‹ Le mystère du château de ChamblasChapitre 8 sur 22 · L AFFAIRE DE FAUX TEMOIGNAGE · texte numérisé non relu

L AFFAIRE DE FAUX TEMOIGNAGE

Le procès en faux témoignage ouvrit la route, puisqu'il devait l'éclairer, mais il précéda de bien peu l'affaire d'assassinat. Arzac, qui primitivement devait être jugé le 6 juin 1842, comparut le 10 août suivant devant le jury de la Haute-Loire, et Besson, douze jours après, devant celui du Puy-de-Dôme. La Cour de cassation en effet, saisie d'une requête en suspicion légitime, avait voulu que l'ancien domestique de M. de Marcellange fut jugé dans une atmosphère plus sereine, hors d'un département où la question de l'innocence ou de la culpabilité passionnait les esprits, suscitant libelles et ardentes campagnes. Peut-être eut-il convenu que le procès Arzac, si étroitement lié au procès principal et

traversé par les mêmes courants d'opinion, subît pareil sort.

Quoiqu'il en soit, la déconvenue avait été grande au Puy. Déjà l'affaire d'assassinat avait été inscrite au rôle de la session d'assises qui devait s'ouvrir le 6 juin sous la présidence du conseiller Truchard du Molin. Chacun avait retenu sa place et voilà qu'il fallait renoncer à un spectacle dont on s'était promis de si rares émotions.

Seul, M. Truchard du Molin avait vu sans regret s'éloigner le calice. C'est que toutes les fautes de tactique qui ont trouvé place au chapitre précédent, il les avait aperçues le premier et en avait mesuré les conséquences, irréparables peut-être. Il s'en était même ouvert, dans une lettre qui l'honore grandement, à son ami, le directeur des affaires criminelles, Meilheurat. Faisant allusion à la déposition que la justice avait demandée trop tard à madame de Marcellange, il avait écrit : « Cette déposition, sorte de défi jeté, soit au ministère public, soit aux parties civiles, ne me permettait pas d'engager hors de sa présence les débats dans l'affaire Besson ; la défense l'aurait appelée sans doute pour fortifier l'alibi de l'accusé. J'ai pris l'avis de M. le procureur général, et il a été enjoint au procureur du roi de la comprendre, elle et sa femme de chambre.

dans la liste des témoins de l'accusation. Cela devait être, car depuis cette étrange déposition, ce procès est évidemment renfermé dans une de ces trois alternatives : ou le faux témoignage de madame de Marcellange, ou sa complicité, ou l'innocence de Besson.

« Déjà, la clameur publique poursuivait les dames de Chamblas et ne faisait de Besson que leur instrument. Déjà, l'accusation contre Besson était conduite par la force des choses à aller chercher dans les dissensions domestiques de la famille de Chamblas 1 origine, la cause, l'intérêt du crime. Déjà, chacun de ces arguments dépassait Besson pour aller atteindre madame de Marcellange. C'est elle que visent tous les efforts de la partie civile ; c'est sur elle que s'assombrit l'affreux mystère de ce drame.

(( La mesure si grave d'instruire une procédure criminelle contre les dames de Chamblas, de décerner contre elles des mandats d'arrêt, devant laquelle il semble qu'on recule en proportion que les charges augmentent, la voilà pourtant devenue inévitable depuis la déposition de madame de Marcellange. Mais c'est encore par la mauvaise voie du faux témoignage qu'elle va s'engager. C'est là, à l'audience de la Cour d'assises, venant soutenir l'alibi de Besson, c'est-à-dire ruiner l'accusation si ce témoignage est accepté, que

madame de Marcellange va en quelque sorte nous forcer la main, et ce n'est pas sans trouble de conscience, je vous l'avoue, que je me vois en face de cette grave situation.

