Analystes et Esprits synthétiques^ chez Alcan
des propositions dont la valeur sera proportionnelle à la possibilité de les justifier ensuite par des faits et des textes, à la possibilité, pour le lecteur attentif, de refaire, aidé par récrivain psychologue, les mêmes synthèses que ce dernier. — Au reste, nulle démonstration n'est autre chose qu'une double expérimentation : on cherche à harmoniser en soi-même ses propres idées ; puis on cherche si ses propres idées peuvent s'accorder avec celles des autres. Les autres nous donnent-ils raison ? C'est qu'ils ont pu systématiser les idées qu'ils avaient avec celles que nous leur avons communiquées, harmoniser ainsi que nous leurs idées en les harmonisant, au moins en partie, comme nous. Toute certitude vient du dedans ; l'adhésion des autres est, pour chacun, surtout une confirmation de la solidité qu'il attribue déjà à celles de ses idées qui ont réussi à s'organiser entre elles. Aussi les deux expérimentations sont-elles, en réalité, deux moments d'une seule. Démontrer, c'est d'abord réfléchir pour voir s'il sera possible de continuer à croire ce qui a été spontanément tenu pour vrai en même temps que pensé ; c'est demander ensuite à d'autres, effectivement pu en esprit, de se mettre à notre point de vue pour l'éprouver de leur côté, et cela, afin d'être plus sûrs que nous-mêmes nous ne changerons point d'opinion *. Il est évident qu'appliquée ouvertement et sans arrière-pensée, cette méthode, la moins dogmatique qui soit, échappe à tout reproche d'illogisme. La pratiquer ici, c'est faire consister la première partie de notre étude sur Dante, dans la description systématique de sa mentalité.
Il nous faut cependant, avant de commencer cette description, nous expliquer sur quatre points encore, afin de prévenir des objections qui ne pourraient manquer de s'élever, sans cela, dans l'esprit des lecteurs tant soit peu initiés aux choses dantesques.
Premièrement il existe, chez Dante, une diathèse pathologique dont nous ne parlerons aucunement, parce qu'elle est
1. V. sur ces questions, notre Essai critique sur le Droit d'afftr^ nier, chez Alcan, 19(H»
assez connue, et surtout parce qu'elle ne joua pas un rôle important dans le développement de sa vie intellectuelle et de sa vie affective. Jamais les manifestations n'en furent telles qu'on doive y voir une des sources principales de son originalité ; ses passions, sans aucun doute accrues par cette cause longtemps insoupçonnée,demeurèrènt normales dans leur intensité et dans leur direction, malgré les syncopes et les hallucinations qu'il dut connaître à certaines heures de sa jeunesse.
En second lieu, Dante ne fut point occupé de la seule Béatrice ; il épousa, amoureux ou non, on ne sait, Gemma dî Manetto Donati ; en troisième lieu, il eut des amours irrégulières, avec Gentucca et d'autres. Mais nous pourrons aussi omettre ces choses. En effet, ne sait-on point que son amour pour Béatrice était d'essence chevaleresque et héroïque, tels ceux que chante toute la poésie provençale? Ces sentiments dédaignaient la prose de l'hymen. De plus, le mariage de Dante ne fut qu'un acte social, comme celui de tant d autres à cette époque et à toutes les époques. Il existe en général, entre la vie intérieure qui est le déploiement authentique du caractère, du tempérament natifs de chaque homme, et la plupart des faits qui remplissent sa vie extérieure, une discordance dont il est presque naïf de s'étonner : la vie extérieure de Dante fut, comme celle de la plupart des hommes, dominée par la fatalité du milieu, du temps et des circonstances. Quanta ses autres amours, hélas ! on comprend trop aisément leur éclosion : avec sa nature impétueuse, son imagination ardente, son culte pour tout ce qui séduit, avec l'hyperesthésie nerveuse qui provenait d'une passion d'autant plus irritante qu^étant toute mentale elle ne pouvait avoir des satisfactions adéquates, il était impossible que Dante ne se détournât jamais de celle dont Dieu seul pouvait comprendre la beauté*, sauf à se
1. Nous avertissons, une fois pour toutes, que nous emprunterons le plus possible à Dante ses propres expressions, aftn de rendre avec plus d*exactitude ses idées et ses sentiments. Ces expressions sont assez originales pour être aussitôt reconnues ; nous nous dispenserons donc, à moins de nécessité absolue, de fatiguer le lecteur par des renvois incessants au texte de Dante. Au reste, l'ordre dans lequel nos disposons
reprendre ensuite, avec plus de violence, à l'amour de Béatrice. Avec quelle douleur il devait se détourner de la pure image, quand une sorte de fatalité semblait l'y contraindre ! Non, ses écarts ne rompent point l'unité profonde de sa vie. Qui donc parmi nous ne mène point simultanément plusieurs vies ? Qui n'a, cependant, une vie principale ?
