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l'ineffable sublimité du divin. Toute la mysticité spéciale de ce tertiaire de S. François, qui était aussi un platonicien enthousiaste, un adorateur de la beauté visible, un subtil analyste, un poète, un homme touché au cœur avant Téveil de ses sens et avide toujours de tendresses très douces en même temps que d'émotions violentes et rares et cependant pures, toute sa mysticité devait se concentrer en un double mouvement de son âme ; l'un vers l'absorption de son irré- ' ductible paganisme dans une piété où les choses célestes se nimbent assez des reflets du créé pour parler à son cœur habité par l'amour d'une mortelle, l'autre vers l'absorption de son invincible idéalisme chrétien dans une affection humaine assez transfigurée déjà pour supporter encore ce surcroît d'honneur, de gloire et de splendeur. Seul un homme de son tempérament, de son génie et professant la foi catholique pouvait aimer Dieu de la sorte et chérir une femme avec une telle exaltation spirituelle. Nous n'allions même pas assez loin, peut-être, en disant simplement que Béatrice se divinise à ses yeux, car parfois cela se fait avec cette circonstance spécialement aggravante que Dieu reste distinct de celle qui pourtant paraît l'absorber et qu'il paraît moins grand qu'elle : sans Béatrice, qui l'emporte sur Dieu dans la vision des derniers chants du Purgatoire^ Dante déclare souvent que le ciel n'a pas toute sa valeur ; que de fois il la déclare expressément la source de tout bien ! <
Et tout concourait à réaliser en lui un état d'âme intellectuel et affectif de cette sorte, à le conduire au point de ne plus guère apercevoir, sinon par instants, llmpossibilité morale et le scandale métaphysique delà fusion de sentiments relatifs à des objets si dissemblables. Mais la nature, plus forte que la grâce, maintenait l'état d'âme et l'illusion, que favorisaient aussi toutes les circonstances de sa passion, dont le cours singulier n'étonne plus si l'on songe, en se souvenant de ce qu'est Dante, à la nature de l'être qu'il aima. C'est une enfant, puis une jeune fille, puis une élue, la compagne des Saintes et de la plus pure des Vierges ; rien ne diminua sa beauté terrestre, sinon la mort, qui île
flétrît point ; elle brillait autant par Tintelligence, par la délicatesse et par la noblesse de ses sentiments que par le charme toutangélique de sonenyeloppehumaine ; son abord avait une majesté qui imposait le respect ; il fallait, en la regardant, se sentir incité à devenir meilleur, ou mourir ; elle apparaissait rarement, comme une vision sacrée qui condescend à illuminer parfois Tâme pleine de désirs ; son salut était une grâce qu'il fallait mériter, et qui avait conversé avec elle ne pouvait mal finir ; on Tadorait de loin, trop souvent sans qu'elle répondît, comme un Dieu caché ; elle se retirait de l'indigne, comme le Juste des Ecritures détourne sa face du pécheur, et se montrait àTimproviste, comme l'Esprit qui souffle où il veut ; elle suscitait des rêves où son image se mêlait à des images théologiques, des remords pareils à ceux qui mordent le chrétien après chaque faiblesse, et chaque faiblesse de Dante était une offense envers Béatrice, puisqu'elle était un exemplaire, une prédication vivante de toutes les vertus ; elle appelait un culte au sens étroit de ce mot,'un culte où la rectitude morale du fidèle constituait le plus important de tous les hommages, mais qui comportait aussi la prière dans le mode lyrique, et des méditations affectives analogues à celle du moine qui contemple en sa cellule, qui transcrit ce qu'il pense et ce qu'il sent pour mieux exprimer son ardeur, pour honorer son Dieu par des invocations très précises et d'une forme parfaite, enfin pour prêcher à tous sa gloire. Bref, la beauté, le caractère, la vie de Béatrice devaient inspirer à Dante un culte véritable et de tout point mystique, dont son cathoHcisme devait s'accommoder, se pénétrer même ; puis, la passion du poète durant et croissant toujours sous cette forme quintescenciée, son catholicisme devait se perdre lui-même, d'une manière plus ou moins définitive, dans une reUgion étrange dont on peut douter si elle est un christianisme paganisé ou bien un paganisme christianisé. Il est celui qui retourne vers l'Elysée antique avec le souvenir des fleurs écloses dans les jardins d'Assise.