« Toute cette responsabilité jusqu'ici déclinée, il faut que je la subisse. Je pouvais accepter cette procédure dans l'état où elle m'était livrée et me réserver après l'événement d'en déduire les causes. Mais, sans trop d'inquiétude pour mon œuvre propre, j'en ai une izrande pour l'œuvre de la justice, et avant de prendre le siège où m'attendent ces diflicuUés, j'ai voulu, non en faire l'objet dune communication ofticielle avec le directeur des affaires criminelles, mais en causer avec vous, cher ancien collègue, en causer confidentiellement, demander un avis à votre longue expérience de la Cour d'assises, à votre bon esprit, vous le demander comme une suite de cette bienveillance qui m'a fait choisir pour cette mission. »

En dépit de telles complications, M. Truchard de Molin songeait si peu à déserter et il avait poussé si loin l'étude de la procédure (un volume de plus de deux mille pages) qu'il avait déjà écrit, quitte à eu modifier certains fragments à la lueur des débats oraux, le projet de son résumé. Ce document révèle une belle figure de magistrat. Qu'on en juge par la péroraison :

• « 11 serait désespérant pour la justice, déplorable pour la société qu'un tel crime restât impuni. Mais le coupable, l'avez-vous sur ce banc ? En est-il le seul et le principal auteur ? En est-il au moins le complice? Questions redoutables qui s'adressent à vos consciences plus encore qu'à la nôtre et qui, pour vous comme pour nous, engagent tout ce que l'homme jugeant son semblable a de raison dans l'esprit et de fermeté dans le cœur. Nulle œuvre ici-bas n'est plus diflicile ni plus haute, nulle n'entraîne une responsabilité plus grande. Juger, proclamer l'innocence ou frapper le coupable, c'est le droit, c'est le devoir de citoyens intelligents, probes et libres que la loi du pays réunit en Cour de justice. Ce devoir, vous l'exercerez sans préventions, comme sans faiblesse. »

Si les résumés des présidents d'assises avaient toujours été conçus dans cet esprit d'impartialité, il est probable qu'ils vivraient encore.

A défaut de Besson qui leur échappait définitivement, les habitants de la capitale du Velay durent se contenter d'Arzac.

10 août 1842, neuf heures du matin. C'est encore la salle d'assises du palais de justice du Puy, mais, cette fois, le berger a pris place sur le banc des accusés. M" Guiilot, l'un des deux avocats de Besson, lui prête le concours de sa

parole. La traditionnelle religieuse est à son poste. Le conseiller Bujon préside. Le procureur Marilhat est toujours l'accusateur. M* Théodore Bac, qui a revêtu sa robe, se prépare à intervenir au nom de madame de Tarade et de M. Turchy de Marcellange. Ce dernier seul est présent.

Tel Arzac est apparu lors de la dramatique confrontation du 17 mars, tel il va se montrer encore aujourd'hui. A la fin de son interrogatoire seulement, il aura cette explosion d'une fureur longtemps concentrée : « On m'a presque rendu fou. On m'a fait périr à moitié en prison. Qu'on m'achève si l'on veut. » Tous les propos qu'on lui prête, on il les nie, ou il prétend ne pas se les rappeler, ou il les met sur le compte de simples plaisanteries, de bavardages. 11 n'a été, lui aussi, qu'an « baritèle ». Jacques Besson, il ne l'a connu que quinze jours après le crime, près dn ruisseau de la Lèche, dans le chemin creux où il gardait son troupeau. De l'assassinat, il ignore tout. Il a simplement, de son « parc », entendu la détonation. Jamais il n'a montré la moindre balle à sa tante Maurin.

Une question du président l'embarrasse :

— N'avez-vous pas remis à cette femme la chaîne du chien de Ghamblas?

— Je lui ai apporté une chaîne ramassée près de mon parc.

— Pourquoi avez-vous nié jusqu'ici le fait Je cette remise?

— Parce que je ne m'en suis pas souvenu.

Au nom de la famille de Marcellange, des conclusions sont déposées, tendant à l'admettre aux débats comme partie civile. M" Guillot, qui sait avec quel rude jouteur il lui faudra alors se mesurer, conteste le droit et l'intérêt de cette intervention.

M® Théodore Bac répond. Dès ses premiers mots et bien qu'il n'aborde encore que la question de droit, sa voix prenante électrise la salle. Quand il trace un tableau animé des conséquences déplorables du faux témoignage d'Arzac, son regard cherche celui du berger et ne le quitte plus. On voit alors, sous ce rayon ardent, Arzac se contorsionner, s'agiter et se lever même, la menace à la bouche. En vain, les gendarmes le retiennent. En vain, la sœur de charité le sermonne. En vain le président Bujon tente de le calmer : « Dans votre propre intérêt, gardez donc une attitude paisible I » lia ce mot, d'un farouche et intraduisible réalisme : « Monsieur le Président, il me sugne. »

Bref, sur les conclusions conformes du procureur du roi, la Cour admet l'intervention, pour ce motif que « si on ne peut nier l'intérêt de la famille de Marcellange à se porter partie civile

dans l'action criminelle principale, on ne saurait lui refuser le même droit dans les incidents qui en gênent la marche ».

