UN BRUIT DE PORTR DANS LA NUIT
On dînait tôt au Puy en 1840. Le mardi l"'" septembre, Jérôme Pugin, tailleur pour ecclésiastiques, et sa femme Victoire Vidal se mirent à table comme de coutume à cinq heures. Leur repas achevé, ils s'acheminèrent par les rues en pente vers la vieille église des Templiers et poussèrent jusqu'au pont de la Borne, mais ils ne s'y attardèrent guère, car le froid commençait à se faire sentir. L'automne s'annonçait précoce, et, ce soir-là, le vent soufflait avec violence dans les gorges de montagnes qui encerclent la capitale du Velay. Ils revinrent à petits pas, pendant que le jour baissait. Les marchands de chapelets et d'images de la Vierge Noire rentraient les vitrines
accrochées dehors, mettaient les volets de leurs boutiques, et, de toute part, les promeneurs se rapprochaient frileusement de leurs logis.
La rue de TAncienne-Préfecture où demeuraient les Pugin est située dans la haute ville, au pied même de la cathédrale. Comme noyée dans l'ombre immense du magnifique édifice roman, elle en a le silence et le mystère. Jérôme et sa femme entraient chez eux par la rue Saint- Georges, mais leur appartement, en façade sur l'autre rue, faisait presque vis-à-vis au vieil hôtel de Chamb:as. Ils verrouillèrent leur porte et, avant de se coucher, s'installèrent au premier derrière les croisillons de 1 une de leurs fenêtres. C'est là, par excellence, le poste d'observation dans une ville de province. Tout en jetant de-ci de-là un coup d'œil dans la rue, ils s'occupèrent à confectionner des rabats de prêtres.
L'hôtel semblait endormi sous la garde de la tête de Méduse artistement sculptée dont s'enorgueillit la pierre de son fronton. Il servait alors de demeure à la comtesse de Larochenégly de Chamblas qui en était propriétaire et à sa fille madame de Marcellange. Un prêtre du Puy, Antoine Cartal, prenait logement chez ces dames, et trois domestiques complétaient la maison : d'abord la servante de l'abbé, Marion Roux, d'âge canonique, puis Jeanne-Marie Boudon et Jacques Besson,
tous les deux au service de ces dames et bien plutôt traités en confidents qu'en simples valets.
L'abbé Cartal, qui ne sortit pas de la soirée, monta de bonne heure à son appartement. A huit heures, la porte de l'hôtel s'ouvrit devant madame de Marcellange qui allait retrouver sa mère chez sa tante, madame de Larochenégly, dans le salon de laquelle se rencontrait la société du Puy. On sait ce qu'étaient, il y a quatre-vingts ans, dans une préfecture lointaine, ces petits cénacles, très fermés d'ailleurs : bavardages, préjugés, mais en même temps, traditions et saine raison du pays. Les femmes apportaient leur ouvrage : des tricots, de la dentelle, des tapisseries à la main ; les hommes faisaient un boston ou un whist, on bien, se groupant autour de la cheminée, devisaient de tout, c'est-à-dire de rien. Puis, les domestiques commençaient à arriver dans l'antichambre pour chercher leurs maîtres, et, au premier coup de neuf heures, c'était le grand remue-ménage du départ, qui cherchant sa canne, qui son manteau, qui sa lanterne.
Les braves Pugin, qui n'avaient pas quitté leur fenêtre, assistèrent au retour de madame de Chamblas et de sa fille. La comtesse passa hautaine et majestueuse, étonnamment jeune malgré ses cinquante-six ans bien sonnés, l'œil vif, les lèvres pincées, des boucles de cheveux du plus
beau noir — artitîce ou persistante jeunesse — dépassant sa capote de soie. Madame de Marcellange avait peine à la suivre, les pieds endoloris à la suite d'une variole récente. Elle ressemblait d'étrange façon à sa mère, mais la nature l'avait modelée d'une main moins délicate, et la maladie, en lui tuméfiant les lèvres, n'avait fait qu'accentuer sa disgrâce physique.
La porte cochère de l'hôtel se referma sur elles lourdement. Elle grinçait toujours très fort.
— Ces dames qui rentrent, observa Jérôme ! Comment se fait-il que Jacques Besson ne soit pas allé les attendre avec la lanterne ?
