‹ Le mysticisme catholique et l'âme de DanteChapitre 26 sur 29 · Y. le Second Faust · texte numérisé non relu

Y. le Second Faust

plus profond et très doux pour un Dieu qui serait vraiment dans son essence le fils d'un être féminin, comme le Christ le fut dans le temps, un Dieu tout amour et toute beauté, qu'il contemple à travers l'image de Béatrice. C'est une sorte de béatrisation du divin — que la barbarie de ce terme nous soit pardonnée à cause de sa précision — qui s'opère dans son âme, et qui aide, tout en en subissant d'ailleurs l'influence, à cette divinisation de Béatrice dont nous allons bientôt parler.

De ces deux modes de la passion dominante de Dante, le premier a souvent voilé le second aux regards des commentateurs à qui du reste il est arrivé de décrire assez mal le premier. Comme si les textes précis quijustifient notre thèse, ne signifiaient que l'asservissement de Dante aux coutumes littéraires, soit des poètes amoureux de son temps, soit des symbolistes scolastiques en quête seulement de comparaisons imagées 1 On a trop méconnu, soi-disant pour rendre l'œuvre de Dante plus raisonnable, son esprit réaliste et le tempérament fougueux du poète et de Thomme. Nous espérons avoir montré, jusqu'ici, comment le divin, dont Béatrice lui avait été comme une seconde révélation, s'est assez pénétré, en l'imagination de Dante, de la beauté de Béatrice, pour que ceci put, ensuite, absorber cela. Où les uns se scandalisent de voir le Dieu chrétien si féminisé et proclament qu'il ne peut s'agir de Dieu et de la Sagesse ; où les autres se scandalisent de voir Béatrice si surnaturalisée et soutiennent que ce n'est plus de Béatrice qu'il peut parler ; où les uns et les autres sont tentés de reprendre quelque chose à l'art même du poète qu'ils trouvent bizarre ou artificiel ;nous, nous ne nous étonnons point, et, sans nécessairement approuver, nous admirons sans réserve. Tout devient clair si l'on a compris que le divin de Dante n'est plus exactement le divin chrétien, et que Béatrice n'est plus proprement un être humain ; c'est le divin de l'amant de Béatrice, c'est la Béatrice du mystique qui a vu Dieu dans les yeux, dans le sourire d'une femme.

La visite de Dante dans Tautre monde dura dix joursj si Ton se réfère au poème, mais dix jours dont il vécut le récit dix-neuf ans, après s'être préparé pendant douze années à glorifier celle qu'il avait aimée vivante pendant seize. Jusqu'à ses derniers jours, il aura trente-cinq ans comme amant, et Béatrice de dix-huit à vingt-quatre ; sa passion sera si pure et si religieuse qu'elle ne sera ni choquante ni ridicule, même chez le vieillard dont le masque effrayait lès enfants de Ravenne. Le poème ainsi vécu est la revanche de Dante : il y conquiert Béatrice, et la renommée pour elle et pour lui ; il donne la suite qui plaît à son cœur, au roman de sa jeunesse que le refus du salut, puis la mort de l'aimée avaient si cruellement modifié. La Divine Comédie, fruit de l'amour, amène tous les épisodes du roman qui sont postérieurs au grand deuil du poète ; il nous suffit donc d'y suivre d'une extrémité à lautje la trace de Béatrice pour dire la fin du roman raconté dans la Vita Nuova : ce sujet d'étude et cet autre, la divinisation progressive de Béatrice, n'en font qu'un seul.

Sur la prière de Marie elle-même, Ste Lucie s'avance vers le Ueu où Béatrice est assise auprès de Rachel, et lui propose de secourir celui qui l'aime tantôt qui risque de périr de la mort de l'âme en ce monde terrestre. Aussitôt Béatrice, descendant du siège bienheureux qu'elle occupe, va trouver Virgile parmi les âmes qui ne sont ni sauvées ni damnées, et l'envoie arracher Dante aux dangers qu'il court dans la forêt âpre et touffue où il est traqué par les trois monstres qui représentent les trois concupiscences. L'élue, la sainte pleure Tamant égaré, elle a besoin d'être consolée par l'assurance du salut de Dante. Déjà la fusion s'est opérée, dans l'esprit du poète, entre la forme si belle qui l'a séduit, et l'âme transfigurée en Dieu qui vivait jadis en cette forme ; bien plus, Béatrice lui semble digne d'être en commerce familier avec les personnages les plus proches de

Dieu dans le Paradis. Mais rintelligence et la bonté qu'elle manifeste la rapprochent davantage encore de la Divinité que les créatures les plus semblables au modèle incréé, car elle produit, à Virgile même, une impression telle qu'il la traite comme un être humain supérieur à toute Tespèce : elle est à ses yeux plus grande que tous les hommes réunis, elle est surhumaine ; Têtre d'élite qui jadis était la gloire de Florence et honorait son sexe ainsi que tous ceux qui s'approchaient d'elle, rayonne maintenant sur l'univers; il a comme un rôle mondial ; c'est déjà un être à demi divin. Et le rôle de Sauveur que joue ici Béatrice lui donne quelque ressemblance aussi avec le Rédempteur fils de Dieu ; c'est pourquoi la première prière qui s'échappe des lèvres de Dante, au récit de Virgile, commence ainsi : « compatissante ! » ; il s'adresse à elle comme à la Rédemptrice,bien qu'elle ne soit que l'instrument de Dieu. Au reste, l'amour qui la meut a beau être le zèle pour une âme, le zèle pour une créature de Dieu qu'il faut sauver, cet amour, Dante veut y voir un amour de dilection ; et à force de le vouloir magnifique, il le grandit, ce sentiment qu'il met pour lui au cœur de Béatrice,de toute la sainteté du zèle religieux. En réalité, sans qu'il s'en doute expressément, c'est à Béatrice qu'il se convertit ; son plus profond désir est de pouvoir s'imaginer très vivement que Béatrice le désire désormais converti à elle ; et s'il la fait toujours plus divine, c'est moins pour l'aimer en Dieu que pour l'adorer sous les traits les plus splendides, dans l'extase d'une vision pareille à celles des Saints perdus en Dieu.

