‹ Le mystère du château de ChamblasChapitre 4 sur 22 · UX CRIME ETRANGE · texte numérisé non relu

UX CRIME ETRANGE

A une quinzaine de kilomètres de la ville du Puy, au milieu d'un domaine assez important de la commune de Saint-Étienne-Lardeyrol, dans un cadre austère de ravins, de bois sombres et de montagnes vigoureusement ébréchées, se dresse le manoir de Chamblas, vaste bâtiment à plusieurs étages que flanque à l'ouest une haute tourelle. De la capitale du Velay, on s'y rendait en 184-0, passé le pont de la Chartreuse, par de simples chemins, mais les piétons empruntaient maints raccourcis à travers champs et à travers bois. L'expert Alexis Rouillard, qui fut chargé de dresser un plan des lieux lors de l'instruction criminelle, mit environ trois heures, deux heures cinquante quatre exactement, à franchir la distance,

et encore le terrain était-il quelque peu détrempé par la pluie.

Des paysages des environs du Puy, Jules Vallès a brossé, dans « l'Enfant, » un tableau bien pittoresque. Il les a connus à cette époque et la page est exquise : « Il souffle un vent dur qui rase la terre avec colère, parce qu'il ne trouve pas à se loger dans le feuillage des grands arbres. Je ne vois que des sapins maigres, longs comme des mâts, et la montagne apparaît là-bas, nue et pelée, comme le dos décharné d'un éléphant. C'est vide, vide, avec seulement des bœufs couchés ou des chevaux plantés debout dans les prairies. Il y a des chemins aux pierres grises comme des coquilles de pèlerins et des rivières qui ont les bords rougeàtres, comme s'il y avait eu du sang ; l'herbe est sombre. Mais, peu à peu, cet air cru des montagnes fouette mon sang et me fait passer des frissons sur la peau... Ici, le ciel est clair, et s'il monte un peu de fumée, c'est une gaîté dans l'espace. Elle monte, comme un encens, du feu "de bois mort allumé là-bas par un berger, ou du feu de sarment frais sur lequel un petit vacher souffle, dans cette hutte, près de ce bouquet de sapins... Toute l'eau de la montagne court en moussant et si froide qu'elle brûle les doigts... »

Le l*""" septembre 1840, M. de Marcellunge s'en

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fut toute la journée surveiller les travaux des champs. Même à la veille de son départ, il ne voulait pas déserter. Le froid le ramena vers les habitations avant la tombée de la nuit ; une véritable tourmente s'était abattue du haut des montagnes du Velay.

Au moment où il passait le seuil du château, une sorte de mendiant, Michel Besson dit Magnan, décrotteur de son état et quasiment aveugle, lui demanda l'aumône, tout en promenant avec affectation ses yeux à demi éteints sur les fenêtres du manoir. M. de Marcellange écarta de la main les papiers et certificats d'hôpital que lui tendait le solliciteur. 11 lui donna une pièce de vingt sous, puis, charitablement, pria un de ses domestiques de le mettre sur la bonne route. Il rentra, renonçant à la courte promenade qu'il faisait chaque soir avec ses deux chiens courants.

Magnan s'éfait à peine éloigné qu'arrivèrent par le jardin Simon dit Lapoire et Boyer. Le chien de garde aboya si fort que M. de Marcellange accourut au bruit. Reconnaissant ses visiteurs, il leur serra la main et engagea avec eux une brève conversation : « J'attends M. Gros demain matin, dit-il à Lapoire. Ma foi, je lui afferme le domaine pour me retirer dans le Bourbonnais et j'emmène avec moi quelques braves gars du pays. ». Quelqu'un vint alors le prévenir

que la soupe était trempée. Les deux paysans s'éloignèrent, ayant le vent debout, circonstance peu favorable pour entendre les coups de fusil.

