LA JUSTICE INFORME
La rue de l'Ancienne-Préfecture s'éveilla le 2 seplembre sans rien savoir de la funèbre nouvelle. De grand matin, l'abbé Cartal sortit pour aller dire sa messe. Les volets furent enlevés, des gens se montrèrent sur le pas de leurs portes. A huit heures, Louis Achard, un des domestiques de M. de Marceliange, vint heurter le marteau de l'hôtel de Chamblas ; il arrivait de là-bas tout couvert de poussière, après une étape de quinze kilomètres, et apportait à ces dames une lettre da maire : « Eh Louis, qu'y a-t-il de nouveau? », demanda Marie Boudon en lui ouvrant. — Du mauvais nouveau, répondit le messager. Hier soir, on a tué notre maître par la fenêtre. Triais
aussi, il faisait un vent de malheur et un temps noir comme la gorge du diable. »
La servante pâlit, prit la lettre et détourna l'entretien : « Notre Jacques est bien malade. Voulez-vous le voir? » Et incontinent, elle entraîna Achard vers la chambre de Besson. Celuici paraissait dormir. Quand il eut été mis au courant, il demanda à son visiteur : «. Est-on sorti de la cuisine? A-t-on arrêté le coupable?» Puis, il se leva péniblement:, se plaignit de ses pieds écorchés, tint à les montrer à Achard et lui donna les détails qui avaient fini par excéder madame Pugin.
Que faisaient ces dames pendant ce temps? Gomment avaient-elles accueilli la nouvelle? Pourquoi ne tenaient-elles pas à apprendre de ia bouche même d'un témoin les circonstances du crime? On ne sait. A un moment, madame de Chamblas traversa la cuisine où Achard était descendu pour manger une soupe : « Je ne puis pas comprendre comment la chose est arrivée », dit-elle; et elle rentra, insoucieuse de détails, dans le secret de son appartement.
Et madame de Marcellange ! Madame de Marcellange s'asseyait à son bureau et elle écrivait ce billet à M. Aubrun, secrétaire particulier de M. de Sartige, préfet de la Ilaute-Loire. M. Aubrun joignait à ses fonctions administratives celles de gérant d'affaires pour un grand nombre de
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famille titrées de la région. Voici le document, avec sa ponctuation et son orthographe :
« Monsieur,
« Plongé (sic) dans la douleur, je n'ai que le temps de vous prier de vous rendre auprès des autorités judiciaires pour leur faire connaître l'affreux événement qui vient de m'arriver : ayez la bonté, immédiatement après, de vous rendre à Ghamblas, et de tâcher de recueillir des renseignements sur les auteurs du crime afin qu'ils puissent être signalés à la justice.
« N'ayant aucun parent ici, je vous supplie de me représenter et de vous charger des honneurs iunèbres de la victime, agissez comme vous aviserez, car vous êtes convaincu que mon désir est que les derniers devoirs à rendre à mon malheureux époux soient digne (sic) de notre rans:;.
« P. -S. — Si M. Harent (1) pourrait y aller il m'obligerait, parlez-lui-en. Agréez, monsieur, la nouvelle assurance de ma parfaite considération.
« Théodora deMarcellange Larochexegly. »
Le Puy, ce 2 septembre 1840.
(1) M. Harent était le notaire de la famille.
A contempler le papier jauni, on devine que la main qui a tracé ces lignes n'a pas tremblé, que l'œil qui l'a dirigée est demeuré sans larmes. C'est une lettre d'affaires où l'auteur se préoccupe de sauver les apparences et de régler une cérémonie obligatoire — une corvée — à laquelle il se propose bien d'ailleurs de ne pas assister.
Et ainsi, madame Théodora se croyait quitte avec le mort.
Ni elle, ni sa mère, ne se rendirent donc à Chamblas. Mais, le matin même, elles y dépêchèrent Jacques Besson. N'était-il pas leur homme de confiance?
Toujours geignant, Jacques partit dans une carriole ; il portait un crêpe à son chapeau. Le conducteur Tissier, aux côtés duquel il s'assit, lui vit un pantalon de velours olive à côtes. Sa main pesait sur l'étoffe à chaque cahot de la voiture.