C'est ensuite le défilé des témoins. La plupart ont déposé déjà, mais l'information du juge Dugone a apporté quelques précisions nouvelles. On entend l'oncle Soulier auquel Arzac a parlé de sa visite aux dames de Chamblas à propos du délit de « dépaissance ». Madame de Marcellange, après avoir fait servir à manger et à boire au jeune berger, lui aurait tenu ce propos : « Toute ta famille est contre moi, mon pauvre Arzac, il ne faut rien dire de ce que tu as vu et entendu. Patience. Lorsque nous serons au château, nous nous te donnerons du pain pour le reste de tes jours. »

Puis, c'est la tante Marguerite Maurin, femme Soulier. Moitié français, moitié patois, mais avec une volubilité extrême, elle fait ce pittoresque récit : « Le lendemain de l'assassinat, Arzac me remit une chaîne de chien en me «priant de l'enfermer quelque part jusqu'à ce qu'il vînt la reprendre. C'était, me dit-il, celle du chien du château qui allait quelquefois coucher dans son parc. Moi, bonne bête, je la mets au cou de ma chèvre. Dans la journée, j'apprends la mort de ce pauvre monsieur. Vous pensez quelle doutance j'ai eue. »

« Plus tard, je trouvai dans une des poches de mon neveu quatre balles mêlées à de vieux boutons. Il m'expliqua : « Ce sont de pareilles balles qui ont tué M. de Marcellange. »

« Avant le vilain coup, il me dit plusieurs fois que Jacques Besson lui avait proposé de l'argent pour mettre du poison dans Veau bouillie (la soupe) de M. de Marcellange. Malheureux, lui répondis-je, tu empoisonnerais du même coup tous les domestiques. M. de Paron (le receveur général) me remplirait d'or tout mon tablier que je ne le ferais pas. »

« Il me conlîait habituellement ses hardes pour que je les lui raccommode. Un jour, je trouve dans une de ses poches une petite tasse avec de la poudre blanche, il me l'arrache des mains : « Garde-toi bien de la porter à ta bouche. C'est le poison. »

« Quand il partit de -Ghamblas, il déposa ses effets chez moi. J'y découvris la même tasse, mais vide et enveloppée dans une mitaine. Je l'apportai au Puy et priai un huissier de la remettre au procureur. »

Pendant cette déposition, Arzac ne cesse de se démener. Plusieurs lois, il apostrophe sa tante et quand elle a terminé, il s'écrie : « Si vous voulez la croire, vous en croirez long. Je n'ai jamais eu ni poudre blanche, ni balles. Vous voyez bien

qu'elle est folle et qu'elle ne sait ce qu'elle dit. » On recherche la tasse. Marguerite Maurin a dit vrai. L'objet se trouve encore chez l'huissier Gonnet qui a négligé d'en effectuer la remise. C'est une petite tasse en faïence de forme ancienne et telle qu'il n'en doit guère exister dans les chaumières du Velay.

Des témoins encore : le brigadier Gérente, le maréchal des logis Faure, Pierre Maurin qui réédite l'histoire de « la chose énorme » et du « brave rien », Hostaing et sept autres. Arzac a repris son calme. Il discute ironiquement et nie avec adresse. A l'occasion, il pense s'offrir un triomphe facile. Ainsi, le dernier témoin, une jeune fille de vingt ans, Marianne Taris, se trouble en déposant, ce qui amène le président à lui demander d'une voix sévère : « Pourquoi tremblez-vous et jetez-vous les yeux sur le Christ ? Mentiriez-vous donc? » Et Arzac de saisir l'incident au vol : « Je vois, clair comme le jour, que tu es un faux témoin. Vousmême, monsieur le Président, venez de lui dire qu'elle trompait la justice et ne cessait de trembler en regardant le bon Dieu. »

