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vitres dont les rideaux sont relevés, on distingue, renversé dans un fauteuil, M. de Marcellange. Son menton pointe en avant, sa moustache est retroussée à rebours, sa main droite s'agite en l'air, mais cela n'est rien encore. Le domestique et le berger sont costumés en hommes du monde ; l'un et lautrc portent l'habit à queue de morue.
Le dessinateur savait vivre. ,
LE MOT DE L li.XIGME
11 reste une conclusion à écrire.
Depuis 1843, l'affaire s'est ensevelie dans l'éternel oubli. Arzac décéda à la maison centrale de Riom en 1845. Il avait trop vécu au grand air et couché sous les étoiles pour s'accommoder longtemps du régime de la réclusion. — Victimes ou coupables, les dames de Ghamblas, après un assez long séjour en Suisse, se retirèrent à Paris dans un couvent de la paroisse de Saint-Sulpice, fondant, paraît-il, un ordre mi-laïque, mi-religieux. Elles y trouvèrent, en tout cas, jusqu'à leur mort survenue peu d'années avant la guerre de 1870, le silence et l'ombre.
Quant à Jeanne-Marie Boudon... En 1842, vivait à Viviers, capitale du Vivarais, près de la
cathédrale, dans ce pittoresque quartier de ruelles et de vieilles maisons qu'on appelle le Château, une fille laide à faire peur, grande, barbue et hommasse. Un certain jour, c'était quelque temps après l'exécution de Besson, sa sœur cadette vint la rejoindre — celle-ci assez jolie, une figure de sainte — et ne la quitta plus. Les deux femmes occupèrent ensemble une maison qu'elles avaient achetée et dont elles firent une sorte de cloître. Elles avaient certainement des ressources, car elles ne travaillaient pas et ne demandaient rien à personne. Elles fréquentaient assidûment les offices, s'approchaient des sacrements, sortaient peu et parlaient moins encore. Seules, les religieuses de Saint-Roch avaient libre accès chez elles. Quand, d'aventure, d'autres personnes allaient leur rendre visite, il leur fallait parlementer et montrer patte blanche. Avant de leur ouvrir, on venait les reconnaître au travers du grillage de la porte d'entrée.
Quelques Vivarois se rappellent encore les deux sœurs, Antoinette l'aînée, Jeanne-Marie la cadette. Ils les revoient sous leurs grands manteaux sans manches à la mode du Puy, — la sorcière et la madone — cheminant vers la cathédrale. On les appelait les Antomette.
Au moins deux fois, elles s'en furent à pied jusqu'en Suisse, vendant de la dentelle en cours
de route. C'était un long voyage, exténuant et non sans danger pour deux femmes seules. Aussi, l'aînée se déguisait-elle en homme. Son physique s'y prêtait à merveille et eut suffi à mettre en fuite une bande de voleurs.
Qu'allaient-elles faire aussi loin? On le sut plus tard. Elles se rendaient auprès des dames de Chamblas.
Peut-être, Jeanne-Marie aurait-elle pu se dissimuler jusqu'au bout dans sa retraite de recluse, si un feuilleton sur l'affaire de Marcellange, lu avidement dans toute l'Ardèche, n'était venu révéler, et sa véritable personnalité, et son rôle dans le drame. Les deux sœurs se nommaient en effet Boudon, et Jeanne-Marie n'était autre que l'ancienne femme de chambre de madame Théodora, celle peut-être qui, une certaine nuit de septembre 1840, avait guetté, derrière la porte d'un vieil hôtel, le retour d'un assassin.
Quelques-uns se détournèrent d'elle. D'autres cherchèrent à la faire parler. Curiosité et efforts inutiles. Comme Jacques Besson, elle emporta son secret dans la tombe.
Elle décéda, à l'âge de 58 ans, le 15 mars 1868. Sa sœur lui survécut jusqu'au 7 février 1873, et, en mourant, fit du maire de Viviers son légataire universel, à charge d'employer la succession en bonnes œuvres.
Quand on put pénétrer dans la maison mystérieuse et en explorer tous les recoins, on y trouva, entre autres choses, une grande quantité de vieilles dentelles inutilisables et... une relation du procès criminel de I8i'2.
On replaidait hier, on replaide aujourd'hui, on replaidera demain l'affaire Lesurques, l'affaire des assassins de Fualdès, l'affaire de madame Lafarge. L'innocence de ces condamnés a trouvé d'obstinés défenseurs qui se renouvellent de génération en génération. Au contraire, l'affaire Besson, qui souleva à l'époque tant de polémiques, qui divisa toute une région en deux camps bien tranchés, où l'acuité des passions fut telle qu'on vit des hommes graves, des magistrats, descendre dans l'arène, le conseiller Bujon, l'ex-président de Lavalette, l'affaire Besson est, pourrait-on dire, entrée dans le néant. Après l'arrêt de Lyon, une sorte de trêve tacite se lit entre les partisans et les adversaires des dames de Chamblas. Elle a été respectée. Les contemporains sont morts. Les petits-enfants ont oublié.
Maintenant, Besson était-il coupable ? J'entends : se trouvait-il sous les fenêtres du château de Chamblas, le l*^*" septembre 1840, à 8 heures et demie du soir, au moment où le coup de feu foudroya M. de Marcellange ? car il serait téméraire de vouloir résoudre un*^. seconde question que lajus-
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ticeii'u même pas tenté tl'eiucider : le crime a-t-il été engendré par uiie haine personnelle? par une simple ambiance? A-t-il fait l'objet d'une provocation directe? En ce cas, quels sont les complices ?
