‹ Le mystère du château de ChamblasChapitre 7 sur 22 · UN LEVER DE RJDEAU · texte numérisé non relu

UN LEVER DE RJDEAU

Ce fut seulement le 14 mars 1842 que Jacques Besson comparut devant la cour d'assises de la Haute-Loire. Nul ne prévoyait encore quelle ampleur l'affaire allait prendre, quels incidents dramatiques allaient éclater et quel calvaire certains seraient contraints de gravir.

Le conseiller Smith, de la Cour de Riom, préside. Le procureur Marilhat occupe le siège du ministère public. Au banc de la défense, M'* Guillot et Mathieu, du barreau du Puy, particulièrement rompus aux causes criminelles. La famille de Marcellange est là, mais elle s'est bornée jusqu'alors à répandre dans le pays un mémoire signé Alexandre Guillemin, avocat à la Cour royale de Paris, ancien avocat à la Cour de cas-

sation, et portant ce titre : Notice pi^éîiminaire sur M. Louis Vilhardin de Marcellange, mort assassiné le /" septembre I8i0. La dernière phrase donne le ton du morceau : « Combien seraient donc coupables ceux qui voudraient entraver la marche de la vindicte publique ou qui n'auraient pas le courage de la désirer? »

]\P Guillemin, assisté d'un avoué, suit les débats, prêt à se constituer partie civile au moment opportun. A ses côtés, sont venus s'asseoir, en grand deuil, M. Turchy de Marcellange et madame de Tarade, le frère et la sœur du mort.

Besson attire tous les regards. Il a trentequatre ans. Rasé, les lèvres encore boursouflées par la maladie dont il relève, de petits favoris, les cheveux rabattus jusqu'aux yeux, un gilet à doubles boutons et la cravate flottante, il a la mise d'un paysan cossu et l'attitude d'un bonhomme placide. Aucun muscle de sa face ne tressaille. Ce calme impressionne. Est-ce douceur? Est-ce énergie concentrée? Auprès de lui se tient la religieuse qui, suivant la vieille coutume du Puy, apporte à l'accusé le réconfort de la religion.

Le greffier donne lecture de l'acte d'accusation. Ce document est écrit d'une plume alerte, sans rien de l'emphase judiciaire, alors si à la mode. Avec vigueur et très clairement, il développe

toutes les charges. Mais, à la fin, il trahit les perplexités de la justice quant au rôle exact à attribuer à Jacques Besson, renvoyé devant les assises pour assassinat et, au cas où il ne serait pas atteint comme auteur de ce crime, pour complicité par dons, promesses, instructions, aide ou assistance. L'interrogatoire ne dure que trois quarts d'heure. Invité à faire connaître l'emploi de son temps le 1" septembre 1840, Besson indique qu'il est sorti après le déjeuner, s'est promené sans dépasser la barrière de Vienne, puis est rentré à cinq heures à l'hôtel de Chamblas pour se coucher à neuf. A l'instruction, il avait tout d'abord déclaré qu'il ne croyait pas avoir mis le pied dehors ce jour-là. Il n'a connu, dit-il, Arzac que quinze jours après le crime; il n'a jamais pris part aux discussions de la famille- S'il a rencontré la femme Taris sur le marché du Puy, il n'a fait devant elle aucune allusion à l'assassinat. Il méconnaît avoir tenu les propos ou proféré les menaces relatées dans l'acte d'accusation. Enfin, il n'a jamais possédé de pantalon de velours, de quelque couleur que ce soit. En vain, le président lui oppose à cet égard des témoignages dont la précision et le nombre ne peuvent laisser place au doute. Le géomètre Obrier, par exemple, lui a vu plus de cent fois le pantalon de velours olive. Besson n'en a cure ; il nie tout, sans acri-

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monie, sans chaleur, avec ce calme qui ne le quitte pas.

Les débats suivent leur cours. Après çliaque audience, le président Smith dicte un procèsverbal qui renferme la substance de toutes les dépositions et il le soumet aux observations de la défense comme à celles du ministère public. Initiative de nature à compliquer singulièrement sa tâche, mais combien opportune dans une matière où les paroles les plus graves s'envolent au vent !