A Chamblas, c'était encore le désarroi et la désolation. Le procureur du roi Mari Ihat et le juge d'instruction Exbrayat de Laboriette, accourus en calèche, étaient déjà à l'ouvrage, et les docteurs Richond des Brus et Bories, manches retroussées, procédaient à l'autopsie du cadavre. Un peu plus tard, un repas réunit dans la salle à manger du château les magistrats et quelques amis ou parents de la famille de Marcellange. Ce fut
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Jacques Bessoa qui servit à table. Le juge d'instruction se pencha à l'oreille de son voisin, le maréchal des logis Descrouan, et lui dit : « Voilà un homme qui a un crêpe à son chapeau. Je gagerais bien qu'il n'est pas fâché de ce qui est arrivé. » Descrouan dévisagea l'individu à son tour — les gendarmes songent toujours à l'éventualité d'une arrestation — et il enregistra dans sa mémoire le signalement suivant : lèvres enflées, traces de petite vérole, pantalon de velours olive à côtes.
A un moment, on manqua de couteaux. Le maréchal des logis passa dans la cuisine, oii se trouvait encore le corps de M. de Marcellange, déposé dans un mauvais cercueil. 11 ne put s'empêcher de dire à une fille de service : « Comment se f.iit-il qu'on n'ait pas donné à votre maître une bière plus convenable? 11 ne manque pourtant pas de' bois à Chamblas. » — « Ah! répondit la femme en pleurant, il ne reviendra pas pour cela. » Descrouan se retourna alors et vit Jacques Besson planté à quelques pas de lui comme quelqu'un qui épie et écoute. Il ne l'avait pas entendu entrer.
Déjà, le brigadier de gendarmerie Gérente et deux de ses hommes avaient observé Hesson et ils l'avaient vu jeter sur le cercueil un regard étrange, tout chargé de haine satisfaite. — Leur
impression avait été si vive qu'ils se l'étaient communiquée aussitôt.
Pendant l'enterrement, Jacques demeura au château de Chamblas. Puis, il fallut nommer un gardien des scellés. Quelqu'un le proposa, sous prétexte qu'il était le représentant de la veuve. Mais le notaire Méplain s'y opposa de la façon la plus formelle : « Y pensez-vous ? un ennemi personnel du mort ! » Déjà, à table, il n'avait pu retenir un mouvement de dégoût, quand Besson s'était approché de lui pour changer son assiette.
Les scellés apposés, M. Méplain, en sortant de l'escalier de la tourelle, croisa Jacques Besson portant sur l'épaule un fusil de chasse qui avait appartenu à M. de Marcellange. Une telle rencontre, à deux pas de la fenêtre fatale, lui donna froid dans le dos.
L'instruction commença. Elle devait durer dixhuit mois. On suivit une première piste et, dès l'abord, les magistrats crurent bien tenir le coupable : un sieur Devaux, ancien fermier de M. de Marcellange, avait, hautement et publiquement, manifesté des sentiments de haine à l'égard du défunt. Il lui en voulait de l'avoir poursuivi avec rigueur pour quelques arrérages en retard. A la nouvelle de la mort, il avait dit : « C'est arrivé trop tard. » En matière judiciaire, il faut se délier des besognes toutes faites. Rien que la grossière fran-
chise du propos défendait le fermier. — Bien mieux encore l'innocenta un alibi invinciblement démontré.
Il fallait chercher autre part. La présence du décrotteur Michel Besson, dit Magnan, aux abords du château de Chamblas quelques instants avant le crime retint l'attention du juge. Elle la retint d'autant plus que, sans le reconnaître positivement, Claude Reynaud signala que cet individu pouvait bien être celui qui avait traversé son champ, le fusil à la main. Magnan fut arrêté. Il était bien invraisemblable pourtant qu'un demiaveugle eut pu évoluer, hors de tout chemin frayé, avec la sûreté de marche indiquée par le témoin. Le décrotteur n'en resta pas moins quatre mois en prison. On arrêta encore un Jean Maurin dit Boudoul, parce qu'il avait pâli et tremblé convulsivement au moment de faire sa prière devant le cercueil de M. de Marcellange, un Jean Besson dit Cédât, un Boissonnet, vaguement reconnus, le premier par Marguerite Maurin, le second par Isabeau Delaigne, un Michel Varennes, dit Cotepaillée, qui put établir qu'à l'heure du crime, il soupait chez des amis à une demi-heure de chemin du manoir de Chamblas. On arrêtait beaucoup. On arrêtait trop.