Le lendemain, 11 août, la foule a envahi la salle dès l'ouverture des portes, car le bruit s'est répandu comme une traînée de poudre que madame de Marcellange allait être entendue. Son nom ne figurait pas sur la liste des témoins,

mais, à la dernière heure, la partie civile a décidé de la faire assigner. Elle arrive en retard. La voici en vêtements de deuil sur l'estrade. Sous son long voile, on aperçoit des lèvres .enflées encore, des dents jaunies, un visage ravagé par la petite vérole, des yeux rouges et gonflés. M" Cac attend, prêt à attaquer. Mais M*" -Guillot a, depuis la veille, une revanche à prendre. Il se lève et dit sèchement : « Je déclare m'opposer à l'audition du témoin, son nom ne nous ayant pas été notifié. » Le moyen est sans réplique. Il n'y a qu'à s'incliner, et le président n'usant pas de son pouvoir discrétionnaire, madame de Marcellange est invitée à se retirer. Elle n'a pas prononcé une parole.

Il reste sa déposition écrite; mais la déception a été telle qu'on en entend distraitement la lecture faite par le procareur du roi.

La voici, cependant, cette déposition, exhumée de la poussière du vieux dossier :

Demande. — Savez-vous quelque chose sur le crime imputé à Arzac?

Réponse. — Je ne connais pas Arzac.

D. — André Arzac n'a-t-il pas bu et mangé chez vous lorsque des bruits publics de complicité dans l'assassinat du malheureux M. de Marcellange planaient sur lui, ou du moins lorsqu'il

passait pour savoir, sur cet assassinat, beaucoup de choses qu'il ne voulait pas dire?

R. — Il est vrai qu'Arzac est venu une fois ciiez moi, que j'ai donné des ordres pour le faire manger, mais alors je ne savais pas qu'il était soupçonné de complicité dans l'assassinat de M. de Marcellange, et j'ajoute encore que, si je l'ai bien traité chez moi, c'est par considération pour son maître, le maire de Saint-Etienne-Lardeyrol.

D. — Dans quelle circonstance et pour quel motif Arzac est-il allé chez vous et y a-t-il été hébergé ?

R. — Arzac vint me demander grâce pour un délit de dépaissance qu'il avait commis dans mes propriétés avec son troupeau. Je lui répondis que je n'avais pas l'administration de mes biens mais qu'il pouvait s'adresser à M. Giron Pistre, homme d'affaires de la famille Marcellange. Il y alla en effet. Cet avoué le renvoya chez moi, en lui disant que c'était à moi à décider si je devais lui faire grâce. J'écrivis alors à M. Giron F^istre, et je ne sais point ce que de^dnt cette affaire, n'ayant plus revu Arzac depuis.

D. — Il est au moins extraordinaire que vous ayez aussi bien reçu chez vous un individu qui venait implorer votre bonté pour lui pardonner un délit.

R. — Je répète que c'est par considération

pour son maître, le maire de Saint-Etienne, qui faisait souvent manger mes domestiques lorsqu'ils allaient chez lui.

D. — Il a été déposé par plusieurs témoins qu'Arzac leur aurait rapporté que, lorsqu'il avait été reçu chez vous et qu'il y avait été aussi bien traité dans les circonstances susmentionnées, vous et madame votre mère lui aviez recommandé de garder le silence sur ce qui s'était passé au château de Chamblas, lorsqu'il y restait comme domestique.

R. — Je n'ai rien dit de cela à Arzac, et ma mère ne peut le lui avoir dit, puisqu'elle ne l'a pas vu.

D. — Pourriez-vous nous apprendre quelque chose sur Jacques Besson, accusé d'être l'assassin de votre mari?

R. — -Jacques Besson est resté au moins seize ans au service de notre maison ; il y est entré à l'âge de douze ans, et nous n'avons jamais eu de reproches à lui faire.

D. — La rumeur publique nous a appris que, lorsque Jacques Besson a été emprisonné, vous lui avez fourni tous les objets nécessaires en literie pour qu'il fût plus commodément couché en prison. De pareils faits, venant de personnes aussi haut placées que vous dans la société, blessent les convenances et la morale publique.

R. — Il est vrai que, lorsque Jacques Besson a été incarcéré, je lui ai envoyé son lit en prison, parce qu'il n'était point encore bien rétabli de sa maladie ; il est vrai aussi que je lui ai toujours envoyé ses repas et que je n'ai jamais discontinué de le faire.

