‹ Le mystère du château de ChamblasChapitre 17 sur 22 · I.r: .MYSTEliE UL" CIIATK.VU bK ClIAMBLAS ±S · texte numérisé non relu

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LaCarge, Lachaud, d'une grosse écriture ronde, adressa à Louis-Philippe l'émouvante supplique qu'on va lire :

« Sire,

« La cour d'assises du Rhône a rendu un arrêt de mort contre Jacques Besson... Pitié, sire! Nous crions miséricorde à votre cœur si magnanime, et nous espérons dans la clémence du roi.

« Il y a trois ans bientôt, M. de Marcellange a été assassiné dans son château de Ghamblas. La justice a hésité longtemps dans ses accusations. Jacques Besson, arrêté enfin, a dû seul rendre compte de ce crime, mais aussitôt, les passions les plus ardentes fomentent, les haines les plus aveugles se dressent et s'acharnent contre ce malheureux. La justice peut frapper avec prévention dans une contrée si dangereusement émue; la cour suprême voit le péril ; elle éloigne Besson du jury de la Haute-Loire et le renvoie devant le jury du Puy-de-Dôme.

« L'accusé est jugé à Riom une première fois, condamné à mort. Hélas ! les fatales passions qui ont égaré l'opinion publique du Puy suivent ce malheureux à Riom; ce sont les mêmes moyens, la même activité pour passionner et pervertir la justice. Aussi, devant la cour suprême, M. le conseiller rapporteur crut-il devoir blâmer par des

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paroles sévères ces scandales qui sont une insulte à la morale et à la loi.

« L'arrêt de la cour d'assises du Puy-de-Dôme fut cassé et l'accusé renvoyé devant le jury du Rhône.

(( Besson a succombé encore plus sévère (sic) que ne le demandait le ministère public qui ne croyait pas l'accusé indigne de toute pitié. Le jury n'a pas voulu tempérer sa déclaration principale et la peine de mort a suivi cet inexorable verdict.

« C'est qu'aussi les haines intéressées des ennemis de Besson veillaient toujours. C'est aussi qu'à Lyon les manifestations coupables se produisaient avec plus de violence encore. Là, les publications les plus dangereuses étaient faites, les bruits les plus mensongers accrédités ; les sophismes et les calomnies les plus perfides excitaient la population de cette grande ville, et alors que les clameurs d'une foule irritée montaient jusqu'au prétoire, était-il possible que les jurés conservassent tout le calme et toute l'impartialité que demande la loi.

« Devant la cour de cassation, on a plaidé pour Besson que les garanties de la défense n'avaient pas été respectées ; on a dénoncé aux magistrats ces tristes manœuvres.

(( Mais la Cour ne pouvait que gémir de ces déplorables égarements.

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( M. le conseiller rapporteur, M. le procureur c,oaéral ont noblement protesté... Hélas! protestation impuissanie.

« Et la Cour, s'associant à cette censure sévère, a dit :

« Attendu que les publications faites avant les débats sont téméraires et abusives, mais qu'aucune loi ne les défend... }>

« Sire, vous l'entendez. Il y a eu dans ce procès témérité et abus... et l'accusé doit monter à l'échafaud.

«. La loi est muette... mais votre clémence peut parler et absoudre, souveraine puissance qui vous a été remise pour tenir une balance rigoureuse audessus des passions et régler dans votre majestueuse impartialité les erreurs ou les sévérités trop grandes de la justice elle-même.

« Ah ! faites, sire, que cet arrêt fatal ne soit point exécuté. Avant de prononcer, ordonnez, par pitié, que tous les incidents de cet horrible et sombre drame vous soient rapportés, qu'on vous dise toutes les obscurités qui s'y trouvent, toutes les contradictions gui protestent... L'assassinat de M. de Marcellange demande encore, c'est l'accusation qui l'a dit, d'autres expiations. L'avenir nous apprendra peut-être la part exacte de chacun des coupables dans ce crime...

« Vous ne voudrez pas, sire, tant qu'il subsistera

un doute, qu'uae irréparable peine vienne frapper.

« Nous déposons à vos pieds notre prière. Près de votre trône, la désolation fait place à l'espérance. Du cœur de Votre Majesté, il descend d'inépuisables pardons, et l'infortuné que tout abandonne croit trouver dans votre miséricorde un azyle (sic) inviolable où il peut se réfugier.