— Il dit qu'il ne peut marcher depuis sa petite vérole, répondit Victoire Vidal. Ma foi, il n'y paraît guère, car voilà plusieurs jours qu'il sort et va même jusqu'à la barrière de Vienne. Mais il ne veut pas être guéri et ne parle que de ses pieds. Il me semble que je l'entends : « Mes pauvres pieds ! Voyez, madame, leur plante s'est soulevée comme deux semelles et la peau de mes jambes se détache comme une écorce d'arbre. » A la fin, il m'ennuie et il ennuie tout le monde, ton Jacques Besson.
— N'empêche, reprit Jérôme, qu'il a été bien malade et que notre promenade de ce soir l'aurait exténué. Au fait, sais-tu ce que m'a appris quelqu'un de Saint-Etienne-Lardeyrol? M. de Marcel-
lange quitte le pays pour retourner dans le Bourbonnais. Il vient de donner à ferme le domaine de Chamblas. Au fond, je le comprends et je me mets à sa place. Quelle existence que la sienne depuis trois ans 1 Sa belle-mère et sa femme, ici, faisant les grandes dames ! Lui relégué tout seul au château, comme un loup dans les bois. C'est cependant un bon homme, pas fier et bien obligeant pour le monde.
— Tout ça, c'est la faute de la comtesse, dit madame Pugin. Le jour où son gendre est allé la chercher à Lyon avec ses deux meilleurs chevaux, il aurait mieux fait de verser l'attelage dans un ravin. Car, tu te rappelles, il faisait bon ménage dans le temps avec sa femme...
— Enfin, leurs affaires ne nous regardent pas », conclut philosophiquement Jérôme ; et la conversation tomba sur cette réflexion qui en valait bien une autre :
« Comme le vent est fort ! Cette nuit, il fera meilleur chez soi que dans les bois de Chamblas. Ma parole ! On dirait que c'est déjà la burle qui souffle. »
Les Pugin se couchèrent. Des pas de promeneurs attardés résonnèrent encore sur le pavé de la rue. Un chien aboya dans le lointain. Dix heures sonnèrent au clocher de la cathédrale. Puis ce fut le silence. Le Puy dormait...
Il était un peu plus de minuit quand. Jérôme se réveilla brusquement. Il s'était mis au lit avec un léger mal de dents, et la douleur, avivée par la fraîcheur de la nuit, devenait intolérable. 11 se leva d'un bond et courut dans la maison à la recherche d'un moyen de fortune propre à le soulager. De son côté, sa femme s'ingénia à trouver quelque chose. Elle ouvrit maints tiroirs, fureta parmi les boîtes et les flacons. Finalement elle eut l'idée de confectionner une infusion de mauve et s'en vint déposer le pot tout bouillant sur la cheminée de la chambre. Jérôme Pugin se pencha au-dessus pour en aspirer les vapeurs. Tout près de lui, anxieuse, Victoire Vidal s'efforçait de lire sur son visage les effets du remède.
Soudain, un léger bruit leur fit dresser l'oreille. Quelqu'un venait de heurter la porte de l'hôtel de Ghamblas. Ils se regardèrent, intrigués au plus haut point, et Jérôme en oublia son mal. S'ils n'eussent pas été tous les deux près de la cheminée, ils auraient pu distinguer la silhouette du visiteur nocturne, car leurs volets n'étaient pas clos. Celui-ci n'eut d'ailleurs pas à attendre. Gomme s'il était guetté de l'intérieur, la porte s'ouvrit aussitôt et se referma avec un grand fracas.
Les gens de province ont l'oreille Une et l'observation aiguisée. Au seul bruit d'une porte, ils
LE MYSTÈRE DU CBATEAU DE CHAMBLAS 15
savent si celui qui rentre apporte la bonne humeur ou la préoccupation : « En voilà un qui est bien content d'être dedans », dit madame Pugin; et cette réflexion répondait si bien aux propres pensées de Jérôme qu'il garda le silence. Sa rage de dents se calmait. Tous les deux se recouchèrent et s'endormirent, sans que leur sommeil fût de nouveau troublé.
Ils ne se doutaient guère alors qu'à huit heures et demie du soir, M. de Marcellange avait rendu le dernier soupir au château de Chamblas, et qu'il pouvait y avoir un lien étroit entre sa mort et ce bruit de porte dans la nuit.