Ces considérations justifient, pensons-nous, le silence que nous garderons sur trois points d'ordinaire traités en détail. Mais il nous faut encore toucher, dès à présent, à un sujet que nous devrons par la suite reprendre longuement, afin que le lecteur, égaré peut-être par une opinion très répandue, ne refuse point de nous suivre. Il s'agit, non pas de démontrer que Béatrice exista réellement, car nul ne le nie plus aujourd'hui, mais bien que Dante ne cessa jamais de l'aimer d'amour.
Il n'est point exact, en effet, que Dante îdt fini par ne plus chanter,sous le nom de son amie,quela Philosophie ou la Théologie. Qu'il ait cherché à se consoler de sa mort par l'étude, qu'il y soit arrivé pour un temps et dans une certaine mesure quand la splendeur du savoir lui fut révélée, que par la suite il ait assez souvent paré l'éternelle Sagesse d'une beauté féminine plutôt que Béatrice d'une beauté surnaturelle, on ne peut le nier, mais qu'importe? Ne déclare-t-il pas, à la fin de la Vita nuova, qu'il médite un poème pour glorifier cette dernière et dire d'elle ce qui jamais ne fut dit d'aucune mortelle ? N'est-il pas naturel qu'il ait dépensé pour Toublier une subtilité d'esprit et une énergie d'autant plus grandes que son amour était plus exaspéré et rendu plus douloureux par la disparition de Taimée ? N'était-il pas inévitable que cette intelligence curieuse, enthousiaste, fût un certain temps d'abord, puis
notre exposition, dans la troisième partie de cette étade, permettra au lecteur,le plus souvent, de se reporter aisément aux passages des œuvres qui seront par nous utilisés. Quant à notre seconde partie, les matériaux que son élaboration suppose se retrouvent dans la troisième, qui sert à celle-ci de justification. L'édition dont nous nous sommes servis, est celle de Pietro Praticelli, publié chez Barbera, Milan. Les dissertations et les notes qui s'y trouvent, contiennent à peu près tout ce qui est indispensable pour comprendre l'interprétation que nous proposons ici de l'œuvre de Dante.
