‹ Le mysticisme catholique et l'âme de DanteChapitre 20 sur 29 · lo mi son pargoletta bella e nuova (ballade · texte numérisé non relu

lo mi son pargoletta bella e nuova (ballade

§ II. — Description systématique de l'ame de Dante.

Le fond de l'homme est constitué par ses tendances. Ses facultés, qui sont en parlie le simple épanouissement des premières sous une forme consciente et intellectualisée, ne se déploient en somme que pour les satisfaire ; toutes leurs forces sont au service des tendances, de celles qui orientent rame vers Tidéal le plus spirituel et le plus pur comme de celles qui dépriment et paralysent son activité. De ces tendances, auxquelles se subordonnent les facultés, les unes résultent de la collaboration de notre nature individuelle primitive avec Théritage qui nous est transmis par l'espèce, la race, la famille d'où nous sortons, et avec les influences sociales qui sans cesse modifient, de façon mobile et diverse, Têtre déjà si complexe qu'est notre moi naissant ; les autres, qui ne sont très apparentes, intenses et durables que chez les hommes particulièrement doués d'une manière ou d'une autre, au point de vue affectif, ce sont ces inclinations très précises qui simplifient relativement l'être mental ; elles sont la réaction nette et définitive de l'individualité propre, d'abord indiscernable, sur tout le spécifique et sur tout l'ambiant ; nées, grâce aux premières qui leur servent de bases, sous l'action des circonstances et avec Taide des facultés proprement dites, elles deviennent des passions dominantes. Elles laissent subsister d'ordinaire plus ou moins les autres tendances ou même incitent à les satisfaire, mais pour s'en servir comme d'auxiliaires. Les circonstances extérieures et intérieures de la vie affective sont-elles propres à la fois à favoriser l'éclosion et à interdire la satisfaction complète de ces passions mattresses ? Celles-ci atteindront un degré de puissance et de vivacité extraordinaire. L'être qui les possède est-il tout ensemble un actif, du type volontaire ou non, un intellectuel et un artiste ? Son existence sera une lutte incessante pour réaliser, dans le monde et dans sa propre vie, l'idéal qui le tourmente ; il sera, en même temps que l'artisan, le théoricien et le poète de cet idéal ; il aspirera d'autant plus

à le sculpter dans une œuvre d'art, qu'il rencontre plus d'obstacles à le sculpter à son gré dans le vif de son être ou dans la réalité de l'histoire. Connaître les sentiments d'un tel homme, leurs combinaisons et leurs réactions réciproques, c'est avoir la clef de ses idées les plus importantes, de leurs oppositions, de leurs alliances ; formuler ces sentiments, c'est expliquer cet homme et sa philosophie.

Dante naquit destiné à contracter violemment tout un ensemble de passions plus propres en général à s'accroître qu'à se neutraliser les unes les autres et dont la satisfaction intégrale n'était pas possible, soit parce que leurs fins étaient trop hautes, ou trop mobiles, ou trop difficilement susceptibles en fait d'une réalisation simultanée, soit parce que certaines d'entre elles étaient même de nature à contrarier les autres, chacune ayant d'ailleurs des racines si profondes que tout obstacle intérieur ou extérieur à son déploiement devait, non la décourager, mais l'irriter et la rendre plus forte. De bonne heure, il est avide de joie, de toute joie qui peut être parée de quelque noblesse, mais il souhaite autant l'intensité que la finesse et la distinction des jouissances. Son cœur est tendre, donc aussi porté aux effusions pures, aussi capable de certains sacrifices qu'il est d'autre part facile à séduire par ce qui enchante d'abord les sens. Il aime la gloire comme un héros virgilien et comme un chevalier, comme un poète et comme un conducteur de peuples; il l'aime jusqu'à dédaigner, par honneur, des avantages dont l'achat coûterait à son orgueil. Sa piété est profonde, ainsi que son culte pour Florence et pour Tltalie. Son esprit est curieux de tout savoir, mais aussi affamé de certitudes que d'idées : il a, au plus haut point, le goût du réel, du fait, de la logique ; c'est le vrai face à face qu'il brûle de contempler en toutes choses, et il se délecte aussi bien dans les vastes synthèses que dans les analyses minutieuses. Il est enthousiaste de belle prose et de beaux vers ; toute forme d'art, tout, aspect grandiose ou pittoresque de la nature l'arrête et le charme, et il aime un peu le ciel lui-même en vogageur qui souhaite des visions nouvelles. Quant à sa vo-

lonté, nous n'avons point à la caractériser, car, s'il fut un actif, il ne fut pas vraiment un volontaire. L'exercice de ce pouvoir, en ce qu'il a de spécial, suppose en effet que les forces de l'intelligence sont pour le moins égales à celles du sentiment, let il est incontestable que ces dernières furent prédominantes chez notre poète. Que l'on réduise, avec Condillac *, la volonté au sentiment, que Ton soutienne, avec Wundt ^, la thèse inverse, ou bien que Ton conserve la dis- . tinction traditionnelle de ces deux facultés, il est également ^certain que l'âme de Dante doit apparaître comme un champ jjde bataille où l'intensité des impulsions explique l'origine de toutes les luttes, et toutes les victoires, et toutes les dérfaites.