Qui donc alors était revenu ou avait demandé asile, passé minuit, le mercredi 2 septembre 1840, à l'hôtel de Chamblas? La justice des hommes a essayé de le déterminer, mais la tète de Méduse, plusieurs fois centenaire, qui protège la vieille demeure ne l'a jamais dit.
UN MAUVAIS MEXAGE
Le 1«' juin 1835, M. Louis-Jean-Marie Vilhardin de Marcellange épousait à Saint-Etienne- Lardeyrol, dans la Haute-Loire, mademoiselle Eugénie Théodora de Larochenégly de Chamblas. Fille unique, mademoiselle Théodora avait déjà dépassé la trentaine. Elle ne brillait ni par la beauté ni même par le charme, mais elle tenait de son éducation et de sa race un je ne sais quoi qui indiquait en elle la fille de bonne maison. A vrai dire, elle offrait la caricature de sa mère, encore fort jolie femme. La nature a de ces caprices...
C'était, dans toute la force du terme, un mariage de convenances : deux vieilles et nobles familles du Bourbonnais et du Velay contractaient
alliance; les fortunes étaient, de part et d'autre, plus qu'honorables ; il y avait conformité d'humeur entre les jeunes gens, habitudes d'ordre et d'économie. Prose peut-être que tout cela. M. de Marcellange y ajouta de la poésie, car il aimait sa femme.
D'un commun accord, les époux entreprirent de se faire donner à bail, pour un prix modéré, le domaine de Ghamblas dans lequel ils vivaient avec le vieux comte. Mais bien que le beau-père se fût pris pour son gendre d'une afîection toute paternelle, il opposa quelque résistance. Les vieillards n'abandonnent qu'à regret le fardeau du pouvoir, si lourd qu'il puisse être. Le 8 août 1835, madame Théodora écrivit à son mari : « Mon cher Louis, je vois avec peine que mon père a de la répugnance à se dessaisir de son autorité sur Ghamblas. J'espère cependant que nous obtiendrons ce que tu désires. Nos affaires en iront bien mieux. Nous avons besoin de faire !c plus d'argent possible pour boucher bien des lacunes... Toutes les belles phrases de mon père m'impatientent. Il ne s'agit pas de parler pour dire des mots ; il faut agir. Au reste, je devrais être accoutumée à un langage que j'ai entendu toute ma vie ». Lettre aride, sans tendresse, sans abandon. Une femme qui parle ainsi de son père ne peut avoir que le cœur sec.
M. de Chamblas finit cependant par consentir l'affermage et le jeune ménage se plia sans peine aux inœurs patriarcales et quasi roturières du vieux gentilhomme. M. de Marcellange avait une âme simple, le goût des affaires campagnardes, il était actif et industrieux. Jusqu'à la mort de son beau-père survenue le 3 mars 1836, il eut l'illusion du bonheur...
Mais alors un nouveau personnage entra en scène et vint reprendre sa place au foyer de Chamblas. C'était la belle-mère. Elle l'avait déserté de bonne heure pour aller à Lyon vivre sa vie, une vie toute de luxe, de représentation et de plaisirs mondains. La comtesse de Chamblas eut l'art de se faire rappeler, et ce fut son gendre qui alla la chercher lui-même avec son meilleur équipage.
Elle apportait la guerre dans les plis de sa robe de soie.
Un homme grave, le comte de Choumouroux qui la connaissait bien, devait plus tard en parler sans bienveillance dans une lettre du 20 mai 1838 à son cousin Louis de Marcellange.