par périodes, plus ou moins absolument ravîe par les charmes de la dialectique sacrée ou profane ou même emportée par les soucis de la politique, comme il était inévitable qu'il fût quelquefois arraché — combien cela est humain — à son amour presque hors nature pour Béatrice élue, par des beautés inférieures indignes de ses désirs ? Mais qu'on relise donc sans prévention la Divine Comédie, dont la composition l'occupa jusqu'à sa mort, et qui fut successivement contemporaine de tous ses ouvrages moins la Vita nuova ! On y verra que celle qui envoya Virgile à son secours» se montra à ses regards dans le Purgatoire et le guida dans le Paradis, est bien la jeune florentine qui portait tel costume à la fête du printemps, dont la rencontre le faisait trembler d'une sorte de peur sacrée, dont l'amour le rendait meilleur, qui est vraiment morte en pleine jeunesse, qu'il a honteusement trompée, qui occupe, enfm, dans le ciel, une place spéciale parmi les autres élus, ce qui ne saurait convenir à TËternelle Sagesse ! Jusque dans sa vieillesse, il l'aima d'un amour confiant dans Téternel rajeunissement, d'un amour jeune comme la vision de beauté féminine dont la disparition lui avait paru assombrir et décolorer Florence quand le ciel, qui retentissait de ses louanges avant qu'elle mourût, l'envia à la terre. En maint passage, il exalte Béatrice plus qu'une créature ne peut l'être raisonnablement, mais il est un poète, un mystique t II assimile l'une à l'autre, souvent à s'y méprendre, Béatrice, la Sagesse et même l'Amour ; mais il n'est pas plus le chantre exclusif de la seconde que de la première ou du troisième ; le prétendre serait aussi étrange que de voir en ce dernier un simple symbole de son idéal politique *, ou encore, simplement, soit l'Amour divin, soit l'amour humain en général. Aucune comparaison, aucune hyperbole ne contente cet homme qui se plaint sans cesse de la pauvreté des langues, qui connaît ou du moins imagine des sensations que la mémoire ne
1. V. à ce sujet, an chapitre de Philarète Chasles, dans ses Etudes sur les premiers temps du Christianisme et sur le moyen âge, 11 fait sans doute des restrictions sur la thèse de Rossetti ; mais il exagère encore singulièrement le symbolisme politique de l'œuvre dantesque.
peut graver en elles tant elles excèdent les facultés naturelles. Et Ton voudrait qu'il n'exagérât rien, qu'il ne confondît rien ? On voudrait qu'il ne chantât que tour à toui les choses qui le charment au point de se ressembler toutes par l'excès même de la beauté qu'il leur prête ? Y a-t-il donc encore de la variété dans l'ineffable ? Tout ce qui s'infinitise ne tend-il pas à cesser d'être distinct ? — N'est- il pas contraire, aussi, à la vérité historique, de juger de Dante comme d'un moderne? Son époque n'était point celle de l'analyse et de la littérature ordonnée : ce que nous appellerions confusion se nommait en ces temps richesse et profondeur. Discernait-on bien, alors, entre religion, théologie, philosophie, histoire et poésie ? Quoi qu'il en soit, le tempérament de Dante ne le portait point à traiter un sujet quelconque comme on le ferait aujourd'hui. C'est précisément grâce aux procédés dont s'étonnent les commentateurs, qu'il réussit un peu à exprimer ce qu'il voit et ce qu'il sent. Pourquoi donc, enfin, la beauté féminine dont brille l'éternelle Sagesse est-elle la beauté même deBéatrice? Ce fait n'a pas d' autre explication que l'envahissement de l'âme tout entière de Dante par l'image de la vraie Béatrice grandie jusqu'à devenir à ses yeux comme divine. 11 est telle ballade du poète qui suffirait à prouver notre thèse * : on y voit alternativement la Sagesse dépeinte sous des traits qui rappellent Béatrice, celle-ci parée d'attributs qui sont d'ordinaire ceux de la Sagesse, et aussi des expressions qui ne conviennent proprement qu'à la Béatrice terrestre, et d'autres qui ne conviennent qu'à la Sagesse elle-même. Donc, les arguments invoqués par nos adversaires se retournent contre eux : si la Sagesse est belle comme Béatrice dans l'œuvre de Dante, c'est parce que Dante vit en Béatrice une beauté plus qu'humaine et finit par l'aimer d'un amour religieux, religieux à force d'être intense et de se vouloir infini ; et il ne trouve pas de traits plus dignes de figurer la Sagesse que ceux mêmes de Béatrice. Son culte pour la première ne donne jamais l'impression qu'il y fait servir ce dont il aurait cessé de se servir pour le culte de la seconde.