« J'ai l'honneur d'être. Sire, avec le plus profond respect, de Votre Majesté, le très humble, très obéissant et très fidèle serviteur,

Ch. Lachaud, Défenseur de Jacques Besson.

Paris, 20 février d843.

Vains efforts ! Le Roi fut inflexible. Mais aussi tous les magistrats et la Commission des Grâces avaient conclu à ce que la justice suivît son libre cours. Ils avaient toutefois admis que l'expiation pût être différée, si Besson se décidait à parler.

Réserve qu'adopta le garde des sceaux, car, en transmettant l'ordre d'exécution, il prescrivit de surseoir, au cas où des révélations se produiraient in extremis, révélations de nature à entraîner une nouvelle instruction.

Quand l'avis ofliciel fut parvenu à Lyon, l'avocat général Vincent de Saint-Bonnet se trans-

porta le 25 mars, accompagné d'un greffier, dans le cachot du condamné à mort et lui annonça la fatale nouvelle. Besson l'écouta avec une morne stupeur, puis se mit à sangloter et à lui embrasser les mains. On espérait des révélations et le magistrat employa toute sa force de persuasion à en obtenir. Il parla d'une commutation de peine. Besson reprit sa mine sombre et refoula ses pleurs : « Je n'ai rien à dire, répondit-il. A quoi bon d'ailleurs parler? Ce serait en mettre beaucoup dans l'embarras. »

Après la justice, la religion intervint. L'abbé Perrin, qui avait visité chaque jour le condamné, s'efforça de trouver le chemin de son cœur. Il put bien provoquer ses larmes, mais cette âme « à secret » demeura inaccessible. Une seule angoisse : le transfert de Lyon au Puy : « Ce qui me fatigue, disait Besson, ce n'est pas ma mort. Il vaut autant en finir, mais c'est cet affreux voyage qui sera éternel. »

Enfin, le dimanche 26 mars, à 8 heures du matin, une calèche de poste vint se ranger devant la porte de la prison. Jacques Besson prit place au fond de la voiture, et l'abbé Perrin qui devait l'assister jusqu'au bout s'assit à ses côtés. En face, un gendarme et un brigadier. Cinq gendarmes encore pour former l'escorte. D'un coup de fouet, le postillon enleva ses deux chevaux au

grand trot, et la calèche, entourée de bicornes et de sabres, roula sur la route de Saint-Etienne.

Le lundi 27 était jour de grand marché au Puy. Jusqu'en 1847 où des instructions du garde des sceaux vinrent mettre le holà, on s'arrangeait toujours de manière à faire coïncider les exécutions capitales avec les marchés et les foires. Telle était bien l'intention cette fois encore, mais, par suite de certains retards aux relais, et du long repos pris à Saint-Etienne, le voyage dépassa de plusieurs heures la durée prévue.

On attendait la sinistre voiture avant midi. Déjà la gendarmerie, bottée et éperonnée, s'était échelonnée le long de la route et la foule s'était portée à l'entrée de la ville. A 3 heures du soir seulement, la chaise de poste apparut, volets clos. Dans 'le fond, un spectre : Besson vieilli, cireux, décharné...

Il était bien tard pour monter la guillotine. On se résigna, quelque regret qu'on en eût, à remettre l'exécution au lendemain. Tour à tour, le préfet, le maire, et le procureur du roi s'en vinrent visiter le condamné. M. Marilhat crut devoir le chapitrer pendant deux heures, dans l'espoir d'obtenir des révélations. Il ne fut pas plus heureux que l'avocat général Vincent de Saint-Bonnet. Besson lui répondit textuellement: « On ne ment pas quand on va paraître devant

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Dieu. Je n'ai rien à révéler, quoiqu'on dise. Certes, je pourrais faire des « paquets » à la justice pour gagner du temps. Mais où cela me mènerait-il? On ne me ferait pas grâce. Autant mourir tout de suite. »

Le mardi 28, les portes de la prison s'ouvrirent à onze heures et demie et le funèbre cortège s'avança. En tète, un piquet de gendarmes, puis Besson et l'abbé Perrin lui présentant le crucifix. Deux des religieuses attachées au service des prisonniers fermaient la marche.

