‹ Le mysticisme catholique et l'âme de DanteChapitre 22 sur 29 · TROISIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIÈME PARTIE

L'AME DE DANTE (swi^e)

L'étude analytique que nous abordons maintenant devra vérifier l'exposé synthétique qui précède. Si Thistoire des troîspassions maîtresses de Dante, de leurs complications et de leurs alliances, si la découverte des arrière-plans de ses états d'âme les plus apparents, si les formules éthiques ou métaphysiques que nous.lirons dans son œuvre ou que son œuvre et sa vie nous suggéreront pour en caractériser le sens voulu et les tendances inconscientes, si tout cela nous amène à recomposer peu à peu un Dante semblable à celui qui nous apparut d'abord dans une première étude toute synthétique, nous pourrons conclure qu e la première image était exacte. Sans doute, il est fatal que le premier travail influe sur le second ; mais le second présentera les documents justificatifs. A certains égards donc, la présente analyse offrira l'aspect d'une synthèse attentive au détail, d'une w synthèse analytique » ; et en même temps elle sera comme une démonstration analytique, à Clause de l'influence que ne pourra manquer d'avoir, sur le choix et l'interprétation des documents, Tidée d'ensemble préalablement conçue et exprimée. Mais de là ne résultera aucune erreur, si aucun préjugé de source subjective ne vient altérer Pimpartialité de nos raisonnements, si, en d'autres termes, notre analyse revêt aussi tes qualités d'une véritable démonstration synthétique.' — Il serait intéressant de creuser, aux points de vue de la psychplogie et de la logique pur^, les questions de méthodo-

logîe que nous soulevons pour la seconde fois ; en cette matière aussi, tout est moins simple qu'on n'est d'ordinaire disposé à le croire : le déploiement lent de la pensée réfléchie ne le cède point en complication aux fulgurations, plus mystérieuses en apparence, de la pensée spontanée; et de l'effort mental le plus ordinaire, le mécanisme n'est pas moins délicat à explorer que le détail du plus original des faits intellectuels que Ton puisse se proposer de pénétrer. Mais ce n'est point le lieu d'aller plus avant dans cet ordre de considérations.

L'étude que nous entreprenons ne vérifiera pas seulement l'image synthétique que nous nous sommes formée de Dante, mais elle précisera des points que seul un examen détaillé de ses œuvres peut faire connaître pleinement. Nous avons jugé bon de ne rien répéter, en cette troisième partie, de ce qui fut noté d'une manière définitive dans la seconde, toutes les fois qu'il ne s'agira point d'un fait essentiel de la psychologie de Dante.

§ I. — L'amant de Béatrice.

Il n'est guère de grand amour que l'on puisse, à volonté, raconter aussi courtement ou aussi longuement que celui de Dante. Conduit par son père, à neuf ans, chez le père de Béatrice pour fêter avec d'autres enfants, suivant l'usage florentin, le retour du printemps, il aperçoit pour la première fois, vêtue de rouge, la très gracieuse fille dePortinari, à peine moins âgée que lui, et dont le maintien noble et modeste autant que le charme virginal le séduisent pour toujours. Aussitôt il est ému jusqu'aux entrailles; son cœur, puis ses sens défaillent, et il comprend que c'en est fait de sa liberté et de son repos. Son âme est épousée, dominée par Tamour, un amour analogue à un ravissement surnaturel, tant il est irrésistible, tant l'être qui l'inspire rayonne, âme et corps, d'une beauté céleste. Sans trêve, son imagination reverra, grandira, parera d'attributs merveilleux l'objet qui l'a frappé d'admiration comme un miracle de la divine puissance ; devant ce miracle vivant, tout

Dante s'incline en une attitude d'humilité et d'adoration. Violent autant que tendre, le sentiment qui Tinondede joie désorganise en lui les fonctions vitales ; entré par les yeux et pur comme le rayon qui éveille les vertus cachées de la pierre précieuse *, son amour suscite en son âme tous les nobles désirs, toutes les aspirations généreuses ; il provoque Téclosion d'un génie poétique dont la fin suprême sera de chanter dignement Béatrice, et de la peindre en un cadre digne de celle où il se plut de bonne heure à voir la gloire de l'univers.

