir.
Un certain nombre de moyens étaient invoqués. Qui en a trop n'en a guère. Un seul pouvait retenir et retint l'attention. Il était basé sur une prétendue incompétence du juge d'instruction du Puy, que le président Josserand avait, on l'a vu, chargé d'un supplément d'information.
— Vous avez, disait M^ Béchard, l'avocat de Besson, dessaisi la cour d'assises de la Haute-Loire pour cause de suspicion légitime. Vous n'admettrez pas qu'on ait pu, au mépris de votre arrêt souverain, chercher les premiers éléments de la conviction du jury du Rhône dans un foyer d'intrigues, de préventions et d'erreurs. Vous ne sanctionnerez pas un verdict de mort rendu sous l'influence de faux témoins. Vous ne permettrez pas qu'une tète tombe, avant qu'on ait éclairci le triple mystère du parjure avoué de Bernard, des dépositions relatives à l'alibi et de la complicité d'Arzac.
L'argument était plus sentimental que juri- ' dique. Les doutes, les passions de l'audience, la poésie du débat viennent expirer au seuil de la Cour suprême. Il fut d'ailleurs trop facile au procureur général Dupin, qui tint à conclure en personne, de répondre que la demande de renvoi pour suspicion n'avait été dirigée et accueillie que contre la cour d'assises de la Haute-Loire, c'est-à-dire contre le futur jury, et qu'elle n'atteignait en rien le juge d'instruction.
Le 17 février, la cour de cassation rejeta le pourvoi. La justice avait dit son dernier mot; seul désormais, le roi pouvait faire grâce.
Croyant à l'innocence de Besson, comme il crut jusqu'à son dernier souffle à celle de madame