Guidé par Virgile, Dante parcourt l'Enfer dans toute son étendue ; et parmi les supplices atroces ou dégoûtants qu'il contemple, il peut sembler oublier celle qui doit le conduire où Virgile ne peut entrer. Mais c'est pour aller jusqu'à elle qu'il doit suivre cette route ; il la prend parce qu'elle le voulut. Il trouve la force nécessaire pour affronter tant d'horreurs, dans l'idée qu'il lui obéit et qu'il va la revoir. S'il évite de mêler son nom au fracas dès blasphèmes qui retentissent dans les cercles infernaux, au fond et aux flancs des gouffres abominables, cette discrétion lui

est imposée pair son amour même. Miais qu'il oublie le doux regard de celle dont l'œil voit tout, il n'en^ est rien ; il ose, même ici, faire allusion à la bienheureuse qui pour lui cessa un instant de chanter TAlleluia. Le sujet qu'il traite Tôblige évidemment à parler de tout autre chose que d'elle, mais ne sait-on pas que toute la Divine Comédie est un monument bâti en son honneur ? Et chanter la Justice, n'est-ce point honorer la Dame de Vertu qui est une avec le Seigneur ? Enfin, à vrai dire, une passion comme celle de Dante est assez forte pour que l'expression en puisse être intermittente sans qu'on soit autorisé à croire que les intervalles, même longs, de ses accès prouvent la décroissance du sentiment primitif. Une passion passagère seule est, tout le temps qu'elle dure, continue dans ses manifestations ; mais la sienne n'eût pu offrir longtemps ce .caractère de continuité sans troubler son cerveau. Les 'passions les plus profondes, ce sont celles qui deviennent des habitudes si organiques que l'on doit finir par les ressentir, comme la faim et la soif, sans presque y penser ; ce sont celles dont on n'éprouve pas toujours le besoin de parler comme pour les entretenir et dans la crainte qu'elles ne s'évanouissent ; ce sont celles dont on peut se distraire parce qu'on ne s'en distrait jamais, et avec lesquelles on vit à la fin presque en les ignorant, tant elles sont nous ; elles peuvent nous pénétrer au point que nous nous croirions devenus d'autres êtres si nous les perdions. Si l'on peut vivre tout en ressentant de ces émotions dont l'excès tuerait vite ou rendrait fou, c'est uniquement à condition d'introduire quelque variété dans sa vie ; mais elle ne varie jamais, la vie d'un passionné tel que Dante, jusqu'à l'oubli complet de la préoccupation dominante ; la preuve en est dans les réveils formidables de son amour au sommeil toujours troublé ; nous la donnerons en parcourant les deux dernières parties de la Divine Comédie,

C'est sous les auspices de Vénus, la belle planète qui conseille d'aimer, que s'ouvre le Purgatoire, et Virgile apprend à Caton que Béatrice l'envoya pour guider Dante

en ce lieu anssi. Le moment s'approche où elle paraîtra à ses yeux. Il ne pourra attendre la fin de son second poème pour la voir : au vingt-septième chant, il n'y aura plus qu'une muraille entre elle et lui. Aussi, quelle allégresse est la sienne malgré les tristes spectacles qu'il doit encore contempler ! En cette région plus pure, il ose plus souvent prononcer son nom, il rappelle les poésies qu'il fit en son honneur ; même, son ami Casella, qu'il rencontre, lui en chante une, et cela ne paraît point profane, parce que Béatrice n'est pas un être humain comme les autres. 11 revoit Guido Guinizelli qui célébra l'amour noble, celui que Dante ressentit et ressent toujours ; et Guido nous semble le prêtre d'une religion très auguste. Vraisemblablement, à Tépoque où Dante écrit le Purgatoire, il ne compose plus de vers dans le mode amoureux d'antan ; mais c'est parce que Béatrice s'est transfigurée et qu'elle est digne alors de chants plus relevés. Soutenir que si Dante eût toujours aimé Béîatrice, toujours il l'eût peinte et louée comme il le fit au temps de sa jeunesse, ce serait vouloir que son amour eût été banal, et finalement presque ridicule ; il est manifeste que son âge augmentant, son esprit mûrissant sans cesse et Timagc de Béatrice devenant graduellement plus merveilleuse, son amour dut aussi affecter un autre langage. Aussi la chanta-t-il sous les traits de la Sagesse quand il ne chanta pas la Sagesse sous ses traits, la Sagesse qu^il fit assez femme pour que nous ne puissions le croire seulement attiré par le charme abstrait de la Philosophie ou de la Théologie, ou seulement agenouillé devant la majesté de la seconde personne de la Trinité. Si Béatrice, ici non plus, n'apparaît pas souvent dans ses discours ou dans ceux de ses interlocuteurs, c'est que le Purgatoire n'est que le Purgatoire, un monde inférieur en somme, et aussi qu'il lui faut souffrir encore, se purifier dans la douleur avant de revoir sa dame. Au reste, il parle assez d'elle, il répète assez qu'il va vers elle qui lui fait cette grâce, pour que nous ne l'accusions point d'oubh. Il lui réserve de faire entendre les plus savants, les plus sublimes enseignements ; c'est d'elle qu'il veut tenir