Quelles seront donc les suites de cette première rencontre dont TelTet immédiat est à la fois si suave et si terrible ? Pour un romancier et pour un poète tragique, elles formeraient une pauvre matière, car les événements proprement dits que nous raconte l'autobiographie de Dante sont très simples et peu nombreux. Il parcourt sans cesse pour revoir Béatrice les rues de Florence, mais la rencontra-t-il très souvent avant le jour où,vêtue de blanc,celle qu'il trouvait pareille à la fille d'un Dieu lui apparut entre deux de ses amies, dans la splendeur de ses dix-huit ans ? Il le laisse ignorer ; mais on sait qu'elle le salua d'un regard, d'un sourire et d'une parole qui lui firent connaître l'extrême limite de la béatitude, et qu'il dut courir s'enfermer dans un lieu solitaire pour y apaiser son ivresse, pour y recouvrer ses forces évanouies sous le choc soudain d'une émotion intolérable. Pendant les six ans que Béatrice demeura encore sur la terre, Dante chercha d'abord sans cesse à la revoir, comme auparavant sans doute ; puis, s'étant vu refuser un jour ce salut qui était l'unique faveur qu'il osât souhaiter d'elle, il se fit violence pour éviter de la rencontrer ; au transport d'amour qui jadis le faisait seulement trembler et pâlir à son approche, se mêlait aussitôt, depuis la disgrâce, une détresse si grande qu'il craignait de tomber à terre, inanimé ; au lieu de se sentir ainsi qu^autrefois ravi à lui-même avec pleine conscience en la beauté de Tobjet aimé et comme identifié une minute avec lui, il n'avait plus d'autre pen-

i. Nous empruntons cette expression à Guido GuinizelU, loc, cit.

— sa —

oséé que celle de son malheur, d'autre impression que celle d'y succomber. Avant ce changement, qui fut Tépisodè le plus douloureux de son amour jusqu'à Ta mort dé Béatrice, comme le premier salut de celle-ci en avait été le plus triomphant depuis la fête donnée chez Portinari, voici les seuls événements que Dante /elate. Ce sont d'abord ses rencontres avec Béatrice, mais il ne raconte que la première ; il n'indique même pas si elles furent fréquentes et s'ils conversèrent un peu, à partir du jour mémorable où elle daigna le saluer. Ce sont ensuite : le choix d'une maîtresse écran ; un voyage qu'il fit à regret ; puis le choix d'un autre écran, enfin l'opinion fâcheuse que conçut Béatrice de sa conduite à l'égard de la dame qu'il faisait semblant d'aimer. Deux visions relatives à son amour se rapportent aussi à cette période de sa vie.

Dans quelle mesure sa passion avait-elle été, sinon partagée, du moins encouragée ? Dante ne le dit pas ; peutêtre même le souci d'être aimé en retour ne le hanta-t-il guère : son sentiment est si fort qu'il se suffît tant qu'on ne le repoussftpas ; et l'être qu'il adore lui paraît d'une essence si relevée, que la pensée d'une réciprocité parfaite ne doit pas lui être habituelle. Si Béatrice se maria, comme la plupart des jeunes filles célébrées par les poètes de ce temps, il ne trouva vraisemblablement que peu d'amertume à cet incident, sans importance alors pour ceux qui aimaient à sa manière. Ces dispositions, qui seraient à demi anormales * de notre temps et ne Tétaient point au temps de l'amour chevaleresque, ne sauraient étonner dans une nature comme celle de Dante ; sa précocité affective, en effet, est déjà exceptionnelle ;et puis, commençantd'aimeràneufans, ildut concevoir une passion où la pureté, le désintéressement et le respect jouaient un rôle aussi prépondérant, aussi susceptible par suite de durer, que ce rôle est effacé ou

1. Un fait assez bien établi par l'anthropologie contemporaine, mais dont on ne doit point cependant exagérer Timportance, c'est celui de ' la variabilité du normal aux différentes époques de révolution l\ii. maine. En ce qui concerne le mysticisme, par exemple, il est certain que ses formes aiguës doivent être très diversement jugées suivant les époques où l'on étudie leurs manifestations.

transitoire d'ordinaire dans les passions amoureuses qui naissent plus tardivement et sont en conséquence, qu'on s'en rende compte ou non, plus mélangées, dès leur source même, d'éléments sensuels.

Pendant la période qui va du salut refusé à la mort de Béatrice, nous pouvons relater seulement quatre faits saillants, sans parler de trois visions. Ce sont, chez une jeune épousée où il la rencontre inopinément, les moqueries, sans doute innocentes et légères de Béatrice et de ses compagnes à l'adresse de Dante que l'excès de son trouble rend ridicule ; la conversation du jeune poète avec les dames compatissantes qui l'ont engagé à expliquer devant elles son amour ; la mort du père de Béatrice dont la tristesse retentit cruellement en lui ; enfin une maladie qu'il fait luimême et dont la cause est en partie dans les secousses de sa passion malheureuse. — Un dernier incident se rattache encore assez étroitement, bien qu'il suive la mort de Béatrice, aux péripéties de la dernière période de l'amour de Dante pour la Béatrice terrestre. Après les premières affres de la douleur que lui cause la disparition de sa dame, tandis qu'il continue à la pleurer au point que ses yeux en sont flétris, une autre dame, très belle aussi, jette, d'une fenêtre, des regards de pitié sur celui qui porte la couleur de la mort ; et Dante, encore habitué, sinon à la vue de Béatrice, du moins à l'idée de sa beauté vivante et à l'adoration d'un être de chair, se laisse aller à goûter cette pitié qui lui vient d'une mortelle en qui brille quelque rayon de la splendeur de l'autre. Mais le remords le saisit : ne dérobe-t-il pas à Béatrice ce qu'il accorde à la dame de la fenêtre ? Et puis, ce nouveau sentiment qui l'envahit n'est pas aussi pur. Dante lutte donc contre lui comme on lutte contre une tentation mauvaise, et Béatrice l'aide à vaincre ; elle lui apparaît, vêtue de rouge, telle qu'il la vit au sortir de l'enfance, et sa beauté visible, pareille à la grâce divine, opère une première conversion : le poète prend la résolution de travailler à se rendre capable, par l'étude, de la glorifier dignement, et par ses actions, de mériter de lui être réuni dans l'éternité. Sur ce récit se termine la Viia Nuova^

où le but principal de la Divine Comédie est clairement annoncé.