Les 14, 15 et 16, défilent les premiers témoins : les domestiques du château, les parents, les médecins légistes, Marie Pontvianne, servante de l'abbé Paul, qui a entendu Marie Boudon se vanter d'avoir dit à M. de Marcellange : « V^ous êtes heureux d'avoir affaire à une femme comme la vôtre. Moi, si j'étais à sa place, je me ferais justice moi-même! », la femme Samard devant laquelle la même Marie Boudon a tenu un propos d'une allure bien trop pittoresque et surtout personnelle pour que quelqu'un ait pu l'inventer. On se le rappelle : « Quand monsieur vient ici, on dirait que le diable est dans la maison ; nous sommes tous malades. A peine a-t-il tourné les talons que nous sommes tous guéris. Si nous apprenions qu'il fut malade, nous courrions comme des vents ! »

La femme de chambre s'avance à la barre et apporte un double démenti.

— Regardez-la bien, messieurs les jurés ! Vous €wirez encore deux fois à connaître du procès Besson. Regardez-la bien. Vous ne la reverrez plus.

L'intérêt languit. L'avocat de la famille de Marcellange reste muet. L'affaire traîne. Soudain elle rebondit et le drame commence.

Le 17, on appelle André Arzac, ce berger de vingt-quatre ans, encore au service du maire de Saint-Étienne-Lardeyi-ol, qui lui donne quatrevingt-cinq francs de gages annuels. Il est vêtu à la mode des paysans de la montagne. Ses cheveux, comme ceux de l'accusé, descendent très bas sur son front et cachent en partie ses yeux. C'est une nature fruste, primitive, mais non dénuée de finesse.

Entre lui et le président, le duel s'engage, ardent, précipité :

— Arzac, n'avez-vous jamais dit au témoin Hostaing qu'on vous offrait 600 francs si vous vouliez empoisonner M. de Marcellange?

— Si je l'ai dit, je ne m'en souviens pas.

— Mais le fait est-il vrai ? Jacques Besson vous a-t-il proposé 000 francs pour commettre ce crime?

— Jamais il ne m'a fait semblable proposition.

— Eh bien alors, vous n'hésiteriez pas. Vous seriez sûr de n'avoir pas tenu un tel propos. Au lieu de répondre : « Si je l'ai dit, je ne m'en souviens pas », vous affirmeriez hautement que ce n'est pas vrai.

— Si je l'ai dit, c'est innocemment, en plaisantant.

— N'avez-vous pas dit à votre tante et marraine Marguerite Maurin qu'on vous offrait beaucoup d'argent si vous vouliez mettre du poison dans la soupe de M. de Marcellange?

— Non.

— Croyez-vous votre tante capable d'en imposer à la justice?

— Non.

— Arzac, ne lui avez-vous pas montré, peu après le crime, des balles en disant : « Ce sont les mêmes qui ont tué M. de Marcellange? » Ne lui avez-vous pas remis en dépôt la chaîne du chien de garde ?

— Non.

— Arzac, avez-vous dit à Pierre Maurin, votre oncle : « Je sais une chose que je ne dirais pas quand on me couperait la tête? »

— Je l'ai dit pour faire chorus avec les autres qui plaisantaient.

— Arzac, n'avez-vous pas dit au brigadier de gendarmerie Gérente, qui vous engageait à faire

un témoignage sincère : « Je ne puis rien dire encore ? »

— Non.

— Arzac, n'avez-vous pas dit à votre père et à Jacques Soulon que vous aviez peur de Jacques Besson et de ses frères ? N'avez-vous pas dit à Ouillon : « Si quelqu'un tirait un bon coup de fusil à M. de Marcellange, il aurait bonne récom-

•pense », et au brigadier Paul : « La justice saura tout, si elle me donne une bonne place? »

— Non, cent fois non.

Les témoins sont rappelés. Sous la foi du serment, les époux Maurin, les gendarmes, répètent les propos. Personne n'a pensé une seconde qu'il pût s'agir d'une plaisanterie. L'homme au brave rien fait front. Mais Marguerite Maurin s'avance et, saisissant son neveu par le collet, s'écrie : « Tu mens. Tu mens. Je suis convaincue que c'est toi qui tenais la chaîne du chien. Monsieur le Président, faites-le mettre en prison. C'est lui qui a tenu le chien le jour de l'assassinat. »

Arzac ricane. Besson n'a pas pâli.

On touche au nœud vital de l'affaire. Le procès s'aiguille, en ce qui concerne le berger, du côté de la complicité d'assassinat, mais le président Smith conlinue à n'apercevoir que le faux témoignage.