les vérités ïes plus hautes, comme si elle était ia Science en personne. En attendant, il la mérite comme le fidèle mérite le Dieu qui lui demeure caché pour un temps, et Ton ne peut plus être tenté d'interpréter sa réserve durant les soixante-deux premiers chants de la Divine Comédie comme un signe de froideur, quand on assiste à l'arrivée du magnifique et triomphal cortège où se révèle Béatrice elle-même. On voit alors, à n'en pouvoir douter, que si l'imagination de Dante féminisa rÉternelle Sagesse, et si son esprit intellectualisa une beauté de chair, son cœur divinisa Béatrice.

Virgile viftnt de prononcer le nom qui renaît toujours comme un bourgeon dans l'esprit de Dante ; il lui semble déjà voir les yeux de Béatrice, dont il s'échappe des rayons, comme de la face de l'Etre qui pénètre toutes choses. Ils entrent avec Stace dans le Paradis terrestre,où va descendre la bien-aimée C'est bien en ce lieu, sacré mais qui rappelle le monde inférieur, qu'elle devait se montrer à Dante, la Divinité à forme humaine qu'il adore ! La mystérieuse Mathilde les guide à présent sur les bords du Léthé, oix l'infidèle, dont la mémoire veut ignorer toute infidélité passée, boira l'oubli de ses péchés d'amant autant que des autres, comme ensuite, plongé dans l'Eunoé, il se purifiera à la fois devant Béatrice et devant Dieu, pour goûter dignement au vase de savoir que lui tendra la Sagesse, au vase de joie que lui tendra Béatrice. Mais le salut s'approche, le salut du damné de l'amour humain et du pécheur contre Dieu, tout à la fois. Courage, ô poète, invoque les Muses, voici la vision rédemptrice, voici venir de ton cœur à tes lèvres tes vers les plus beaux, dans lesquels tu vivras la plus haute et la plus consolante illusion de ta vie. Mêle à ton christianisme tous les souvenirs païens qui peuvent embellir le spectacle, ce ne sera pas blasphémer, car ce paradis que tu vas célébrer n'est bien qu'un Paradis terrestre. Quel cortège ! Un éclair a rempli la grande forêt comme aux jours où Dieu tonnait du haut du Sinaï, mai» ici rien de terrible ; cette lumière est douce comme la voix d'Eve, qui invite à plus de liesse : ce sont les prémices de Té-

ternelle volupté. Alors s'avancent, tandis que Ton chante VHosanna qui salua le Christ aux portes de Jérusalem, les sept candélabres qui figurent les dons de TEsprit-Saint ; derrière eux, sous des traînées de lumière multicolore qui semblent autant d'étendards déployés dont les candélabres seraient les hampes et qui signifient les sept sacrements, marchent tous les personnages des deux Testaments, les Patriarches, les vingt-quatre Kvres sacrés sous les traits de vieillards couronnés de lis, les Evangélistes, et, entre ces derniers, Fostcnsoir de la merveilleuse procession, le char qui emporte du ciel, resté vide, la fille d'Adam dont soient bénies éternellement les beautés ! Autour du char dansent en chantant, comme les nymphes des cultes païens, les trois vertus théologales et les quatre vertus cardinales ; les apôtres couronnés de roses terminent le cortège. Au passage du char devant Dante, un coup de tonnerre a retenti, la procession s'est arrêtée ; et sur l'invitation d'un messager céleste qui s'adresse à l'objet sacro-saint voilé sur le char comme à l'Epouse du Cantique des Cantiques, tous répondent par les paroles des Juifs accueillant le Christ-Roi, pendant que d'autres voix chantent un vers de Virgile pour prier les anges de jeter des fleurs. Voilée encore, et vêtue de rouge et de vert, Béatrice, et non point la Théologie, malgré ces couleurs qui la rappellent, se manifeste à Dante par le réveil de P ancienne flamme ; c'est une blessure toute pareille à celle qu'il sentit avant qu'il fût hors de t enfance. Nul ne regarde autre chose qu'elle, et le Grifïbn attaché à son char, ce Griffon qui est l'Homme-Dieu, n'est pas le centre de l'universelle adoration ; c'est elle, c'est Béatrice, que tous les regards contemplent. Elle se tourne vers Dante, royalement dédaigneuse, l'aimée dont le bandeau de Minerve orne le front. Cet attribut païen nous assure encore que le personnage principal delà Divine Comédie esihien Fôtre de chair qu'il aima d'un amour naturel : la mention de Minerve, intermédiaire à forme humaine entre l'Intelligence încréée et la vraie Béatrice, atténue un peu le scandale de l'identification de celle-là à celle-ci, en même temps qu'elle rappelle la passion de Dante pour une idole visible