D. — Ces réponses m'amènent encore à vous faire observer que cette conduite de votre part blesse toutes les règles de la morale publique. Il ne s'agit plus aujourd'hui de simples soupçons sur Jacques Besson ; il est maintenant accusé d'être l'auteur de l'assassinat de votre mari, et lorsque la justice dirige une accusation contre un individu, il faut qu'il y ait des indices de la plus haute gravité, qu'une épouse surtout ne doit pas méconnaître lorsqu'il s'agit de l'assassin de son mari.

R. — J'ai toujours pensé que Jacques Besson est innocent du crime qui lui est imputé et j'avais le désir, comme la justice, de découvrir le coupable. J'ai même, à cet égard, proposé de coopérer aux recherches de la justice par de l'argent que j'aurais moi-même fourni.

D. — A quelle époque a commencé la maladie de Jacques Besson?

R. — Dans les premiers jours d'août, le G ou le 7 août 1840.

D. — Est-il à votre connaissance personnelle

que Jacques Bessoa était au Puy dans la soirée du !•"■ septembre 1840, jour du crime?

R. — Jacques Besson était au Puy dans la soirée du 1" septembre 1840. Il commençait à se lever depuis trois ou quatre jours.

Pendant le réquisitoire, Arzac recommence à s'agiter. En revanche, il écoute avidement la plaidoirie de son défenseur qui s'efforce de démontrer le manque de base légale de l'accusation. Le berger, dit M" Guillot, ne connaît rien de l'assassinat de M. de Marcellange. Ses propos : de simples commérages. Peu importe qu'il les nie. Comment peut-on l'obliger à révéler sous la foi du serment des secrets qu'il ignore? Tout ce qu'il doit à la justice, c'est la vérité, et s'il a parlé inconsidérément, son premier devoir est de se rétracter.

C'est au tour de M" Théodore Bac. Pour abréger le débat, il a demandé à répondre à M" Guillot, abandonnant un droit de réplique que la défense conserve.

Aussitôt le charme opère. Son talent, fait de nuances et paré de séductions infinies, l'élévation de sa pensée, la loyauté de sa conviction, tout chez lui subjugue l'assemblée et il n'est pas jusqu'aux magistrats qui ne manifestent par de discrets murmures approbateurs.

Elle a plus de quatre-vingts ans, cette plaidoirie. Et sous lés phrases mortes, il semble qu'on entende encore le son de la voix qui les a prononcées. La magie du verbe accomplit ce miracle.

M^ Bac débuta en ces termes :

« Messieurs les jurés, nous avons ici d'austères devoirs à remplir, nous qui venons, dans notre douleur pieuse, au nom d'une famille en deuil, nous mêler au premier acte de cette trilogie funèbre qui doit suivre le crime de Cbamblas. Chargé pour la première fois de remplir une autre mission que la mission noble et généreuse de la défense, nous n'avons pas revêtu sans tressaillir la robe de l'accusateur. Nous avons profondément senti qu'aujourd'hui plus que jamais il fallait ne former nos convictions qu'au milieu d'un recueillement saint, qu'il fallait nous garder de ces mouvements du cœur qui égarent trop souvent; que la raison seule, la raison inquiète, la raison qui tremble de se décider, devait présider à nos délibérations intérieures. Aussi, avons-nous attendu jusqu'à ce dernier moment. Mais, à cette heure solennelle où, après de longues réflexions, nous venons vous demander la condamnation d'un accusé, notre conscience est ferme, toute hésitation s'est éloignée et nous attendons de votre justice ce que nous serions prêts à faire avec vous

<( Lorsqu'un crime a été commis, les magistrats cherchent à découvrir le coupable, mais que d'obstacles ne rencontreront-ils pas pour atteindre celui qui a médité avec soin sa mauvaise action et qui met tout en œuvre pour échapper à la réparation qu'il doit aux hommes ? Dans vos contrées surtout, messieurs les jurés, tout semble un obstacle aux investigations de la justice. Les vallées profondes, les gorges encaissées, les rochers escarpés, ces forets épaisses, toute cette sombre et vigoureuse nature semble protéger l'assassin, lui fournir des embuscades pour commettre son crime, des retraites pour le cacher. Plus profonde que les profondes vallées, plus inaccessible que ces rochers escarpés, plus mystérieuse que les forêts sombres, la conscience des témoins vient encore en aide au coupable. Dans ces climats de vengeance facile, la peur enchaîne les révélations. Et que sera-ce si quelque grande et mystérieuse protection vient envirojiner l'accusé?... »

