‹ Le mysticisme catholique et l'âme de DanteChapitre 21 sur 29 · AI cor gentil ripara sempre Âmore · texte numérisé non relu

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la moyenne, ayant à son service des facultés intellectuelles supérieures à la moyenne. Dante est une âme complexe ; il est mieux doué en général que le commun des hommes, mais surtout, semble-t-il, en ce qui concerne les tendances. Une fois dominé par quelques passions maîtresses qui auront trouvé le moyen de naître, de coexister, de systématiser l'âme entière à leur gré, Dante sera vraiment devenu lui-même, c'est-à-dire un être à part, capable de créer des œuvres aussi originales que sa personnalité elle-même est unique.

Il rencontre Béatrice ; l'Idéal impérial lui est suggéré ; tout le siècle de St François d'Assise le jette à Dieu : voilà la contribution des circonstances à l'achèvement de ce chef-d'œuvre vivant que fut l'âme de Dante. Quelle simplification peut dès lors s'opérer en lui, avant même qu'il ait découvert Tart de fondre en une seule ces trois passions maîtresses ! Aimer Béatrice, c'est la joie la plus intense et de l'essence la plus précieuse et la plus rare, la plus pure aussi ; chanter Béatrice, c'est le vœu du poète comme de l'amant, et c'est la gloire ; expliquer ses perfections, c'est une science sublime, ouvrant, sur l'univers dont elle accrut la beauté, des perspectives infinies. Démontrer la nécessité de restaurer l'Empire, c'est faire œuvre de philosophe ; le célébrer, c'est le venger de ses adversaires par le sarcasme éloquent, avancer, par des pages immortelles, l'avènement sur la terre d'un ordre de choses voulu par la Raison divine. Enfin, aimer Dieu passionnément, n'est-ce point le bonheur suprême, dès ici-bas? Le servir,n'est-ce point, dès ici-bas, la gloire encore ? Le connaître, n'est-ce point avoir toute science ? Etudier les règles du vrai, les lois de l'univers et des sociétés, n'est-ce point lui rendre hommage ? Le chanter dans ses œuvres, n'est-ce point associer la voix des autres êtres à la sienne propre pour l'acclamer, et persuader aux hommes de l'adorer ? Bref, les trois grandes passions de Dante, de nature dans leur ensemble, et souvent à la fois, à utiliser toutes les autres, à les diriger, à les seconder pour s'en mieux servir, à fournira ses facultés des objets précis, dignes de leur valeur et de leur puissance, ces trois passions

réalisent déjà en lui une merveilleuse harmonie. — Formellement, même, elles se fondent déjà en une seule, que nous avon^ signalée et qui tend à les absorber ; elles se perdent dans un amour passionné pour toute forme de la Beauté qui est susceptible de surélever l'homme, de lui imposer le respect en même temps qu'elle le ravit et réclaire : beauté du vrai dans la sphère du connaître, beauté du parfait dans la sphère de l'être, beauté de l'ordre dans la sphère de l'action publique ou privée, beauté du bien révélé aux yeux dans l'admiration, aux sens dans la joie, au cœur dans l'amour !

, L'jinification va plus loin encore ; l'achèvement de la personnalité propre de Dante se poursuivra par la fusion en quelque sorte matérielle de ses trois passions dominantes. A force de coexister, elles se coloreront les unes les autres au point de devenir presque pareilles. Il adorera Béatrice avec des effusions mystiques, et professera poux le pouvoir impérial un culte de latrie ; il mêlera à son amour de Dieu des transports dont l'accent rappelle l'amour le plus humain, et son idéal politique le ravira comme cet autre idéal dont les yeux brillent plus que l'étoile ; il parera, enfin, Béatrice d'une majesté toute impériale et il révérera en Dieu une majesté infinie, mais du même genre. C'est là le premier stade de l'unification relativement complète qui se fera en son âme; il est caractérisé parla fusion des caractères de ses trois passions maîtresses.

. Au second stade, qu'il atteignit à l'époque où le premier feu de son zèle pour la philosophie fit place à une ardeur plus tempérée, ce sont les objets eux-mêmes de ces passions qui se confondent. Alors le mot « Amour » lui sert au,3si bien à définir la Divinité, à symboliser l'Empire, et à désigner Béatrice ; il est telles de ses paroles où les critiques ne savent s'il s'agit de ses préférences politiques ou de Béatrice, de Béatrice belle comme la Sagesse incrééc, ou de celle-ci belle comme Béatrice ; de même, on ne peut dire, bien souvent, s'il aime, s'il voit davantage Béatrice en Dieu ou Dieu en Béatrice, et si son gibellinisme est plus théologique que sa théologie n'est gibeline.