aux yeux du corps. Virgile a disparu, Dante ne peut se réfugier auprès de lui pour calmer son trouble ; il doit subir, soutenu par la seule pitié des anges les reproches de Béatrice, au langage dur comme le réquisitoire d'un Dieu irrité par le péché, et d'une tendresse acerbe comme la plainte d'une amante trompée. Sa douleur, d'abord muette, s'épanche par des larmes et des soupirs tandis qu'il écoute Béatrice redire comment l'influence de ses yeux de jeune fille le dirigea d'abord vers le bien, puis comment, lorsqu'elle devint un pur esprit et plus belle qu'auparavant, il quitta la vraie voie, comment il eut l'indignité de s'abandonner à d'autres dont la beauté n'approchait pas de celle qu'il avait admirée en Béatrice, enfin combien elle pleura de telles erreurs. Béatrice jalouse des femmes devant la demeure desquelles Dante se promena : quelle délicieuse douleur, plus chère que toutes celles qu'il nourrissait en son malheureux amour, que d'apprendre cela de la bouche même de Béatrice, que d'entendre sa propre confession faite par celle qui apporte l'absolution avec l'aveu d'un sentiment dont la rigueur prouve la réalité ! Mais il faut que le pécheur touche à la limite extrême de la souffrance pour être purifié. Dante, lève ta barbe et regarde Béatrice ! Dante obéit, et pour la première fois il voit l'aimée face à face ; alors, comme l'âme à l'heure du jugement ressent un remords proportionné à la splendeur de lextase où le jette la vue du Justicier et à la grandeur de ses fautes, Dante est piqué avec une telle force par l'ortie du repentir, qu'il tombe évanoui. Mais il a eu la contrition parfaite ; il lui a suffi d'un instant pour haïr, autant qu'il les avait chéris, les êtres qu'il avait préférés à Béatrice ; de nouveau, il l'a aimée un instant d'un amour parfait. Et ce sentiment n'a rien en lui-même d'excessif, car Béatrice alors lui apparaît comme la Divinité elle-même, si ce n'est comme une Essence supérieure à l'Etre qui garde pourtant ce nom : les yeux fixés sur ceux du Griffon qui se transforme en limage même qu'il irradie dans les prunelles de celle qui la reçoit, Béatrice semble aspirer en elle toute la majesté du Chrst, qui n'est plus que le plus noble figurant de son cortège.

A Hdole, et non au vrai Dieu, s adresse l'invraisemblable

prière : « splendeur de la vivante lumière éternelle

que le ciel entoure d'harmonie comme d une ombre,quand tu te découvres à Tair libre ! » Le regard attaché à Béatrice, Dante goûte les délices d'une communion intime avec le divin incarné en celle dont la splendeur fait pâlir celle du Christ lui-même : il peut enfin apaiser la soif qui le dévore depuis sa dizième année. Tandis qu'il reste ébloui comme quelqu'un qui a fixé le soleil, le Griffon remonte au ciel avec tous les saints personnages. Béatrice, restée seule avec lui, tel le Christ avec les apôtres après la transfiguration,lui prêche le souci du salut qui sera l'union éternelle avec elle et lui ordonne d'écrire ce même livre qu'il voulut composer en son honneur dès qu'elle disparut de la terre. — Ensuite, l'aspect symbolique du drame qui se joue au Paradis terreste est évident : les vicissitudes de l'Eglise militante sont clairement désignées par les incidents qui suivent : l'arrivée de Taigle, du renard et du dragon qui mutilent le char laissé à la garde de Béatrice, et tout le reste. Certes, et c'est cela qui égara les commentateurs, tout ce qui précède pouvait aussi s'appliquer à l'Eglise, à son histoire, à la Science sacrée ; mais Dante, tout pénétré des procédés littéraires des écrivains bibliques et les imitant de propos délibéré, pouvait donner plusieurs significations aux mêmes paroles ; il avertit, au second traité du Convito, qu'il parle volontiers en quatre sens à la fois. A moins donc de prétendre que le plus lucide et le plus logicien des poètes ne s'est point conformé aux règles qu'il se posa, il faut admettre, ainsi d'ailleurs que les textes y invitent, que les derniers chants du Purgatoire doivent recevoir simultanément quatre interprétations : leur sens littéral, qui est le plus soutenu, est la narration de l'amour réel de Dante pour la vraie Béatrice ; leur sens allégorique est la peinture de la Sagesse divine souS les traits de celleci ; leur sens moral est le récit de la conversion d'une âme ; leur sens anagogique est l'histoire même de l'Eglise militante, de ses gloires passées, de ses périls actuels et de ses triomphes prochains. Tout jusqu'à présent confirme donc

notre thèse : Dame eut pour principal objet, en son poème, de diviniser Béatrice pour jouir mieux de son amour, et quand, décrivant quelque autre chose, il la pare de la beauté de Béatrice, il ne cesse d'aimer celle-ci grandie jusqu'à l'infini, que pour aimer l'infini non point seulement en elle et en sa compagnie, mais encore dans la splendeur même que l'Infini reçoit du rayonnement de Béatrice sur le ciel tout entier*.