A vrai dire, depuis bientôt 80 ans que la condamnation a acquis l'autorité de la chose jugée, la question de la culpabilité de Besson n'offre plus guère qu'nn intérêt spéculatif et les lecteurs de cette étude ont, pour se former un avis, tons éléments d'appréciation.
Tout ce qu'on peut dire, c'est qu'il existe de cette culpabilité des probabilités infinies. La loi n'en demande pas davantage, puisqu'elle ne fait aux jurés que cette seule question qui renferme toute la mesure de leurs devoirs : a xVvez-vous une intime conviction? »
Rarement, il y a plus dans les affaires criminelles. Le flagrant délit y est l'exception. En dehors peut-êtredes empreintes digitales, il n'existe pas de preuve absolue. Trop souvent, les témoins se trompent ou trompent. L'aveu même ne donne pas à la conscience du juge un apaisement complet. Quel magistrat, au moins une fois dans sa carrière, n'a reçu de faux aveux ?
Ces réserves faites, il faut bien convenir qu'en fait et en logique, les charges qui ont déterminé la condamnation étaient des plus graves.
On tue par haine ou par vengeance, ou encore par intérêt. Dans le cas particulier, toutes ces conditions se trouvaient réunies sur la tète de Besson. 11 y avait plus. Pour qu'un crime eût été accompli d'une façon aussi audacieuse, aussi précipitée et, disons le mot, aussi folle, il fallait que les minutes tussent comptées. Elles l'étaient certes, si on voulait empêcher la signature de certain contrat qui allait, dans la matinée du 2 septembre 184-0, consacrer l'éviction des dames de Chamblas. — Où chercher alors l'assassin, sinon dans leur entourage?
Certes, la plupart des charges étaient discutables et les divers avocats qui prêtèrent à Besson le concours de leur grand talent ne se firent pas faute de les discuter. Cependant, que répondre de sérieux, au témoignage des époux Pugin? Si ces bonnes gens avaient réellement entendu le bruit de la porte de l'hôtel de Chamblas, bruit familier à leurs oreilles, on ne voit guère quelle personne aurait pu rentrer à cette heure tardive, si ce n'est le valet de ces dames.
Et le pantalon de velours olive? Le mensonge certain de Besson au sujet de l'existence de ce vêtement, la précaution qu'il prit de le faire disparaître, autant d'éléments significatifs.
Sans doute, la marche forcée de Jacques, en pleine convalescence de petite vérole, pouvait lui
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coûter la vie ou le laisser agonisant sur le rude chemin de Chamblas, mais il est des cas désespérés où rien, rien ne peut arrêter le malfaiteur. 11 va, tant qu'il lui resM un souffle.
On a combattu la déposition de Claude Reynaud. On a fait observer que cet accusateur n'avait pas immédiatement désigné Besson, qu'il l'avait même innocenté. D'accord. Mais, faux témoin, il l'eut dénoiicé dès le premier moment. Ce qui caractérise le parjure, c'est le récit tout d'une pièce, sans retouches, appris et récité comme une leçon. Par exemple la déposition de Bérard. Rien de tel avec Reynaud. wSes timidités, ses maladresses, ses hésitations à nommer un homme qu'il savait ou qu'il croyait fortement protégé, révélaient bien plutôt un timoré qu'ua menteur. Il avait cédé au mal du pays, c'est-à-dire à la peur, et certaine visite nocturne lui donnait bien quelques raisons de craindre, non à des suggestions mauvaises. D'ailleurs, d'où seraient venues ces suggestions? De la justice? de la famille de Marcellange? d'une haine personnelle? Autant d'hypothèses à écarter. Claude Reynaud n'était ni un miséreux, ni un pervers, et tous les renseignements recueillis sur son compte s'accordaient à le représenter comme un honnête homme. Enfin, c'est bien rarement qu'en matière criminelle un faux témoignage se produise contre l'accusé.
Reste l'alibi. Mais ne le voit-on pas entaché d'un vice constitutionnel? Qu'est-ce qu'un alibi à la justification duquel se dérobent les personnes mêmes qui sont le mieux placées pour l'attester, j'entends les dames de Ghamblas? On objectera que le nombre des témoins de Besson n'a tait quo grossir. A Lyon, il avait plus que doublé. 11 aurait quadruplé peut-être devant une quatrième cour d'assises. Et après! la défense n'aurait pu que s'en affaiblir. Plus un fait est ancien, et plus il se faut défier des témoins trop précis ou trop abondants après coup. Comment, sur une question de date, des gens ont-ils le droit de se montrer affirmatifs, quand ils n'ont pas pu ou voulu l'être sur le moment même? La force probante de leurs dépositions décroît en raison de leur nombre et du temps écoulé. C'est une loi d'ordre judiciaire qui a la même valeur qu'une loi d'ordre scientifique.
Mais c'étaient de braves gens que ces servantes de curés, ce portier de séminaire, ce sonneur de cloches? Et qui dit le contraire? Toutefoit^, leur honnêteté n'allait pas sans une certaine candeur, et Marie Boudon était là.
Un fait frappe tout d'abord. Il n est pas contestable que Besson, convalescent de la petilc vérole, sortait dès avant le 1" septembre. Maintes personnes l'avaient aperçu dans le quartier et lui