Le hasard, il faut bien le reconnaître, se plaisait à embrouiller les choses. Sans parler de
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l'homme mystérieux qu'on avait vu se diriger, h l'heure du crime, vers la tourelle du château, d'autres individus, étrangers au pays, avaient été remarqués, dès le 31 août, aux abords de Chamblas. Au moins l'un d'eux portait même un fusil. Circonstance toute naturelle à l'époque de la chasse. Nul n'y aurait pensé le lendemain. Mais l'assassinat venait fixer après coup les souvenirs et donner de l'importance au moindre détail. Telle particularité de costume, tel propos banal, un simple bonjour jeté en passant, tout devenait suspect et voilà le champ ouvert aux plus inquiétantes suppositions.
C'était Marie Boyer, femme Chamard, qui, le 31 août, avait rencontré un inconnu tout près de Combriol. L'homme portait une blouse blanche, semblait de bonne mine et soigné de sa personne. En français, il lui avait demandé le chemin de l'auberge la plus proche.
C'étaient Antoine Delair et Gros qui, ce même, jour, mais un peu plus tard, avaient aperçu l'étranger à une portée de carabine du château. Il allait on ne sait où.
C'était François Gide qui, le 1"" septembre, à midi, avait été abordé par un individu, celui de la veille ou un autre, qui cherchait une auberge. A quatre heures, c'était Merle qui avait vu un homme, chaussé d'escarpins et porteur d'un fusil,
suivre le chemin de Plagniol à Chamblas. C'était André Maurin qui, en quittant son travail au château, avait frôlé un grand diable debout contre une souche, et immobile comme un roc. En vain, il avait cherché à le dévisager. On lui avait obstinément tourné le dos.
C'était enfin la femme Ghapuis qui, au moment où la nuit était déjà tombée, avait entrevu deux ou trois hommes, dans le terroir de Rabuzat, à un quart d'heure du château.
Une déposition surtout donna à réfléchir. Elle émanait d'un antique bonhomme de 77 ans, Etienne Touzet dit Zacharie, qui, le 2 septembre, ignorant tout encore de l'événement, était allé ramasser des fagots, avant que le jour fût levé. Du milieu du bois, il voit sortir un individu armé d'un fusil et répondant assez bien au signalement donné par la femme Ghamard : « Ah ! vous m'avez fait peur », grommelle le vieux en marquant un écart. L'homme passe, tout agité, les yeux fous, et s'excuse ainsi : « Savez-vous ce qui s'est passé cette nuit? Je viens de l'apprendre à Chamblas. On a assassiné M. de Marcellange. > Et le magistrat de se dire : ^( Gomment cet inconnu pouvait-il déjà savoir ? Les domestiques sont demeurés groupés, toute la nuit, dans la cuisine du château, auprès du cadavre de leur maître. La peur les a enchaînés à leurs places et nul n'a
couru le pays pour semer l'alarme. » On avait cependant prévenu le maire, et d'ailleurs connaît-on les lois mystérieuses qui font se répandre, comme une traînée de poudre, les mauvaises nouvelles ? Il semble que l'air en soit comme imprégné et que l'acuité de l'événement vienne donner le branle à une sorte de télégraphie sans fil.
Et puis, quelle apparence que l'assassin, au lieu de profiter de la nuit et du désarroi des habitants de Ghamblas pour prendre la fuite, fût demeuré ainsi, dix heures durant, à quelques centaines de mètres du manoir, au risque de se faire remarquer et mettre la main au collet 1 Vraiment, c'eût été se compromettre à plaisir. Mais il est des malfaiteurs si follement imprudents...
La piste conduisit à un certain Villedieu qui avait effectivement erré dans le bois de Ghamblas pendant une partie de la nuit, mais là encore un alibi vint se dresser. Le noctambule pouvait justifier de l'emploi de son temps, à l'heure précise où la détonation ébranlait tous les échos du voisinage.
L'instruction s'égarait.