Le Paradis s'ouvre devant lui. A partir de l'époque de sa vie où il en commence la description, il l'habite par avance avec Béatrice, transhumané comme elle, parmi la lumière et les harmonies, dans un enchantement intellectuel et sensible sans fin. Le suivrons-nous longuement ici ? Non, car la dernière partie de son poème ne nous révèle presque rien que nous ne sachions déjà ; et puis, le récit de ses joies d'alors, comme le récit de toute joie, surtout de joies aussi sublimes, risquerait d'être monotone, fait par un autre que Dante. Lui-même est obligé, comme poète et comme homme, de se distraire de sa félicité d'amant : il lui faut chercher encore autre chose que Béatrice dans ce ciel où cependant elle ne se meut point sans qu'on ne s'écrie à son approche : « Voici qui accroîtra nos amours ! » Ainsi fait tout mortel épris dont les désirs sont comblés : il ne peut s'en tenir à la contemplation du visage aimé, mais il se plaît à parcourir, avec l'être qu'il chérit, des régions inconnues, à converser avec lui sur de nobles sujets, à admirer avec lui des merveilles qui pourtant les détournent de la préoccupation de leur amour réciproque. De la sorte s'expfique la différence présentée par la troisième partie du poème avec la fin du second. Bien souvent, dans le Paradis y Dante insistera sur la grâce et la valeur de sa dame et lui reconnaîtra un charme, une puissance surnaturels ; mais ni comme poète, ni comme homme, ni, ajou-

1. Alors môme qa'il peut paraître un instant oublier la personne de Béatrice pour chanter sous son nom un objet plus élevé, quelque chose rappelle toujours son souci de glorifier sa dame ; sa passion humaine transparaît à peu près sans discontinuité .

tons-le, comme chrétien, il ne pouvait célébrer toujours Béatrice divinisée. Aussi supplée-t-il à ce qui lui semble désormais manquer à ses louanges, en célébrant, chaque fois qu*il se distrait de fiéatrice, le divin sous le symbole d'un Amour infiniment tendre et pénétrant, d'une Intelligence incréée belle de la beauté de Béatrice ; c'est l'une des deux passions dont nous parlons, celle qui aboutit à labéatrisation du divin, qui fait l'intérim de l'autre, et sert de succédané à celle qui divinise Béatrice. Mais l'élue ne perd presque rien à ne plus paraître qu'une élue, tant elle demeure incomparable, tant elle est aimée, tant elle ajoute à la beauté des sphères célestes.

Achevons donc brièvement le roman de Dante. Dans le Paradis^ Dieu, le Premier Amour, reprend le rang qui lui convient, mais, on le peut aisément constater, sans que Béatrice en soit notablement moins divine. Elle sait y rappeler à Dante que le ciel n'est pas seulement dans ses yeux ; même, elle sourit, bienveillante, quand il l'oublie un instant pour s'absorber dans la contemplation de quelque autre créature bienheureuse. Le plu» parfait des amours d'élection ne peut être égoïste : comme l'amour de Dieu, auquel il ressemble, avec lequel il se fond, il élargit les cœurs. Béatrice, d'autre part, se montre l'amante du Premier Amour sans que celui qui voit le regard de l'aimée fixé sur le soleil du monde supérieur,en conçoive aucune jalousie. Dante croit prouver sans doute, par son propre exemple, que dès la terre, oh il est encore, un amour humain peut être assez relevé pour coexister en fait et rester conciliable en droit avec les aspirations que Dieu veut trouver dans nos âmes. Mais il a si longtemps éprouvé la double passion dont nous traitons,et toutes ses autres passions ont si bien fini par converger avec elle,qu'il devient presque impossible, à la tin, de poursuivre l'analyse que nous avons tentée. La fusion croissante de sentiments dont son âme est le lieu, voilà ce qui donne à son Paradis cette saveur spéciale que seul, à vrai dire, l'auteur qui vécut le poème pouvait complètement goûter. Le Paradis n'est pas susceptible d'être compris par d'autres aussi bien que Y Enfer

et le Purgatoire^ dont le pittoresque est d'ailleurs plus abordable au commun des hommes. Et pourtant, ils ne manquent pas, dans le Paradis^ les passages qui désignent clairement, sous le bonheur suprasensible, le bonheur de Tamant ; derrière l'image de la Sagesse, celle de Béatrice ; et, dans Béatrice élue, la femme aimée sur la terre. Mais peut-être Tunique Dante put-il apercevoir son amie comme il la peignit en son état surnaturel ? Qui a connu la volupté des émotions religieuses, dans la communion surtout, sent bien des vers du poète qui ne disent presque rien aux autres. Mais un seul homme aima Béatrice ! Et nul mortel ne sait même plus quelle était la couleur des yeux dont le regard blessa le cœur de Dante enfant. Il nous avertît lui-même , avons-nous dit , que Dieu seul peut bien comprendre la beauté de Béatrice ; il ne veut la découvrir que graduellement, car si elle paraissait tout à coup dans tout son éclat, il serait réduit en cendres ainsi que le fut Sémélé ; comme la vue de Dieu, la vue de Béatrice telle qu'elle est, excède la force des sens d'un homme ; la mémoire même de ce que les visions de Dante eurent de plus doux reste toujours imparfaite. 11 semble obsédé par ridée fixe de se former d'elle une représentation que, malgré toute son imagination et tout son génie, il ne peut achever ; il tente d'imaginer d'elle l'inimaginable. Est-il donc surprenant que le Paradis dantesque touche peu nombre de lecteurs et jusqu'à certains hommes qui ont connu le grand ar^our ?