« Je vous plains sincèrement de tous les embarras que vous donne votre belle-mère. Je prévis les choses, lorsque je vis Théodora s'obstiner à la faire venir. Comment pourrait-elle vivre en paix avec son gendre, lorsqu'elle n'a pu vivre en
paix avec son mari, le meilleur, le plus digne des hommes? Du reste, elle a bien placé sa confiance. On dit que c'est J\I. D... qui la possède. Prenez garde à vos écus; car M. D... est le premier fripon, un usurier du Puy. Je parle d'après le bruit public, car je ne le connais pas, mais vous connaissez le dicton : Vox populi, vox Dei. »
Et il ajoutait ce post-scriptum, tout plein de malicieuse psychologie :
« Rien de plus fâcheux qu'une femme qui a usé de la vie, lorsqu'elle devient dévote. Elle fait le malheur de tout ce qui l'entoure. »
Une autre fois, il revenait sur le même sujet et ne màciiait plus les initiales, sinon les épithètes :
« J'ai su, écrivait-il au même, qu'il y avait eu, dans le temps, une espèce de rapprochement de votre femme. J'espérais beaucoup, mais la f... belle-mère a été, comme je le soupçonnais, une pierre d'achoppement. Adieu, mon cher cousin, tout à vous de cœur. »
Mais n'anticipons pas sur les événements. Tout de suite, madame de Chamblas avait été frappée des manières communes de M. de Marcel-
lange. Ce n'était plus là l'homme de ses relations. Quand, après avoir surveillé les travaux des champs, si même il n'y avait mis la main, son gendre entrait dans la salle à manger avec de gros souliers terreux, une barbe de trois jours et des ongles négligés, elle le regardait derrière son faceà-main avec un dégoût qu'elle ne cherchait plus à dissimuler. A vivre avec les paysans, il en avait adopté presque la tenue et un peu le langage. S'il parlait labour ou débattait devant ces dames le prix des moutons, l'orgueilleuse comtesse pinçait les lèvres, ou, jetant sa serviette, quittait la table.
Foin du rustre. Aussi autoritaire qu'elle était entichée de noblesse, la comtesse voulut régenter le château à sa guise. Plier sa fille à son despotisme ne fut qu'un jeu pour elle. Déjà, madame de Marcellange n'éprouvait plus pour son mari qu'indifférence et dédain. Elle partagea vite les répulsions de sa mère et devint dans la lutte son alliée de tous les instants. Deux autres dévouements s'offrirent, passionnés, absolus : celui de Jacques Besson et celui de Jeanne-Marie Boudon. Quand les domestiques épousent les haines de leurs maîtres, ils les dépassent. Qu'est-ce alors s'ils haïssent eux-mêmes? Bientôt le mari se sentit isolé dans ce château perdu au milieu des bois, dans ce pays qui n'était pas le sien. On ne lui
obéissait plus. Bien mieux, on le bafouait, on le menaçait.
Entré seize ans auparavant au service de la famille de Chamblas comme gardeurde pourceaux, Jacques Besson s'était élevé peu à peu jusqu'à devenir une manière d'intendant. Il était en tout cas l'homme de confiance de ces dames. Ramené par M. de Marcellange à la bassesse de sa condition, il en conçut un âpre ressentiment. Témoin de bien des scènes, consolé et choyé par la comtesse et sa fille, il leur voua fidélité... jusqu'à la mort. Quelques mois après le mariage, la bonne harmonie régnant encore, madame Théodora l'avait bien jugé à son point de vue, quand elle écrivait, le 16 septembre 1833, à son mari : « Je vais envoyer Jacques demain chercher ton cheval. François n'est pas assez intelligent pou;* le charger de cette mission et Jean n'est pas assez sûr ». Intelligence et sûreté, c'étaient les deux qualités qu'elle lui reconnaissait déjà.
Plus affinée encore était Jeanne-Marie Boudon, mi-citadine, mi-campagnarde, avec les allures d'une accorte soubrette. Elle avait toute la confiance de ses maîtresses et le leur rendait sous la forme d'un dévouement ingénieux et sans cesse en éveil.
Avec ces forces en présence, la lutte s'engagea. Ce fut d'abord une giio-re à l'épigrainmc. On se
rappela à propos que M. de Marcellange se nommait Vilhardin, Vilhardin tout court, assurait-on en ricanant. On prit un malin plaisir à évoquer ses débuts modestes. N'avait-il pas été, avant son mariage, employé des contributions indirectes? Eh oui ! simple commis, rat de cave, suivant l'expression populaire. C'était aussi un marcassin et un haritele. Ces mots de terroir servent, dans le Velay, à désigner, le premier les méchants, le second les hâbleurs : de tels vocables sortirent sans les écorcher, des lèvres aristocratiques des châtelaines. M. de Marcellange dédaigna l'insulte.