Il entre alors dans le vif du débat et, quand il a développé toutes les charges, il croise les bras, se retourne vers Arzac et dit :

« Mais qu'est-ce donc que cet homme qui se tiouve aussi mêlé a tous les événements qui ont précédé et suivi l'assassinat, qui prédit le crime

un an à l'avance, entre les mains de qui l'on voit le poison qui devait tuer M. de Marcellange, et )a balle qui l'a tué, et la chaîne du chien qui s'est tu?... Qa'est-ce que c'est donc que cet homme qui semble posséder de tels secrets? Ah, messieurs les jurés, ne nous posons pas cette question, elle nous conduirait trop loin. Souvenons nous que, où le doute commence, notre argumentation doit finir, et craignons d'aller au delà de la vérité. Mais il se défendra, au moins, cet homme que tout accuse ! « Je suis un bavard, dit-il. Je parlais pour paraître en savoir plus que les autres. C'était pour me faire valoir! » Eh bien! je le veux. Mais ce que vous avez dit avant l'assassinat, était-ce aussi pour vous faire valoir? Etait-ce pour paraître en savoir plus que les autres et faire chorus avec eux? Mais alors, quel grand crime avait mis le pays en émoi? Qui donc savait quelque chose? Pourquoi paraissiez-vous déjà possesseur d'un grand secret? Gomment, quand tous se taisaient, parliez-vous seul; et seul, prophétisiez-vous l'avenir? Ah! vous parliez innocemment! Eh bien! Arzac, il fallait que pendant vos nuits solitaires, quand vous dormiez sous les étoiles, dans votre lit de berger, Dieu vous envoyât des songes prophétiques que vous racontiez le lendemain! Non, vous ne plaisantiez pas en prédisant le destin de M. de Marcellange. Vous aviez déjà reçu des

conlideiices. Vous en avez reçu avant, pendant et après le crime. Vous n'avez pas fait des bavardages vains. Vous avez fait un faux témoignage.

(( Quand Marianne Taris, cette enfant, courbant le front sous la majesté de cette audience, levait les yeux vers le Glirist pour lui demander, non pas le pardon d'un mensonge, mais l'assurance et la fermeté dont ont besoin tous ceux qui viennent déposer dans cette lamentable affaire, vous vous êtes écrié, Arzac, triomphant de cette timidité, que c'était là un faux témoignage que dénonçaient ses regards sans cesse tournés vers l'image de Dieu.

« Ah ! c'est à vous, Arzac, de le regarder, ce Dieu qui lit dans votre àme. Songez à ce qu'il veut de vous. Laissez échapper ce que vous avez dans le cœur. Contez à la justice, qui est une émanation de Dieu même, ce secret qui vous dévore et vous tue. Que la vérité, je vous en conjure, s'échappe enlin de vos lèvres. Je ne vous accuserai plus ; je vous défendrai alors !

(( Vous vous taisez ! Je continue ma longue et pénible tâche. »

Du berger, M" Théodore Bac passe à la châtelaine et sa parole vengeresse semble la marquer déjà pour une prochaine expiation :

« Messieurs les jurés, nous avons vu dans ce procès s'accomplir des choses étranges. Quand un malheureux a succombé sous les coups d'un assassin, vous avez entendu parler de veuves désespérées demandant à Dieu et aux hommes vengeance pour le sang de leur époux, et vous vous êtes associés à ces saintes douleurs, à ces fureurs légitimes. Mais ici qu'avons-nous vu? Toutes les tendres sollicitudes, toutes les attentions empressées pour ceux que la justice accusait ; tous les soupçons devenant des titres à la protection d'une grande famille : Jacques Besson poursuivi dans sa prison par les soins délicats de la veuve de Marcellangc ; une épouse disant à Arzac, par une prodigieuse identilication avec celui que la justice désignait comme l'assassin de son mari : « Toute ta famille est contre moi » ! Arzac, ce témoin qui doit tout savoir, sollicité de garder le silence, et la veuve de Marcellange lui disant : « Tais-toi et tu auras du pain pour toute ta vie ! »