Quoi qu'il en soit, l'extraordinaire passion de Dante s'exprime ici, à certains égards, plus complètement peut-être qu'ailleurs, bien que d'une manière propre à dérouter le lecteur moderne. A son époque, la science et la métaphysique, aussi incertaines l'une que l'autre en leurs voies, n'avaient point cette froideur, celte impassibilité qui caractérisent l'activité de la pensée devenue essentiellement critique ; combien elles sont encore poésie, souvent, à l'aube du quatorzième siècle ! Elles le sont surtout pour un poète. C'est pourquoi l'amour du vrai peut s'accroître en l'âme de Dante sans éteindre les autres sentiments ; son amour pour Béa-

trice peut trouver jusque dans les syllogismes un aliment merveilleux. Quand donc Tidée lui vient démettre dans la bouche de l'aimée les enseignements de la Sagesse, quand il entreprend de décrire la créature qu'il adore, à l'aide d'éléments puisés dans l'observation de la nature, dans les livres profanes et jusque dans la théologie, il n'a pas à craindre de voir sa passion s'éteindre : prêter à Béatrice l'apparence d'une abstraction, d'une entité métaphysique, c'est,pour lui, la faire plus grande encore, c'est se la rendre plus aimable, la chérir avec son intelligence en même temps qu'avec son cœur. Pour ce scolastique, les suprêmes abstractions vivent, et siègent au sommet, au principe de l'être. Comme il est naturel, cependant, il cesse souvent d'entendre les paroles qui l'instruisent pour n'écouter que leur musique, pour ne voir que le sourire qui rendrait un homme heureux au milieu du feu ; mais quoi ? Les Saints dédaignent-ils, eux, d'interrompre leur Âlleluiapour se presser autour de cette créature incomparable ? Les sourires qui précèdent ou suivent ses paroles font, en réalité, l'intérêt principal des discours de Béatrice ; c'est toujours à ses yeux qu'il revient' ; il va vers Dieu surtout parce qu'il y va avec elle, par elle, parce qu'elle est plus belle en Dieu qu'elle n'était jadis. Il nous le dit : même à l'heure des dissertations les plus graves, elle demeure celle pour qui jamais il n'interrompit son chant. On dirait que la Sagesse n'est plus que le symbole de Béatrice, quand Béatrice n'est point elle-même la Sagesse. Donc, encore une fois, tous les arguments de ceux qui trouvent impossible et même indigne de Dante d'avoir toujours brûlé pour la fille de Portinari, se retournent contre eux : les transformations mêmes de sa première flamme prouventqu'elle dura sous ces transformations, qui en rendirent possible, qui en expliquent la durée : si son goût littéraire, sa raison, son orthodoxie, si la nature même du cœur humain et les lois fatales du changement des sentiments avec l'âge lui défendent de se maintenir dans une exaltation absolument continue et surtout de diviniser toujours expressément Béatrice, il n'importe : elle demeure toujours à la première place dans son cœur, elle

revêt successivement les formes appropriées aux genres de sentiments dont son amant est successivement capable ; et c'est ainsi qu'elle peut être aimée toujours, et toujours plus passionnément et toujours plus subtilemeht.

La voici maintenant arrivée avec lui à la sphère d'où elle partit pour envoyer Virgile à son secours ; elle reprend sa place, à une longue distance du centre des cieux, laissant S. Bernard le conduire jusqu'à l'Etre qui est le plus grand. Le dernier regard de l'amant, avant d'aller revoir les étoiles qui éclairent le monde terrestre, sera pour elle. Que ce regard est significatif ! Comme il confirme notre interprétation du mysticisme de Dante. La religion de Béatrice semble d'abord l'avoir assuré dans la vraie religion, mais elle devint vite en son cœur la rivale de celle-ci ; une rivale si habile qu'elle se fit agréer par celle qui est Tépouse légitime de l'âme fidèle à Dieu. Sans défiance, cette dernière consentit à parer l'autre de ses plus beaux rayons, si bien qu'elles devinrent très semblables, et que Dante put croire qu'il avait concilié le culte du Christ et celui d'une créature. 11 n'en était rien cependant : Dante oubliait combien ces cultes sont jaloux ! Béatrice fut, pour son cœur, divine et plus que divine finalement ; il fit servir son christianisme, comme son art, à l'intérêt suprême de sa passion sous les deux formes que nous avons dit. Les Saints lui conseillent de transmettre à la postérité le récit édifiant de son voyage, et il s'y engage ; mais ne s'est-il pas depuis longtemps promis d'éle* ver ce monument à la gloire de Béatrice ? C'est vraiment dans ce but qu'il écrivit tout son poème, qu'il amassa tout ce trésor de connaissances qu'il y répand à pleines mains.

Le poème terminé, Dante attend la mort, et se prépare à figurer en un cortège pareil à celui qu'il contempla dans -le Paradis terrestre. Le roman dont les épisodes avaient été, depuis la disparition de l'aimée, chaque vision, chaque vers du poète ayant trait à Béatrice, devait avoir pour terme, ses paroles en font foi, la réalisation triomphante des imaginations ainsi vécues et transcrites. Dante est mort sans doute avec le sentiment du prophète qui entend sonner l'heure

marquée pour les événements qu*51 a prédits. Même, n'avait-il pas anticipé sur l'au-delà, puisqu'il avait su, dès ce monde, se donner Hllusion de vivre où la joie s'éternise ?

