Matlh., XVIII
Or, qui peut clouter de ce dernier ? Celui-là seul qui mécon-' naît, dans les raisons qui recommandent autrui à son propre zèle, autant de raisons pour se soucier de son propre sort, et qui ignore la dualité du je-individu et du moi-personne, d'où découle la possibilité et l'existence des devoirs de chaque homme envers lui-même. Qui peut séparer ces devoirs? Celui-là seul qui ne conçoit point l'univers entier, physique, métaphysique et moral, et jusqu'à Tlncréé, comme « un tout qui conspire », conception en dehors de laquelle, cependant, il n*est aucune théorie intelligible, soit de l'être, phénoménal ou métaphysique, soit du devoir. L'éthique de l'Evangile la suppose incontestablement. En résumé, les différentes parties de la doctrine de Jésus s'harmonisent à ses propres yeux, et ce qui pour lui s'accorde, s'accorde aussi aux yeux du philosophe.
Mais l'harmonie est unité à sa manière. Essayons, avant de considérer de plus près le rapport du divin livre avec la vie humaine, de dégager l'âme même de sa doctrine. Cette unité de l'Evangile consiste dans le rôle prééminent de deux idées dont le lien logique est manifeste. De ces idées, l'une est celle de l'identité foncière de la vertu et de la véritable félicité, qui réside dans la paix intérieure de l'homme fidèle à Dieu ; l'autre est celle de l'omniprésence du divin, qui, de par la volonté libre de Dieu lui-même, déborde la personnalité divine et se trouve partout, jusque dans les créatures les plus inférieures, toujours aimable en soi et pour soi, puisque partout il règne et se révèle à qui sait voir. De cette idée, la première se conclut immédiatement, car il serait monstrueux que le bonheur existât sans l'adhésion à Tordre, dans la négation pratique de la vérité, dans l'oubli des valeurs respectives des êtres au sein du réel qui est, non point identique, certes, mais coextensif au divin. Que l'on atténue le panthéisme des Stoïciens, tout en conservant leur théorie de la vertu identique au vrai bonheur, que l'on accorde au cœur les droits qu'ils lui retiraient, que l'on conserve la doctrine platonicienne de la « participation » en lui juxtaposant celle de la création, qu'on rende à Thomme la liberté, méconnue par Socrate et par Platon, que l'on complète, enfin,
la Providence antique, ou mieux encore le « Dieu de Justice » de la Loi juive eu l'humanisant de toute l'adorable charité dont la personne de Jésus fut en ce monde la première manifestation : eût-on oublié le détail de l'Evangile, on pourrait en reconstituer les doctrines expresses ou latentes, que résument les deux idées formulées plus haut.
Comme TEvangile devient clair quand on tient le véritable fil conducteur ! Par exemple, on saisit aussitôt combien ce serait violenter le texte où sont réunis les trois amours que d'interpréter ces paroles : « le second commandement est semblable au premier » *, en lisant : « se réduit au premier ». Si Tamour pour Dieu doit avoir la place la plus élevée, il n'absorbe pas néanmoins l'amour pour autrui et l'amour pour soi-même, qui doivent subsister en face de lui, en face l'un de l'autre ; leur déploiement tout spontané est lui-même approuvé. En pratique, si pous savons surnaturaliser assez toutes nos affections pour ne point méconnaître la hiérarchie des tendances humaines et conséquemment la hiérarchie des devoirs, il suffit : nous vivons selon le Christ. Nous pouvons dès lors, sans violer l'ordre, accueillir toute joie véritable, car une joie telle est sans malice ; et plus elle est grande en même temps que véritable, plus elle doit renfermer d'éléments nobles : l'obligation du bîen ne limite le souci du bonheur que parce que le bonheur réel et la perfection sont choses identiques,d'où il suit queTàmeprudente et bien intentionnée peut se reposer sans scrupule, de la tension morale, par un grand nombre de joies, par toutes celles qui sont sans égoïsme et sans bassesse. D'autre part, chacun des devoirs limite à l'occasion le devoir supérieur comme il est Hmité par lui dans certaines circonstances ; la règle, en cas de conflit, est de s'ingénier pour n'en supprimer aucun, puisque tous ont quelque chose de divin. Un examen superficiel de l'Evangile pourrait bien le faire juger incohérent, de même que, inversement, un examen superficiel de nombreuses philosophies peut y faire voir à tort des systèmes vrais et bien liés : l'unité trop apparente est rare-
1. Math., XXII, 49. Les expressions « *Ev aûruiç raïç Suo-tv JvToXaîç » indiquent bien qu'il ne saurait s'agir d'une réduction.
ment réelle ; elle est souvent étroîtesse et pauvreté ; elle n'est point par elle-même un signe de vérité ; c'est notre paresse et notre orgueil qui nous font postuler la possibilité de comprendre toutes choses d*un seul coup d'œil. La vérité est plutôt complexe, et son unité est plutôt harmonie que parfaite simplicité. L'Evangile, où tout précepte semble absolument indépendant au premier abord, doit scandaliser celui qui tente successivement de subordonner à chacun l'ensemble des autres ; chacun d'eux, en un sens, y est capital parce qu'il condense à un point de vue spécial, unique, nécessaire à l'achèvement de l'ensemble, toute la législation morale.
L'Evangile ainsi interprété dans son fond, on ne s'étonne plus que Jésus attribue tant de valeur,parmi les œuvres bonnes, au soulagement des misères physiques i ; il n'a aucun dédain pour la santé ; il ne condamne point expressément là possession de ces biens inférieurs qui ne sont pourtant qu'un «surcroît » aux yeux de l'homme désireux de c< poursuivre avant tout la justice »^ Sans doute, il serait abusif de chercher, dans les Evangiles, des préceptes immédiatement applicables à la vie moderne, une morale sociale au sens où cette expression est généralement entendue de nos jours. Suit-il de là que nos sociétés ne puissent plus reposer sûr les principes évangéliques?Ceux-ci sont-ils devenus trop étroits pour elles ? Cette question, tragique pour des chrétiens qui veulent aussi être de leur temps, mérite de nous retenir.
Une parole très significative de Jésus nous frappe tout d'abord : « le monde » n'est condamné par lui qu'« à raison des scandales » dont il est le théâtre. Et si nous considérons l'ensemble de son enseignement, une conclusion générale s'impose : le Christ n'a entretenu les hommes que de la moralité essentielle, que des principes éternels de la vie de Tàme. Mais il ne condamne, ni le pouvoir politique, puisqu'il conseille de rendre son dû « à César^ » ; ni le travail et