(( Voilà ce que nous avons vu! Ah! nous ne savons où s'arrêteront les découvertes, et si la tête de Méduse, sculptée au seuil d'une grande maison, empêchera toujours la justice d'y pénétrer. Mais, quoi qu'il arrive, madame, un jour viendra où vous aurez à rendre compte, et de votre conduite, et de vos paroles! Un jour viendra, où je pourrai vous interpeller et vous dire : « Pendant

que votre mari était couché sous un tertre humide, pendant que ses blessures saignaient encore, attendant, pour se fermer, la vengeance dont le soin vous était confié, vous avez supplié les témoins de se taire ! vous avez cherché à les corrompre ! vous avez entravé la justice, et votre zèle impie est allé si loin que vous, noble et grande dame, vous qui ne trouviez pas votre mari d'un sang assez illustre, qui le traitiez de commis, oubliant vos grandeurs, vous avez fait asseoir à votre table un pauvre berger qui venait vous demander grâce ; vous êtes descendue avec lui jusqu'à la plus intime familiarité, jusqu'à la familiarité qui veut séduire et corrompre. »

« Ah ! madame, pour que vous ayez ainsi fait violence à vos habitudes, il fallait un intérêt bien puissant ! »

K Chez vos pareils, il n'y a que deux choses qui rapprochent ainsi les distances et font commencer l'égalité, deux choses également mystérÎHUSCs et sombres... la mort ou le crime !... »

En terminant, l'avocat revient à Arzac, et son cœur généreux ne peut se défendre d un mouvement de pitié : « Et pourtant, je voudrais bien trouver à dire quelque chose en faveur de cet homme.

(( Arzac, vous êtes pauvre, la société ne vous a

pas donné l'éducation qui éclaire 1 intelligence et élève le cœur. Vous êtes facilement accessible à la crainte, à la séduction, à la corruption. Dans votre position infime, vous vous êtes vu accueilli, protégé, encouragé par une noble maison. Vous avez cru à sa toute-puissance. Vous avez cru qu'elle pourrait vous arracher à la peine qui vous attend ! Arzac, vous êtes victime d'une illusion dont le réveil sera terrible! Sachez qu'ici tous les rangs s'effacent. Sur ce banc où elle peut un jour s'asseoir, la grande dame est votre égale, rien de plus. Ici, il n'y a qu'une puissance, celle de la loi, et nulle puissance humaine ne peut lui résister. Arzac, songez-y. Vous êtes jeune, l'avenir vous fuit déjà. Voyez l'abîme où vous courez.

« Vous invoquez toujours Dieu. Oui, invoquez-le et faites ce qu'il vous inspirera. Deux grandes choses émanent de lui : la vérité et la justice. La vérité! qui, pour tous, a pénétré dans cette enceinte comme le soleil dont les rayons vous inondent ; la vérité ! à laquelle vous résistez seul et qui seule peut vous sauver. Oh ! laissez-la s'échapper de vos lèvres ! car, si vous résistez, la justice, armée de son glaive, restera seule à vos côtés ! et la justice, entendez-vous, n'a pas d'entrailles ; aucune considération ne l'arrête ; elle vous frappera sans pitié!... Rien, non, rien ne vous défendra.

« Vos dénégations ne trompent personne, Arzac. Vous prenez l'attitude de l'audace pour celle de l'innocence. Détrompez-vous. Revenez à des sentiments plus sincères. Eloignez de vous l'hypocrisie, et le passé pourra s'oublier.

« Ah ! vous vous taisez ! Vous ne trouvez qu'une attitude dont l'audace s'accroît. (Pendant toute cette péroraison, Arzac gesticule et montre du doigt le Christ placé au-dessus des sièges de la Cour.) Vous joignez le sacrilège au faux témoignage ! Vos signes invoquent encore Dieu, ce Dieu dont vous avez méconnu la loi! Eh bien! recommandez-vous à lui. Lui seul peut vous pardonner. Les hommes ne le peuvent plus. »

Inutilement, M* Guillot reprend ses arguments avec plus de vigueur encore. Inutilement, le président Buyon, que l'on sent favorable à l'accusé, ne dissimule pas, dans son résumé, combien la procédure suivie rend la question délicate. L'éloquence de M" Bac a emporté toutes les digues. Le jury ne délibère que quelques minutes.

Reconnu coupable du crime de faux témoignage, André Arzac est condamné à dix ans de réclusion et à l'exposition publique.

La situation se trouvait ainsi rétablie sur un pointimportant, mais la bataille n'était pas gagnée.

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