Les cloches sonnaient le glas. Le bataillon du 16^ léger en garnison au Puy, tout entier sous les armes, formait la haie et contenait difficilement la foule, accrue des campagnards du marctié qui avaient couché à la ville ou y étaient revenus pour l'exécution.

Dès le petit jour, lécbafaud avait été dressé au milieu de la place du Martouret, en face de l'Hôtel de Ville. Le couperet était essuyé à peine du sang du parricide Armand Claude, guillotiné le 8 mars précédent. Sur les toits, aux fenêtres, de véritables grappes humaines. La place faisait l'effet d'une fourmilière. Dans le tableau, de larges touches rouges et blanches : c'étaient les coiffes des paysannes du Velay. Le Préfet put évaluer à vingt mille le nombre des assistants.

Jacques Besson s'avançait lentement. Sa barbe

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qui avait poussé noire et longue faisait ressortir la pâleur et l'amaigrissement de son visage. Il tenait la tête inclinée sur sa poitrine. A quoi pensait le malheureux? A son village? aux veillées du château qnand il était petit porcher? à l'avertissement dernier de M' Bac? à l'ingratitude de deux femmes ? ou bien à certain soir tragique où deux hommes, sous les fenêtres du manoir de Ghamblas, pendant que soufflait la tempête, se passaient un fusil, bourré à éclater de poudre et de balles : (( Tire donc. » — « Non, toi ; moi, je ne sais pas ajuster. » Pas une protestation ne s'échappait de ses lèvres. Pas un cri ne montait de son âme. Il marchait d'un pas ferme, les yeux à terre, sans regarder dans le lointain du côté des horizons de Chamblas, sans regarder tout près de lui du côté du vieil hôtel, hermétiquement clos depuis plusieurs mois, où une nuit peut-être, les pieds en sang, sa besogne faite, il était venu demander protection et salut. Qu'avait-on fait de lui?

A midi moins dix, il était devant la guillotine. A la vue de la machine rouge, il parut s'affaisser sur lui même, mais il se ressaisit. Soutenu par l'abbé Perrin, il gravit les marches de la plateforme, baisa le crucifix et se livra aux exécuteurs : le bourreau du Puy et le bourreau de Montbrison.

Pendant qu'on l'attachait à la planche, il eut

quelques soubresauts comme s'il voulait échapper aux mains qui le tenaient. Sa chair se révoltait encore, mais sa pensée tenait ferme et, quelques secondes après, elle emporta dans l'inconnu le secret du drame de Chamblas.

En 1908, décédait à Nice, quasi centenaire (il avait exactement 95 ans), un ancien gendarme de la compagnie de la Haute-Loire. D'origine alsacienne, mais marié dans ce département, il avait passé presque toute son existence au Puy où chacun l'appelait familièrement le père Schaffner, et sa force physique était proverbiale.

Or, ce Schaffner avait fait partie de l'escorte qui accompagna Besson pendant la dernière étape du voyage. Il était monté dans la calèche et avait curieusement observé. Beaucoup de gens vivent encore, à qui il a conté ses impressions.

Il paraît que la torpeur de Jacques Besson avait quelque chose d'effrayant. Blafard, les yeux miclos, sans un mot, sans un geste, le condamné semblait avoir perdu connaissance. Ce cadavre ne commença à ressusciter que lorsque, à travers les volets de la voiture, apparurent les sites sauvages et les pins du Velay.

Besson s'agita alors. Quand on traversa Saint- Hostien, situé tout près de la Coste, son village natal, et sur le chemin même qui conduit au château de Chamblas, il eut un long tressaillement,

et, soudain, éclata en sanglots. Il pleurait encore quand les chevaux montaient au pas les rues qui mènent à la prison.

L'affaire Besson eut sa complainte comme toute grande affaire criminelle. Nos pères frissonnaient à des couplets de ce genre, bien qu'ils n'aient jamais pu démêler au juste si l'auteur se moquait d'eux ou n'était pas de tous le plus convaincu. Ici la pièce est devenue quasi-introuvable, car la famille de Ghamblas fit rechercher et détruire la plupart des exemplaires mis en vente. La voici, à titre de curiosité documentaire, dans son texte intégral :

C'est un crime abominable, Que je vai^ conter hélas !