Nous nous sommes inspirés, dans les pages qui précèdent^ de l'œuvre entière de Dante, mais c'est la Vita
Nttova surtout qui nous a guidés. Maintenant, pour peindre à part les deux aspects de sa passion amoureuse, c'est de préférence à la Divine Comédie que nous devrons nous attacher, puisque la période la plus longue de Tamour de Dante est postérieure à la mort de Béatrice, et que cet événement , qui transfigura l'objet de son amour, joua un rôle décisif dans le développement de ses sentiments. Déjà le refus du salut avait rendu Béatrice plus idéale à ses yeux ; n'était-elle pas dès lors un peu comme morte pour lui ? Plus lointaine à partir de ce refus qui obligea Dante à la fuir, la jeune fille qui lui avait toujours paru dotée d^attributs surhumains lui semble désormais plus mystérieuse encore ^ plus différente du reste des êtres mortels.
On va voir comment la disposition qui porte un mystique vraiment chrétien à aimer Dieu dans les créatures et les créatures en Dieu mais sans les confondre et en respectant le primat du divin, devient chez Dante cette double passion dont nous avons sommairement indiqué Tétrangeté et Thétérodoxie.
En ce qui concerne Tinfluence de son amour sur sa conception du divin et sur sa piété, nous pouvons être assez brefs, bien que notre opinion, à ce sujet, diffère sensiblement de lopinion commune. L'amour de Dieu, chez Dante, est une passion dont l'origine première et en partie le développement sont indépendants de son amour humain ; mais sa religion ne nous intéresse, pour l'instant, que dans la mesure où cet amour s'empare d'elle pour se développer par elle. D'un autre côté, il est admis en général que la jeune beauté qui suscite en lui, après la mort de Béatrice, des désirs nouveaux, qui Ténamoure et qu'il adore avec une humble et grave ardeur, est un symbole, celui de la Sagesse divine, jeune par rapport à lui puisqu'elle n'existe pour lui que depuis un temps très court ; elle ressemble tant à Béatrice, si digne d'une telle ressemblance, que nombre de passages de la Divine Comédie, nombre de sonnets, de ballades et de canzones, celles spécialement que renferme le Convito,
pourraient faire croire,en tout ou en partie, qu'il s'agit encore de Béatrice. — La fréquentation des Saints Livres ne pouvait d'ailleurs que pousser Dante à se représenter la Sagesse sous les traits de la plus belle des dames. Sa passion pour la nouvelle amante dont le service use ses yeux, non plus par des pleurs, mais par les longues lectures qu'il exige, recourra sans remords aux images qui peuplaient ses rêves d'amant, puisque le fils de Sirach, Fauteur du livre de V Ecclésiastique^ osa bien aimer comme une épouse à Todeur enivrante * « Celle qui était avant les siècles ' » , « la Première née du Très-Haut ' ». La fusion s'opère naturellement, chez un croyant, entre Tidéal tout métaphysique, entre la puissance intelligible décrite en termes abstraits par les philosophes, et une vision plus concrète, telle que celle dont les traits sont peints dans le livre de la Sagesse *, ou dans le livre de V Ecclésiastique, et qui ravissaient l'imagination autant que Tesprit du fils de Sirach. Mais si ce croyant fut, dès sa jeunesse, blessé d'un amour assez pur malgré sa violence pour aller jusqu'à Dieu en s'abandonnant à l'élan même qui le porte vers une créature, si son amour fut assez profond pour qu'il ne pût plus jamais,par la suite,aimer quoi que ce soit sans s'émouvoir plus ou moins à la manière d'un amant, sans conférer à tout idéal qui l'attire une beauté pareille à celle de l'idéal visible qui l'a d'abord séduit,il lui faudra personnaliser l'objet de ses ardeurs les plus spirituelles sous des traits plus précis, plus concrets encore, qui seront les traits de l'aimée. En ceci même, les Ecritures l'encourageront d'un exemple : l'Epouse du Cantique des Cantiques ne semble-t-elle point parfois, au commentateur le plus mystique, plutôt une femme qu'une image symbolique de l'éternelle Lumière? Et puis, le Verbe et Jésus ne sontils pas le même être ? Comme au premier chapitre de l'Evangile de S. Jean, ils ne font qu'un dans le cercle divin où Dante contemple, identifiée à la Divinité, l'image humaine