Alors, ces dames quittèrent Ghamblas, en faisant claquer les portes. Décidément, on finissait par s'encanailler dans ce château où l'odeur des étables montait jusqu'au salon. Elles s'en furent, dans la haute ville du Puy, habiter le vieil hôtel à la tête de Méduse, qui avait servi de résidence, au xviii* siècle, à la famille de Rosières. Elles emmenaient avec elles Jeanne-Marie Boudon et Jacques Besson...
Ce fut, dès ce moment, la guerre au papier timbré. Bien apparentées, affichant un édifiant zèle religieux, accueillies dans les salons les plus fermés, la mère et la fille menèrent grand train. Autant pour remplir leur cassette que pour pousser à bout M. de Marcellange et le chasser du
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manoir de Chamblas, elles firent de la procédure. La comtesse poursuivit énergiquement la répétition des droits et reprises que lui assurait son contrat de mariage. Madame Théodora demanda sa séparation de biens. Ce misérable procès alla jusqu'à l'audience. Il fallut qu'un jugement du li juin 1839 repoussât la requête, tout d'une voix. Il était bien évident que la dot de la femme ne courait aucun péril.
Que devenait M. de Marcellange au milieu des ruines de sa vie? Pour sauver les apparences, on lui avait réservé une chambre dans l'hôtel habité par ces dames. Il l'occupa quelquefois, mais c'était une pièce enfumée, au second, à peine logeable pour un domestique, et, à chacune de ses visites, l'accueil était d'une froideur insultante. Ainsi, un jour, il revenait de Chamblas en compagnie de Jacques Besson auquel il faisait porter un panier de poires, présent dont il pensait bien qu'on lui saurait gré. Or, c'est le valet qu'on accueille, c'est le valet qu'on cajole. Lui, on le regarde à peine. Toutes les portes se ferment devant lui, et comme il a besoin de changer de vêtements, il doit en enfoncer une, ce pendant que Marie Boudon lui défend le passage.
De guerre lasse, il finit par se confiner au château pour n'en presque jamais sortir. Il n'était plus de la famille. La fatale belle-mère — le mot
est de l'époque et il fut dit au procès — avait fait le vide autour de lui.
Cependant, cet homme méthodique, intéressé jusqu'à la parcimonie, luttait, pied à pied, sans haine, avec un réel désir de réconciliation et le souci d'établir l'équilibre de son budget sans aller à la ruine.
Le 2 janvier 1838, il écrivait à son père : « Sans ces malheureux intérêts, nous serions très bien ensemble, mais dans ce pays-ci, les femmes sont avareset poussent la soif de l'or jusqu'à la folie... »
Le 18 avril suivant, toujours au même, il écrivait : « En définitive, nous serions assez d'accord avec madame de Chamblas si je fermais les yeux sur les dépenses et que je payasse tout sans rien dire, quoiqu'elles excédassent les revenus. Alors je serais à la fleur <I orange, mais je ne suis pas venu à 32 ans pour divertir le peu de bien que j'ai, tandis que, plus jeune, je ne l'ai pas fait. »
Et le malheureux, plus jeune de deux ans que Théodora, continuait à aimer sa femme. Quelques jours après avoir gagné son procès, il disait encore au comte de Choumouroux : « Si je la rencontrais dans la rue, je crois que je l'embrasserais. »
Cependant, un double malheur était venu rompre le dernier lien qui subsistait encore entre les époux. Leurs enfants moururent, à quelques mois d'intervalle, l'un le 14 juillet, l'autre le 4 novembre.
1838. On ne daigna même pas informer le père du décès du second, et, devant l'abbé Florimond Paul, chanoine de la cathédrale du Puy, madame Théodora ne trouva que cette oraison funèbre : (( Mieux vaut que cet enfant soit mort. Comment eut-il été élevé? »
Dès lors, M. de Marcellange a la hantise de l'assassinat. Il s'imagine que ses deux fils ont été empoisonnés ; il regrette de n'avoir pas demandé leur autopsie. Il voit, derrière chaque buisson, des assassins aux gages des dames de Chamblas. Il rêve du procès de madame Lafarge et y découvre des rapprochements étranges avec sa situation. Un soir, en arrivant de voyage, il heurte, d'un coup de marteau timide, la porte-cochère de l'hôtel du Puy. Il mange une soupe et une omelette préparées par Marie Boudon, et, tout aussitôt, il est pris de vomissements et de douleurs d'entrailles qui le tiennent au lit pendant deux jours : t( Je suis empoisonné », dit-il à sa femme. — « Vous, répond-elle d'un ton de glaciale indifférence. Et qui donc, dans la maison, a pu vous empoisonner? » — « Qui? Marie Boudon. » — « Cette iille ! allons donc! elle en est incapable. » Et tout est dit.