— Voyons, Arzac, conseille-t-il, paterne, ne

VOUS obstinez pas. Vous niez ce qui est affirmé par de nombreux témoins. La justice ne peut plus avoir foi en vous. .Je vous ai lu, au début de votre déposition, l'article du Code qui punit le parjure. Il s'agit, rappelez-vous, de peines terribles. Une dernière fois, dites la vérité.

— C'est ce que je fais. Si je ne l'ai pas dite ailleurs, je la dis ici.

C est trop d'impudence. Le président fait mettre Arzac en état d'arrestation et l'un des assesseurs, le juge Diigone, est désigné pour instruire l'affaire de faux témoignage.

Alors M'" Guillot demande, en raison de la gravité de l'incident, le renvoi de l'affaire à une autre session.

Il en est ainsi ordonné.

Une telle procédure ne pouvait être que fort périlleuse. Si les témoins disaient vrai, Arzac apparaissait bien plutôt comme le. complice de Besson, et sa culpabilité à cet égard résultait des dépositions mêmes au moyen desquelles on voulait le convaincre de parjure. Quand le mensonge d'ailleurs devient une nécessité ou une tactique de sa propre défense, y a-t-il à proprement parler faux témoignage? Oui, répond la Cour de cassation, aucune considération personnelle ne pouvant dispenser du devoir qu'impose le serment. Non, répondent la plupart des auteurs. En tout

cas, le fait était mal pris par l'accusation et il n'en faut pas davantage pour que le jury se montre rebelle.

Là n'était pas le seul embarras. Le juge Dugone n'avait pas eu la même timidité que son devancier dans l'affaire d'asaassinat. Il avait mandé dans son cabinet madame de Marcellange et l'avait questionnée au sujet d'un repas qu'elle avait fait servir à Arzac venu l'implorer pour un délit de dépaissance (on nomme de la sorte le fait de mener paître ses moutons sur le terrain d'autrui). Simple prétexte, car tout aussitôt le magistrat avait abordé l'autre affaire et la veuve avait répondu : 1" que Besson n'était pas sorti de chez elle dans la soirée du l*^"" septembre, et 2° que, dans la conviction de son innocence, elle lui avait envoyé à la prison, d'abord son lit et chaque jour, par la suite, un repas complet. Ainsi, la cause commune apparaissait. Faux témoin, complice de l'assassinat ou protectrice d'un innocent dans l'adversité, c'était entre ces trois seules hypothèses que madame de Marcellange donnait à choisir, et, si le jury, devant la gravité des charges, adoptait la seconde, n'allait-il pas, avec ce sens de l'égalité si ancré dans les masses, acquitter Besson pour faire pièce à la justice qui lui livrait le valet et épargnait la grande dame ?

D'autre part, si Arzac sortait absous de son

propre procès, il revenait, tête haute, au procès Besson. Le jury l'assermentait en quelque sorte, le rétablissait sur la liste des témoins. C'était le blanc-seing pour tout dénier et pour démentir effrontément tout le monde.

Les opérations étaient donc mal engagées. L'accusation n'allait pas au combat avec toutes ses armes ou elle y allait avec des armes à double tranchant, et il n'y avait plus une faute de stratégie à commettre.

Ce fut l'avocat de la partie civile qui, dans un coup d'incomparable éloquence, vint rétablir la situation.

Il avait alors trente-trois ans. Inscrit au barreau de Limoges, il avait collaboré, l'année précédente, aux côtés du bâtonnier parisien Paillet, à la défense de madame Lafarge, et c'était lui qui avait prononcé la réplique, une réplique fougueuse et mordante. Mais il n'avait pas encore donné toute sa mesure. En la circoristance, il mit au service des parents du mort tout son talent et tout son cœur : méthode nouvelle, conviction ardente, verbe tout coloré de passion et de poésie, séduction de la^voix, puissance magnétique du regard, don d'évocation tel qu'avec lui, on frissonna aux cauchemars de M. de Marcellange, on entendit le vent mugir dans les « pinèdes » du Velay, on suivit la marche cauteleuse de Tassas-

sin vers la tourelle du château de Chamblas. Jamais il ne s'éleva plus haut. Nul ne l'a dépassé, pas même Ghaix d'Est-Ange dans sa harangue célèbre contre Benoît le parricide. 11 se nommait Théodore Bac.

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