§ II. — Le Gibelin

L'homme en qui la^passion de Tamour, la plus absorbante de toutes, la plus exclusive et la plus richement caractérisée peut-être, s'était déployée sans s'amoindrir en une multitude de sentiments si divers dans l'unité de leur inspiration, pouvait aussi n'être point l'homme d'une seule passion. Il convenait même à sa nature de dépenser, en des émotions actives, l'excès de cette ardeur qu'il n'épuisait pas toute en travaillant à l'immortalisation de Béatrice. N'avait-il point assez d'imagination pour accorder,avec son idéal d'amant, un idéal politique, pour les célébrer tour à tour ou même tous deux à la fois ? Rien en eux ne s'y opposait formellement, car, à tout prendre, l'Empire ne pouvait être l'objet d'un culte plus jaloux que ne l'était le culte épuré de Dante pour la Béatrice céleste. C'est plutôt entre la conception impériale et l'orthodoxie romaine qu'un conflit était possible. Il serait tentant de suivre le grand Gibelin dans ses efforts pour hâter la restauration de Tordre politique qui lui semble le seul légitime et raisonnable, de dépouiller les Lettres où il prêche la vérité patriotique et sociale à qui pouvait hâter sa réalisation. Mais le Dante agissant, et les lettres sont des actions, n'est point lobjet de notre étude : c'est son âme que nous scrutons, qui ne se livre tout entière que lorsqu'il chante ou théorise; ainsi en est-il de la plupart des grands intellectuels qui voulurent aussi être des actifs. Notre but est même plus restreint encore : nous ne voulons formuler, nous l'avons indiqué dès le début de ce livre, que l'essentiel de son âme et le rapport de sa mentalité propre avec la mentalité catholique ; c'est sa religion, c'est l'originalité de sa mysticité qu'il nous faut préciser. Aussi l'étudicrons-nous ici tout d'abord dans le traité De Monarckia et dans le Convito qui sont l'un pour l'autre, sur bien des points, un précieux corn-

mentaîre. Puis, nous reprendrons la Divine Comédie *, mais plus courtement, car la passion gibeline y dégénère trop souvent en pure haine contre les Guelfes ou s'y confond avec le patriotisme italien ou même florentin de Dante, tous sentiments qui ne sauraient donner lieu ici à des commentaires d'un grand intérêt.

Partout régnait, à l'époque de Dante, une politique oscillant entre la poursuite violente ou perfide des intérêts personnels et un empirisme chaotique indigne, chez les mieux intentionnés des princes, de cette nature humaine dont l'attribut principal est de pouvoir conformer ses actes à la r^dson. Le poète qui est aussi un penseur s'en indigne, et il s'efforce de construire une politique de principes, propre à satisfaire l'intelligence. Cette tentative, dont Tinspiration première tout au moins est profondément intellectualiste, constitue, après la merveille de son poème, son plus grand titre à la renommée ; car si sa politique n'est pas de tout point originale et rappelle fréquemment celles de Platon ou d'Arislote, elle est bien plus sienne que sa physique et sa théologie, où il se montre, on doit le reconnaître, inférieur aux savants de son temps ; il les suit à peu près en ce qui concerne ces deux dernières disciplines, même quand ses dispositions affectives l'inclinent à modifier quelque peu (ce qu'il fait d'ailleurs plutôt en artiste) leurs vues sur l'univers. Ce n'est pas encore le mystique, mais seulement le théiste chrétien qui apparaît, dans le dessein annoncé par Dante de développer une théorie de la société humaine conforme à la volonté divine ; et même, à certains égards, la tendance théologique et la tendance rationaliste s'équilibrent chez celui qui considère si volontiers la loi souveraine à travers la nature, et qui révère en Dieu la source de la science autant que TEtre doué de toutes les per^

1. Les sources, pour l'élude que nous abordons ici, sont principalement : le De Monarchia en entier ; le Convito, IV» trait. ; le De vulgari eloquio^ passim ; et constamment la Divine Comédie,

fectioDs. Donc, en son principe tout au moins, la politique de Dante est à peu près celle d'un pur intellectualiste.

L'intellectualisme se dessine peut-être plus nettement encore, chez lui, lorsqu'il assigne pour but, aux chefs des nations, de réaliser sur cette terre la béatitude. Par ce terme, qui cependant rappelle la théologie, nous devons entendre le bonheur naturel, qu'il veut pour tous ; sans forcer sa pensée, nous pouvons dire qu'il marque pour fin, à la société, la poursuite de l'intérêt général. Rien certes n'est capable de satisfaire autant la raison qu'une théorie dont la fin est aussi positive, aussi une et aussi vaste ; le domaine de la moralité sociale s'y trouve d'ailleurs nettement distingué de celui des fins surnaturelles ; il n'y est enfin tenu tout d'abord aucun compte de la manière dont l'humanité s'est artificiellement divisée en plusieurs na* tiens.

Mais on aperçoit vite une première différence entre l'intellectualisme de Dante et celui des sociologues modernes. Pour le premier,le caractère rationnel et moral de la société idéale sera la cause même de sa félicité ; la vérité mise en pratique a par elle-même un pouvoir eudémonique, parce qu'elle s'identifie avec Dieu même qui est raison et justice. Aujourd'hui, on jugerait plutôt de la rationalité et de la moralité des institutions, d'après la quantité de bonheur qu'elles sont aptes à dispenser au sein d'une collectivité. L'explication de cette différence est aisée : notre sociologie n'a guère d'attaches métaphysiques, ou, si elle ena,ellessont autres qu'au XIII* siècle. Dante, lui, resta toujours pénétré d'idées antiques et chrétiennes. Pour Socrate, Platon et les Stoïciens, l'action ne dépendait que de la pensée, et la source de la joie elle-même, comme celle de la moralité, résidait dans le jugement : elles étaient illusoires ou véritables, selon que le jugement était ou non erroné. Et Aristote,avant les Scolastiques, considérait le plaisir comme nécessairement consécutif à l'acte propre de l'homme, c'est-à-dire qu'il le plaçait dans une vie conforme à la raison. De ces philosophes, Dante tenait sa foi inébranlable à la royauté de la pensée, son optimisme intellectualiste. D'autre part, l'accord, dès ce