C'est le drame épouvantable Du domaine de Chamblas 5 Ce lieu tristement célèbre, Dont le maître infortuné Fut, dans une nuit funèbre, Lâchement assassiné.

A Chamblas, dès son enfance, Le gardien d'un vil troupeau Sut gagner la confiance Des maîtresses du château.

Besson Jacques était fuièlo, Actif, dévoué, discret.

On sut exciter son zèle Par l'orgueil et l'intérêt.

Li: MiMhi-.K lu «.liAlhAU DE CHAMBLAS 230

Or, de son hymen funeste, Marcellange avait deux fils :

La mort les enlève : il reste Seul avec ses ennemis.

Désespéré de survivre.

En proie à mille tourments, Son cœur déchiré se livre A de noirs pressentiments.

Quoique brave, pour sa vie Marcellange est alarmé.

Sur cette terre enn<^mie Il ne marche plus qu'armé.

A Turchy, son noble frère, Il fait pressentir son sort; A sa sœur, à son vinux père, Il prophétise sa mort.

Adieu, séjour que j'abhorre, Adieu, serviteurs ingrats !

Adieu, toi que j'aime encore, Cruelle Théodora!

Du berceau de mon enfance, Je vais prendre le chemin, Sois heureuse ! mon absence Te rendra libre demain.

Mais une terreur étrange, Un pressentiment m.ortel Viennent frapper Marcellange En ce moment solennel :

Assis au foyer qui brille, Il pense avec désespoir

A son père, à sa famille Qu'il n'espère plus revoir.

L'autre approche, il examine Tous les abords du logis ; Au foyer de la cuisine Il voit Marcellange assis.

D'une main trop assurée, Il l'ajuste, le coup part...

La victime est immolée, L'assassin fuitsaus retard.

Mais la rumeur populaire Gronde, éclate, accuse entin.

Elle a honte de se taire En face de l'assassin.

Contre lui cliacuu sélève.

On crie à l'impunité.

La justice entin se lève :

Besson Jacques est arrêté.

Besson n'est pourtant pas quitte, Et des cachots de Riom Il quitte le sombre gite Pour les cachots de Lyon.

Là, son procès recommence Comme à Riom, comme au Puy, Et, d'un bout à l'autre en France, On ne parle que de lui.

Plus de trois cents témoins déposent.

L'un dit blanc, l'autre dit noir.

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Plus ils parlent, plus ils causent, Et moins on peut entrevoir Dans tout ce long verbiage La moindre conformité, Dans ce charabia sauvage L'ombre de la vérité.

0 veuve de Marcellange !

0 comtesse de Chamblas!

Votre absence est bien étrange Dans un aussi triste cas!

Si vous n'êtes les complices D'un malheureux serviteur, Pourquoi fuir ? De la justice L'innocence a-t-elle peur ?

C'est en vain qu'on les appelle.

Leur silence fait frémir !

De Besson l'espoir chancelle.

Seul, que va-t-il devenir?

Ce lâche abandon l'accable, Et chacun se dit alors :

Plus de doute, il est coupable, 11 a mérité la mort.

Malgré toute l'éloquence D'un généreux défenseur, La mort, telle est la sentence Que rend le jury vengeur.

0 veuve de la victime !

0 maîtresses de Besson !

Puisse l'aveu de son crime Vous laver de tout soupçon !

Conflrmant l'arrêt terrible, La Cour de Cassation, Pour un crime irrémissible, Se montre sans rémission.

C'est au Puy que le supplice Doit expier son forfait.

Ainsi le veut la justice.

Du coupable, c'en est fait!

Morale

0 pervers, qui le contemple En ce douloureux moment.

Puisse te toucher l'exemple D'un aussi grand châtiment !

Si la justice divine Ici-bas t'effraye peu.

Crains du moins la guillotine, Méchant, si tu ne crains Dieu !

Destinés sans doute à illustrer cette complainte, des dessins furent publiés à l'époque, l'un représentant le crime, l'autre le châtiment. Le second n'a qu'un mérite. C'est de reproduire de façon très exacte la place du Martouret, telle qu'elle était en 1843. Le premier est vraiment impayable : sous les fenêtres du château de Chamblas, on voit Besson qui épaule son fusil dans une position fort gênante pour le tir et Arzac qui retient par le collier un animal à tête de requin. Tout contre les

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