La nuit était venue. Tous les domestiques de Ghamblas, sans exception, se réunirent pour prendre leur repas dans la vaste cuisine du rezde-chaussée du château. Selon son habitude, M. de Marcellange fut veiller avec eux. Il s'assit sous le manteau de la cheminée, le dos tourné à la fenêtre donnant sur la cour. La soupe fumait dans les assiettes. Dans le foyer se consumait lentement une énorme racine. La perspective de l'imminente et délinitive séparation attristait ces bonnes gens et, non sans mélancolie, le maître s'entretenait avec tous, pendant qu'il caressait machinalement les longs museaux des deux chiens blottis à ses pieds. Puis, la conversation languit. On n'entendait plus que le bruit des cuillers retombant en cadence. Soudain, M. de Marcellange eut un frisson. « Comme j'ai froid ! dit-il. Remettez donc du bois au feu. » Ce furent les derniers mots qu'il prononça.

11 était huit heures et demie, quand une détonation d'arme à feu ébranla l'air, si bruyante que Claude Chamard, dit Grand Girard, qui l'entendit à quelque distance, pensa que le tireur avait dCi se démettre Fépaule. Les domestiques virent une grande lueur dans les carreaux qui volèrent en

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éclats. M. de Marcellange vacilla un instant sur sa chaise, puis tomba, comme une masse, dans les cendres, rendant le sang à pleine bouche. Il ne bougea plus. Il avait été foudroyé. Deux chevrotines et une balle lui avaient labouré la poitrine. La balle en particulier avait traversé le corps de part en part, mettant le poumon droit en bouillie et perforant le cœur. « Jamais, dans ma carrière de médecin légiste, je ne vis pareils désordres résultant d'un coup de feu », put dire à l'audience le D"" Bories. Enlin, la chaise du mort avait le barreau supérieur comme percéàl'emporte-pièce.

Tout d'abord, les assistants ne comprirent pas. Puis, tout tremblants, ils formèrent un groupe et se concertèrent à voix basse. Le danger rôdait encore autour deux, inconnu et, partant, plus redoutable. Quelqu'un proposa de courir à cheval chercher un médecin ; une des filles de ferme parla de ramener un prêtre. Pendant que la cuisinière essuyait en vain la bouche du cadavre avec un linge imbibé de vinaigre, deux hommes, plus hardis que les autres, allèrent jusque dans la cour qu'ils explorèrent avec une méchante lanterne. On n'y voyait goutte et l'air sentait encore la poudre.

Bonnes gens de Chamblas, vous cherchez en vain. L'assassin n'est plus là ; il a gagné le large. S'il a son repaire aux environs, il est maintenant en

sûreté et se rit de vous. S'il marche vers la ville du Puy, il a sur vous un kilomètre d'avance. Et puis, la nuit est bien noire, les bois sont bien épais et le vent du midi siffle bien fort dans les marronniers de l'allée qui mène au château. Déjà, l'hommeli traversé le ruisseau de la Lèche, et gravi l'escarpement de la rive opposée. Bientôt, il sera au bois du Riou. Dès lors, il peut ralentir sa marche ; il est sauvé, et avant que minuit sonne, il apercevra le Mont-Anis sur la croupe duquel s'étagent les maisons de la capitale du Velay comme une avalanche arrêtée dans sa chute au bord de l'abîme.

Regardez cependant autour de vous. Regardez bien. N'avez vous donc rien remarqué? Les deux chiens courants à l'oreille si fine, n'ont pas signalé l'approche du malfaiteur. Bien mieux, le chieil de garde n'a pas aboyé, ce chien de garde si bruyant tout à l'heure, si méchant qu'il le faut presque toujours attacher, ce chien qui veille à trente pas de la fenêtre, que les vagabonds redoutent et qui étrangle parfois les moutons des paysans. Qu'estil devenu? La niche est vide, et pourtant le gardechasse Pierre Picard l'a attaché lui-même à la tombée de la nuit. Mais vous savez où le retrouver quand, d'aventure, il a réussi à glisser sa tète hors du collier auquel est fixée sa chaîne.

Il court chez uu jeune berger, André Arzac, dont

le « parc » est à cinq minutes à peine du château et qui a su l'apprivoiser. Chose étrange : chaîne et collier ont disparu en même temps que lui. Recherchez donc le chien et vous serez peut-être sur la piste du meurtrier.