Toutefois, de ses trois passions maltresses unifiées, la plus ardente sera la passion amoureuse ; puis viendra la passion politique, et enfin la passion religieuse : Thomme dominera chez cet homme qui n'a rien d'un saint en dépit de toute sa piété, et il sera plus amant encore que gibelin parce qu'il n'est point un volontaire, parce que ses dispositions contemplatives et poétiques l'emportent sur toutes les autres, et que ses facultés affectives ont des exigences auxquelles son àme doit toujours céder en définitive. En conséquence, aux termes des efforts que feront ses passions pour s'unifier tout à fait, il se trouvera que les deux plus fortes auront en partie absorbé l'autre et se partageront, inégalement d'ailleurs, l'empire de son âme. L'antagonisme plus ou moins profond et toujours quelque peu soupçonné par Dante des deux premières avec la troisième, deviendra pour lui, qui ne peut rien sacrifier d'aucune, une raison de chercher à les fortifier, en arrachant à cette dernière de quoi les revêtir d'une apparence qui fasse taire les scrupules du chrétien. C'est ainsi qu'il se produira, en son âme, comme un dédoublement de la passion amoureuse et de la passion politique. Celle-là se transformera à demi en un amour étrange pour un ciel tout pénétré de Béatrice, amour qui recouvrira et altérera son sentiment chrétien jusque dans son fond, qui ira presque jusqu'à se substituer, en somme, à ce sentiment. Béatrice, d'autre part, sera tellement aimée en Dieu tout en restant Béatrice, qu'elle sera finalement comme divinisée aux yeux de son amant. Pareillement, le gibellîsme se fera théologique afin que la théologie, devenue à demi gibeline, sanctionne tous les mouvements d'une âme attachée à l'Empereur jusqu'à flétrir le Pape s'il refuse d'adhérer à la politique dantesque.

A mesure que cette extraordinaire unification se produit, tous les autres sentiments qui vivent dans l'âme de Dante tendent et réussissent, bien qu'à l'aide de compromis souvent étranges, à se mettre pareillement à l'unisson. Aucune divergence fondamentale n'existant plus entre ses passions maîtresses, toutes ses tendances et toutes ses facultés peuvent se déployer de concert, dans la mesure où les événe-

ments et son tempérament le permettent. Sans doute, à tel moment il sera plutôt poète, à tel autre plutôt philosophe, savantjthéologien, à tel autre encore plutôt amant, ou plutôt contemplatif, ou plutôt homme d'action ; mais sa pensée, son imagination, son cœur, ses. sens, ses ambitions, son idéal moral, tout son moi sera comme concentré dans chacun des mouvements qui appartiennent à ce que nous appelions plus haut sa « vie principale ». L'intérêt de son bonheur et celui de sa gloire lui conseilleront de s'adonner aux iQêmes études, de se complaire aux mêmes rêves, d'accomplir les mêmes actes, d'expliquer et de chanter les mêmes obJ€jJ;s. Il trouvera ainsi un équilibre assez stable dans Tétat passionnel le plus aigu, le plus paradoxal ; la personnalité qu'il sera constituée diflférera autant de celle des autres génies que de celle du reste des hommes, lesquels sont en majorité, bien que chacun à leur manière, les mêmes au fond.

L'âme de Dante ainsi décrite, sa vie et ses œuvres se relient d'elles-mêmes à leur principe intérieur. Les circonstances, qui le firent amant, gibelin et chrétien fervent firent aussi qu'il ne put être tout cela de la manière qu'il eût préféré; et malgré tous ses efforts, l'incompatibilité réelle au fond, quoi qu'il fasse, de plusieurs de ses tendances, ne laisse aucune paix durable à son âme. Béatrice mourut jeune : comme l'amour de Dante était indestructible, il dut s attacher plus longtemps à Béatrice élue qu'il ne l'avait été à Béatrice vivante : c'est pourquoi cet amour devint si pur, si raffiné, si douloureux dans son exaltation féconde en joies singulières où se mêlent, à des explosions de tendresse naïve, des imaginations surhumaines ; c'est pourquoi aussi, n'ayant pu vivre plus effectivement son amour, il le chanta dans la Vita Nuova^ dans une partie du Canzoniere et de la Divine Comédie. Etre obligé de chanter toujours une morte, quelle extraordinaire destinée pour un homme 1 11 fut exilé, et il ne put voir le Sauveur de l'Empire : comme il aspira toujours activement à sa venue, il dut mener l'existence errante d'un révolté qui ne ssdt ni désarmer ni se résigner, qui souffre de chaque blés-