C'est ainsi que Ton peut raconter courtement le roman de Dante, mais l'on n'en dit ainsi que la moindre partie et que le commencement. Pour être complet, il faudrait détailler toute la valeur lyrique, tragique ou épique du moindre des événements rapportés plus haut et dont chacun fut comme un monde de sensations et de sentiments vécus avec une intensité e?;traordinaire ; il faudrait montrer Dante les revivant tous dans les vers qu'ils suscitaient, lentement, au cours de méditations profondes où chaque partie de ces événements était rappelée et creusée par le poète avec une tension d'esprit et une émotion presque maladives; il faudrait le suivre revivant encore ses vers dans les commentaires qu'il en fait, et doublant l'exaltation de son imagination et de son cœur de celle de sa raison ; il faudrait, enfin, dépassant le cadre de la Vita Nuova et considérant sa vie entière, dire tous les efforts de son âme pour se hausser à un degré de perfection qui le rapproche de Béatrice, dire tous ses élans vers elle, dire tous ses regret;^ de ne la point servir assez, toutes ses conversions à l'amour pur qui a ennobli sa jeunesse, tous les travaux qu'il entreprend pour supporter la perte de l'aimée ou se préparer à la chanter ; il faudrait surtout le suivre pas à pas dans la composition de X^l Divine Comédie^ qui dure jusqu'à sa mort. Ici, tout ce qu'il raconte des vertus, des charmes, des actions de Béatrice, est le fruit de son imagination ; il n'est plus contraint en ses récits d'accommoder sa fantaisie créatrice à des faits réels ; il est maître du sort entier de l'aimée, libre de le faire aussi magnifique et aussi consolateur qu'il le veut. Aussi trouve-t-il, en cette liberté même, le moyen d'accroître et de transfigurer indéfiniment sa passion : il n'en eût pas été ainsi, si la destinée de Béatrice eût été de vieillir ici-bas, parmi le monde des événements banals, soumise aux fatalités qui amènent la déchéance de la beauté. Vivante, elle demeurait l'objet d'un culte assez lointain, une divinité assez impassible pour que l'amour unilatéral de Dante cherchât déjà dans le rêve un aliment

et une source de satisfactions merveilleuses ; morte, elle devient plus facilement encore Tidéal aux mille formes, la source de toute joie et de toute lumière, pour celai qui la contemple revêtue d'une inaltérable beauté et ne la voit plus qu'au gré de sa fantaisie riche comme la nature à la fécondité sans bornes. Il peut même, alors, imaginer que Béatrice l'a aimé, qu'elle l'aime encore et le souhaite réuni à elle, sans que la réalité démente son rêve. Songeons encore qu'il lui fut possible de situer son voyage dans l'au-delà à l'époque de sa vie qu'il voulut; qu'il choisit l'apogéedesa jeunesse; et qu'en conséquence le vieillard qui terminait à Ravenne son poème presque en même temps que ses jours, pût satis cesse se donner l'illusion d'être aussi aimé jeune, jeune comme le demeuraient son amour et l'objet de son amour. Et chaque souvenir plus vif de Béatrice, chaque comparaison, chaque hyperbole qu'il imagine à son sujet ou à l'occasion de quelque chose qui ressemble, fût-ce de loin, à sa perfection, tout vers qui lui vient à la bouche en son honneur est un événement notable de sa vie réelle, ainsi que toute action, toute parole, tout geste, tout aspect ultra-terrestres de l'héroïne de son poème. En vérité, il n'est pas d'histoire d'amour plus longue, ni plus dramatique que celle qui eut le cœur de Dante pour théâtre. On pourrait dire de cet amour comme le Psalmiste de la Fille du Roi : « Omnis gloria ejus ab intus ^ I »

Il suffit de rassembler les traits épars de cette histoire pour entrevoir la vérité des deux points que nous voulons maintenant établir : la logique intérieure de l'amour dantesque tendait à l'épanouir en deux passions complémentaires autant que contradictoires, l'une pour la Sagesse incréée, pour une Divinité revêtue des attraits de Béatrice ; l'autre, qui se dessine un peu plus tard et qui fond en elle la première, pour une Béatrice non point seulement contemplée en Dieu et surnaturalisée, mais dotée de toute

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