Ces réflexions toutes simples les domestiques ne se les firent pas. De recherches, ils n'en tentèrent aucune. Ils demeurèrent inertes, comme si la foudre les eût frappés ; la plupart se mirent à pleurer : M, de Marcellange avait été pour eux un bon maître, simple et obligeant. Ils se contentèrent d'avertir le maire de Saint-Etienne-Lardeyrol.

L'assassin eut donc toute la nuit pour s'enfuir et faire disparaître les indices compromettants. Nul ne le poursuivit. Nul ne le rencontra.

Eut-il la même bonne fortune quand il marchait, le fusil à la main, vers la fenêtre du château de Chamblas? Oui, pendant la plus longue partie de la route, mais quand le jour baissa et qu'il s'écartu des sentiers frayés, la chance lui faussa compagnie.

Au coucher du soleil, le cultivateur Claude Reynaud était dans son champ, dit « Bois du Riou » à ramasser des pommes de terre, quand il aperçut à environ trois pas de lui un hommo armé d'un fusil de chasse. Il s'avança pour lui parler, mais l'inconnu lui tourna le dos et, jetant une pierre dans les broussailles comme pour en

faire partir le gibier, s'enfonça dans l'épaisseur du fourré. Préoccupé de cette apparition, Claude revint vers sa demeure, tout en regardant de temps en temps derrière lui- Quelle ne fut pas sa surprise quand il vit l'individu ressortir du couvert et traverser le champ à pas lents. Claude Reynaud accéléra sa marche, prit chez lui une pioche et vint se placer en embuscade à l'orée d'un bois de sapins, le bois du Boussillon, où, d'après la direction prise, l'homme devait passer. Ses suppositions ne l'avaient pas trompé. Il attendait depuis quelques instants, lorsque tout d'un coup et sans qu'il eut entendu le bruit de son approche, le mystérieux chasseur lui apparut pour la troisème fois. Caché par un jeune sapin, il put le détailler à son aise : lèvres épaisses et retournées en dedans, blouse blanche, pantalon de velours olive, à eûtes, casquette relevée par derrière, la mouche (le point de mire) du fusil brillant sous les derniers rayons du soleil. Bientôt l'homme se remit en marche ; il descendit dans le ravin profond où coule un petit ruisseau, grimpa péniblement l'escarpement opposé et se dirigea vers Chamblas.

Le lendemain matin, Claude eut l'idée d'examiner les empreintes laissées dans la truflière ; c'étaient celles d'un soulier dépourvu de clous.

Quelques instants après le coucher du soleil, l'inconnu est arrivé ;\ la Croix de Sccaux-d'Eblc.

LE MYSTÈRE DU CHATEAU DE CHAMBLAS il

A ce moment, Mathieu Reynaud, permissionnaire du 16* léger, qui est sorti pour aller acheter du vin à Combriol, se trouve face à face avec lui au détour d'un mur. L'apparition en ce lieu et à cette heure de cet homme qui dissimule sous sa blouse quelque chose qui peut être un fusil, son regard mauvais, la boursouflure de ses lèvres, tout épouvante le soldat qui détale à toutes jambes et arrive bientôt chez son oncle où il raconte sa déplaisante rencontre.

Enfin, c'est déjà la nuit complète quand Isabeau Delaigne, femme Taris, aperçoit l'homme sinistre au moment où il traverse, en faisant du bruit sur les pierres, le chemin qu'elle suit ellemême. 11 vient de franchir le Riou de la Lèche et gagne précipitamment un petit sentier tracé dans le bois de Ghamblas.

Vingt minutes encore et le coup de feu retentit. Madame de Marcellange était devenue veuve.

Le lendemain, le chien de garde revint au château, mais il ne tramait pas sa chaîne après lui. Qui donc alors l'avait détaché de sa niche, soit pour l'emmener au loin, soit pour le mieux tenir eu laisse au moment du drame? Qui donc avait gardé la chaîne ?

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