sure nouvelle de la patrie et l'aime mieux à chaque décep- ' tion ; il se fit donc le théoricien prophète que révèlent le ' irrité De Monarchia, une partie du ConvitOj Ibl Divine Comédie encore et nombre de ses £r^//rc5. Poursuivre toujours la réalisation et toujours démontrer la valeur d'un idéal social que les événements n'amènent point, quel rôle amer aussi, et quelle irritante duperie ! L'ardeur de son tempérament fier et sensuel ne put jamais être entièrement domptée par la grâce : comme jamais cependant il ne s'abandonna sans remords, il passa par des alternatives nombreuses de faiblesse et de conversion, sans cesse en lutte contre ce qui l'attirait, sans cesse attiré par ce dont il s'éloignait ; visiblement, il écrivit en partie la Divine Comédie^ et peut-être ces Psaumes et ce Credo qu'on lui attribue, pour travailler à l'édification, au relèvement de son âme. Quel côté pénible encore de sa vie que celui-là : aspirer à l'extase glorieuse des Séraphins et n'être jamais que la brebis momentanément retrouvée par le Bon Pasteur ! A peu près tout ce qui existe d'anormal dans l'âme de Dante est ainsi le résultat d'un contraste entre quelque aspect de son idéal d'une part, et son tempérament ou les circonstances d'autre part. C^est à sa passion amoureuse et à son patriotisme que se rattache son traité De Vulgari eloquio^ car il voulait faire de l'italien, célébré dans cet ouvrage, le rival du latin, et il avait à cœur d'établir l'excellence de la langue dans laquelle il pouvait louer Béatrice avçc le plus d'aisance et de retentissement. Quant au Convito, commencé de bonne heure après la mort de Béatrice, c'est une longue méditation entreprise surtout pour soulager un cœur que rien d'humain ne peut consoler, et aussi pour illuminer, des clartés de Tintelligence, les sentiments qu'il veut renforcer en son âme. En ces deux ouvrages il 'lutte encore ; dans le premier, il lutte contre le préjugé des pédants en faveur du latin, comme il luttera toute sa vie contre la difficulté de s'exprimer parfaitement dans un italien qui n'était pas encore la langue curiale, auUque et cardinale rêvée par lui ; dans le second, il lutte avec la lumière, gêné par la science ténébreuse de son temps, égaré par

des méthodes qu'un homme d'alors ne peut encore remplacer, mais qui voit au delà, qui regarde vers nous.

C'est la postérité qui recueillit les fruits de ^existence difficile et dure que mena Dante. S'il avait eu un sort plus, paisible, il n'aurait point laissé de tels écrits ; car d'abord il se fût, d'une manière ou d'une autre, simplifié plus complètement et avec moins d'originalité : quelque courant aisé à suivre eût canalisé les flots de sa vie intérieure ; ensuite, il n'eût point senti le besoin de chercher exclusivement, pour satisfaire ses passions, le moyen qui resta seul à sa disposition : nous n'aurions point de lui cette œuvre considérable qui est sa vraie vie, qui en constitua le plus grand acte, qui acheva son âme, son âme qui sans cela eût été moins belle, moins riche, moins puissante sur les âmes à venir. Quelles actions vaudraient de telles paroles? Même, c'est pour nous un gain qu'il n'ait pas été un volontaire, car la volonté, elle aussi, simplifie profondément les âmes. Et la complexité de la sienne n'en est-elle pas le plus grand attrait ?

Mais pour être l'expression de ses passions rassemblées et comme synthétisées dans une passion suprême, profondément humaine au fond, pour tout ce qui est noblesse, amour et beauté, l'éthique sentimentale de Dante n'en a pas moins un intérêt qui déborde infiniment celui que nous inspire la personnafité du grand poète. Cet intérêt, il est vrai, est plutôt psychologique que proprement philosophique. Il résulte, en effet, de notre étude du christianisme authentique et des réflexions générales que nous y avons jointes, qu'une éthique normale, rationnelle et chrétienne est sans doute très large, favorable ou indulgente à tous les sentiments naturels, y compris les plus enthousiastes et les plus passionnés, mais à condition que la préoccupation du divin conserve le primat, et que quelque ascétisme demeure en Tâme, la beauté d'aucune aspiration ne pouvant excuser l'oubli de la règle d'airain promulguée par la conscience morale, sanctionnée par le Décalogue et par l'Evangile. Donc, et nous le verrons mieux encore à la fin

de ce livre, si Ton formulait, en les détachant de leurs sources émotives, les idées que suppose l'état d'âme dominant de la « vie principale » de Dante, vite on s'apercevrait qu'il est inconciliable, en ce qu'il a de plus spécial, avec le christianisme et avec la vraie philosophie. Cependant, quelque inexcusable que soit Dante d'avoir tenté de maintenir sur le même plan, pour des raisons exclusivement esthétiques et passionnelles, des idéaux qu'il faut de toute nécessité hiérarchiser, l'effort héroïque et splendide qu'il fit mérite notre admiration et notre étude. Peu importe s'il n'y a là que la transposition, en un mode génial, de cet effort plus ou moins conscient, mais continu, que fait tout mortel pour accorder jusqu'aux moins relevés de ses désirs avec les aspirations sublimes qu'il ne peut étouffer en lui, il reste que chez Dante cette lutte ^ucœur, des sens, de l'imagination et de l'intelligence pour tout concilier, pour convertir le ciel lui-même en j ustificateur, en sanctificateur même de ses passions terrestres, est le fait d'un Titan. Et quels horizons il nous découvre en notre âme à nous ! Car l'âme humaine se lit mieux dans celles des héros, des génies, des saints, comme d'ailleurs dans celles des dégénérés, supérieurs ou inférieurs, que dans l'âme humaine vulgaire, où rien n'est vraiment en relief parce que rien n'y estvraiment lumière ou vraiment ombre.

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