Ses pressentiments sinistres sont tels qu'il arrive à les faire partager à sa famille restée dans le Bourbonnais.
Vers Pâques 1840, au théâtre des Moulins, sa sœur, madame de Tarade, fait demander au Préfet, le baron Méchin, un entretien particulier. Galamment, le fonctionnaire accourt auprès d'elle et en reçoit cette étrange confidence : « J'attends depuis plusieurs jours des nouvelles de mon frère et je les attends avec une impatience extrême, car j'ai dans la pensée qu'il a été assassiné. Je vous en supplie, tirez-moi de cette angoisse? » Le Préfet offre d'écrire à son collègue de la Haute-Loire. Quelques jours se passent et madame de Tarade encore entre dans son cabinet. Ses inquiétudes, sont calmées pour l'instant. Elle a enfin reçu des nouvelles de son frère. Mais comme son visage demeure soucieux, le baron Méchin s'en étonne : « Ah ! répond-elle, c'est qu'il est si malheureux I Voyez-vous, j'ai la conviction profonde que tôt ou tard, il tombera sous les coups d'un meurtrier. 11 m'a dit : « Si je meurs assassiné, vengez-moi. » Et elle se met à fondre en larmes.
Déjà sur la grand'Place de Moulins, à son dernier voyage dans le Bourbonnais, M. de Marcellange avait fait cet aveu à M. Dorothée de Froment : « Je suis bien sûr d'être assassiné et cela ne tardera guère. » — « Parlez-vous sérieusement, avait répondu son compatriote. Chassez-moi bien vite ce cauchemar. Mais qui donc soupçonnezvous !» — « Jacques Besson et Marie Boudoii. »
Jacques Besson et Marie Boudon. Pressentiment singulier quand on le rapproche d'une note retrouvée parmi les papiers de M. de Marcellange et portant la date du 18 août 1838 : « Motifs qui me portent à me séparer de m,adame de Chamblas : 1° Elle a pris à son service un domestique que je ne voulais plus garder à cause de son insubordination. Il m'avait manqué plusieurs fois pendant qu'il était à mon service, et, depuis qu'il est au service de madame de Chamblas, il a renouvelé ses impertinences, et cela devant tous mes domestiques de la campagne, en présence desquels il m'a traité de menteur et d'imposteur. J'en ai fait des observations à madame de Chamblas qui n'a pas eu l'air d'y faire attention, et m'a répondu qu'elle était maîtresse de prendre à son service qui elle voulait, et que peu lui importait que cela me plût ou non ; qu'elle le garderait malgré moi ; 2" la femme de chambre de ma femme a pris un tel ascendant sur sa maîtresse que c'est elle qui commande tout. Je ne puis lui faire aucune observation sans qu'elle me réponde que ces dames lui ont commandé et qu'elle n'a pas affaire à moi. »
Le 31 mai 1840, le vieux père de M. de Marcellange, recevait une lettre anonyme, timbrée à la poste du Puy trois jours auparavant. Ce document ne lit jamais l'objet d'une expertise ofhciellc, mais, à seule vue, il offrait une analogie remarquable
de majuscules (l'M notamment) et de mouvement de main avec l'écriture de madame Théodora. Jusqu'à la pliure du papier qui était caractéristique. Il y était dit entre autres aménités :
« Monsieur. A l'époque du mariage de mademoiselle de Ghamblas, le bruit public était qu'elle était trompée, qu'elle croyait faire une alliance convenable, mais que son futur était un buraliste ou un rat de cave. Cet hiver, des bouchers avec qui M. de Marcellange a eu un différend lui ont donné cette épithète qui a bientôt circulé dans la ville... D'autres personnes, plus instruites, disaient qu'elle entrait là dans une famille de fous et qu'elle serait malheureuse. Ces différentes versions ayant excité la curiosité de plusieurs personnes, elles ont pris des renseignements sur la famille de ce personnage équivoque... On s'étonne que vos enfants vous ressemblent si peu. On ne peut comprendre que vous ne fassiez aucun effort pour retirer votre fils de la mauvaise voie dans laquelle il s'est jeté. Peut-être ignorez-vous sa conduite déplorable et scandaleuse; il dévore la fortune de sa femme, qu'il prive de tout, tandis qu'il est fort généreux envers d'autres. Elle est obligée de faire des mémoires chez les marchands qui, ne pouvant obtenir de paiements, sont obligés de faire citer votre fils qui discute encore... Il paraît