Au service de ses tendances, il a des facultés très précieuses : des sens d'une acuité et d'une précision rares, ,une mémoire très ample, une imagination et une idéation . très vives, une subtilité de jugement qui ne se lasse point. Ces facultés en supposent et favorisent une autre, l'aptitude . à coordonner, à systématiser tout ce qui traverse Tâme, émotions, sensations, images et idées, en d'autres termes , Taptitude à vibrer de tout l'être quand Tètre a vibré dans la moindre de ses parties. Cette dernière faculté est, chez l'artiste, la source immédiate du pouvoir créateur ; d'elle procèdçnt la richesse intellectuelle et esthétique des symboles, et tout le lyrique et tout le tragique de son œuvre, . dont ne rendent jamais tout à fait compte ni l'intensité de l'émotion qui l'anime, ni l'habileté technique de l'ouvrier . merveilleux qu'il peut être. Le poète dont la réflexion ne sommeillait point tandis qu'il chantait, en qui toute idée . prenait corps dans une image évocatrice aussitôt d'autres images, et qui inventa presque la langue où il exprima son âme entière autant de fois qu'il en manifesta une pensée ou une émotion, possédait cette faculté à un degré exceptionnel chez les hommes de génie eux-mêmes. Trop étroite serait sans doute une psychologie faisant dériver tout le déploiement des idées et des visions, de l'intensité du sen-

' 1. Traité des sensations, 1>^« partie, chap. III. 2. Grundr, der Psych., II, § 14.

timent ; tour à tour une émotion, un concept, une sensation jouent en Tâme humaine le rôle de chef de chœur, parmi la foule des éléments qui s'agiteïit en elle ; mais chez les plus spéculatifs eux-mêmes, le rôle de la tendance est originel et prépondérant, bien que souvent invisible à l'observateur superficiel ; cependant il y a des degrés dans cette prépondérance, qui apparaît très clairement en Tâme de tout artiste, et qui chez Dante est souveraine. C'est dans cette disposition de son âme, et dans la possession éminente de cette faculté désignée plus haut comme la source immédiate du pouvoir créateur dans l'art, que résident les causes explicatrices essentielles de son génie tout entier.

Satisfaire tontes ses passions, et surtout les satisfaire à la fois, n'était pas possible à Dante, disions-nous. Il en est, parmi celles qu'il apporte en quelque sorte avec lui, que l'infinité de leur objet rend aisément décevantes, comme le désir de la gloire ; d'autres ont pour loi l'incessant changement de leurs fins, comme le désir de la joie ; d'autres ne peuvent coexister sans empêchements réciproques,parce qu'en fait tout au moins, chacune exigerait à son service toute l'activité d'un homme : tels l'amour d'une patrie déchirée et malheureuse et l'amour de la science ; d'autres semblent presque inconciliables et en fait et en droit, comme l'appétit du bonheur intense et l'aspiration- vers les tendresses pures, comme aussi la piété et toutes les autres passions, puisque la sainteté réclame un haut degré de simplification mentale, et une tension relativement constante de l'âme vers un but supraterrestrc. Etant toutes très violentes, les différentes tendances d'une nature comme cellede Dante sauront toutes résister aux assauts qu'elles se livreront entre elles et aux assauts des circonstances extérieures ; la lutte les exaspérera ; aucune ne sera jamais définitivement vaincue. Il cherchera, pour tout accorder, des joies extatiques où un autre ne trouverait que des occasions de larmes ; il surexcitera ses facultés de poêle pour exprimer les vérités les plus abstraites, celles que la prose elle-même explique malaisément ; enfin il découvrira, parmi la diversité des buts qui le sollicitent, un élément

qui lui permettra de tendre plus ou moins vers chacun sans se démentir lui-même. Cet élément, commun à l'ensemble de ses passions même les plus divergentes, et qui lui donnera l'illusion de pouvoir les vivre etles justifier sans exception, c'est un certain amour de tout ce qui est noble, de cette « gentilezza » qu'aucun mot des langues modernes ne rend exactement. Ce sentiment chanté merveilleusement déjà par Guido Guinizelli S accompagne assez tous les amours de Dante pour qu'il croie possible leur conciliation, et même pour qu'il les excite à prendre conscience de toutes leurs exigences.: le logicien qui est en lui va jusque-là, pour que leur accord puisse être plus entier et plus définitif. Et comme ses facultés sont très vives et d'une infinie souplesse, il sait toujours trouver des raisons de ne point désespérer de conquérir, dès cette vie, la grande paix où il voit l'une des sources principales de la béatitude, en ce monde et dans l'autre.

Malheureusement, toutes ses tendances ne peuvent aussi bien s'harmoniser que celles, par exemple, qui le portent vers la nature, les lettres, Part en général. La dispersion, la contradiction, la déception : ces trois dangers menacent l'équilibre de son âme et risquent de rendre irréalisable la pleine éclosion de son individualité intellectuelle et sentimentale. Il peut, malgré ses dons, devenir un dilettante blasé, malheureux, finalement stérile. Son salut, à cet égard, n'est assuré que si les circonstances se prêtent à ce qu'il contracte des passions très précises, faites en partie de ses passions constitutives, mais en partie nouvelles ; des passions moins nombreuses et qui prennent à leur service toutes les autres ; qui coordonnent d'une façon relativement une l'ensemble de son activité mentale ; qui, enfin, tout en le laissant représenter d'une manière éminente l'espèce, la race, la famille, le temps dont il est, fournissent à son individualité native les conditions nécessaires au développement dentelle est virtuellement capable. Cette individualité native est facile à définir : une émotivité très supérieure à

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