que cette dame n'ayant pu supporter plus longtemps la mauvaise administration de son mari a demandé la séparation de biens. Tous les abonnés du cercle connaissent toutes ses querelles de ménage, tous ses prétendus griefs contre sa bellemère. Il leur fait part de ses spéculations en moutons, en trèfles, etc. La plus heureuse a été son mariage... Le nom Marcellange devient proverbial dans notre ville quand oa veut parler d'un mauvais ménage. Peut-être votre fils, qui aime pardessus tout qu'on s'occupe de lui, a-t-il voulu se faire une célébrité de mauvais mari, ne pouvant aspirer à aucune autre. Quelques individus que M. Marcellange croit ses amis sont d'une condition fort obscure ; à quelque classe qu'ils appartiennent, ils auront de la peine à se mettre au niveau de ses sentiments. On cite surtout parmi eux un ancien boucher qui ne porte que des haillons, et par conséquent l'apanage qui les escorte. Cet honorable personnage se promène souvent avec lui dans les promenades publiques. Quand on voit M. de Marcellange en si bonne compagnie, on le montre au doigt en disant : « Voyez, voyez, )) le gendre de M. de Chamblas ! un marcassin pareil » ne méritait pas d'entrer dans cette maison. » Un sentiment de pitié m'engage à vous apprendre ces tristes vérités si affligeantes pour le cœur d'un père. Votre très humble serviteur. »
Rat de cave ! marcassin ! C'étaient là des sons déjà entendus, et les pensées de la lettre étaient à l'avenant. Le vieux gentilhomme comprit d'où le coup partait. Le style du reste trahissait l'auteur, ce style qui tantôt descendait à la trivialité la plus basse, tantôt s'élevait à une certaine élégance d'éducation et de race.
C'en était trop. Cédant aux instances des siens, M. de Marcellange se décida à abandonner définitivement le Velay. Ce ne fut certes pas sans un serrement de cœur qu'il s'apprêta à quitter la terre de Chamblas où il avait aimé, où il avait pensé finir sa vie et où les petites gens le regardaient comme un bon maître.
Il possède, près de Moulins, le domaine des Brandons. On l'y attend dans les premiers jours de septembre 1840. Tout le monde là-bas se dispose à lui faire fête, à panser ses blessures, à le défendre contre ses rêves sinistres. Mais, avant de partir, dans un dernier souci, soit de ses intérêts, soit de son ressentiment, il use de son droit de mari dotal ; il donne à ferme le domaine à un M. Cros ; les pourparlers ont abouti, les signatures vont être échangées. Quelle humiliation et quelle défaite pour les dames de Chamblas ! Eh quoi ! leur manoir va leur être ravi, elles n'y pourront plus rentrer. M. de Marcellange en touchera les revenus et un fermier l'habitera. Alors,
toute cette guerre, tantôt sourde, tantôt violente, n'aura abouti qu'à installer un roturier à la place d'un gentilhomme campagnard. L'été prochain, bien d'autres étés encore, on ne pourra aller jouer les châtelaines à Chamblas. On aura le titre sans l'apanage. Que pensera la noblesse du Puy? que le marcassin a eu le dernier mot.
C'est le 2 septembre que le bail doit être signé. La date est fatale. Après, quoiqu'il arrive, même si M. de Marceilange tombe foudroyé en apposant le dernier paraphe, le bail sera obligatoire pour tous... C'est le 2 septembre que le bail doit être signé. Faites diligence mesdames de Chamblas, si vous voulez conserver intacts vos privilèges. Faites diligence si vous voulez écarter de votre blason cette nouvelle souillure. Consultez vos hommes de loi. Envoyez du papier timbré. Le temps presse. C'est le 2 septembre...
Mais le matin du 2 septembre 1840 ne devait pas luire pour M. de Marceilange.