monde, de la vertu et du bonheur était couramment admis dans le Christianisme comme une conséquence logique de la notion de Providence ; on y proclamait, comme dans le Platonisme, Tidentité des vérités premières avec Dieu même, avec un Dieu dont la personnalité, effacée chez Platon, Aristote et Plotin, s'était accusée au point d'absorber le reste de son essence. L'intellectualisme de Dante ne pou^ vait donc pas plus demeurer abstrait qu'il ne pouvait être, par anticipation, de tendance positiviste ; il devait affecter de préférence, le plus souvent, .une forme théologique, et joindre àladoration antique de la norme abstraite du vrai, l'adoration chrétienne de laVérité identifiée avec Dieu même.

Cependant, bien que son intellectualisme soit en définitive fort opposé à celui qui règne chez la plupart des sociologues modernes, bien qu'il se teinte de mysticisme et non point seulement de théologie, ainsi que nous le montrerons tout à l'heure, il sait procéder avec une rigueur et une sagesse telles, qu'aujourd'hui encore les théories politiques de Dante sont dignes d'attirer, sur plusieurs points, l'attention du penseur.

Voici d'abord, selon lui, les éléments de ce bonheur social dont la réalisation est le but et la raison d'être du pouvoir, La paix à l'intérieur et à l'extérieur est le premier, car, sans elle, rien ne saurait assurer l'exercice des vertus privées, les loisirs indispensables à la recherche du vrai et à la production des belles œuvres, la sécurité requise pour les occupations d'où résulte le bien-être matériel. Le second de ces éléments est la liberté, qui rend pacifique et favorise,en toute âme bien disposée, le goût de la science qui jamais ne manque d'engendrer l'amour du bien. Le troisième est la connaissance et la diffusion de la vérité, car le savoir dégoûte Phomme de tout désordre politique ou moral, et rend ami de l'ordre que ce même savoir organise et conserve. Le quatrième est la vertu, qui n'a rien à redouter de la liberté, qu'elle réclame toujours sans arrière-pensée ; elle redouble la force de tous les nobles désirs dont elle est déjà le fruit, et elle garantit la continuité de tous les efforts utiles; Il serait aisé de traduire en

un langage tout à fait moderne cet idéal social de Dante ; pour le faire tout à fait nôtre, il suffirait de le compléter, mais on n'aurait nul besoin de le changer.

Longtemps, la suite des déductions de Dante se soutient dans cet esprit ou le reprend aussitôt quand elle Ta un moment abandonné. Il ne perd pas de vue son principe, dont la vérité est absolue : la justification de lautorité est dans sa nécessité même ; elle cesse d'être légitime quand elle méconnaît sa fin naturelle, qui est l'intérêt général. Et il nous faut toujours entendre parla l'intérêt de l'humanité prise dans son ensemble. Les lois sont faites pour les cités ; les consuls sont faits pour assurer le respect des lois ; les rois n'existent que pour le bien des nations, et s'il faut un monarque suprême, c'est pour rappeler aux rois leurs véritables fonctions.

Le Monarque suprême ! Il semble à la raison de Dante, et non seulement à son cœur, séduit pour d'autres causes par l'idéal impérial, qu'un tel chef est indispensable, nous ne dirons point au progrès, car cette idée est trop moderne, mais à l'accomplissement des destinées temporelles de l'humanité. Sans le suivre jusque-là, nous devons reconnaître la force des arguments qu'il présente. 11 ne voit aucune raison pour effacer les frontières ; il paraît soupçonner les services d'ordre intellectuel et esthétique que peuvent rendre les divers génies nationaux. Mais l'expérience et le raisonnement lui ont appris aussi que des rivalités sont inévitables entre lespeuples,entre les princes et les peuples comme entre les citoyens d'un même pays, et que la guerre sous toutes ses formes est inutile quand elle n'est point funeste aux partis en lutte, et qu'elle est abominable en elle-même autant qu'absurde. De là suit, à ses yeux, qu'il faut un arbitre supérieur aux rois,qui juge leurs diflTérends, qui juge aussi entre eux et leurs peuples, comme eux ou les consuls jugent ou doivent juger entre les citoyens. Il va plus loin, en un sens, que la plupart des pacifistes contemporains. C'est Tuninationalisme des anarchistes qu'il rêve, mais sans l'anarchie ; c'est la fusion des patries au sein d'une patrie universelle où elles resteraient distinctes,

soumises à des chefs relativement indépendants, mais qui relèveraient néanmoins d'un chef suprême, gardien de l'ordre universel.

Il est remarquable que le monarque mondial ait pour rôle essentiel, dans la politique dantesque, ce rôle d'arbitre. Si Dante veut aussi qu'il soit philosophe, ce n'est point qu'il prétende l'ériger surtout en éducateur, en organisateur du genre humain. Loin de là ; le désirable doit venir principalement, lui semble-t-il, de la libre initiative des sujets. Mais pour contenir la méchanceté, l'envie ou la sottise, il faut que le pouvoir connaisse le bien et possède la sagesse qui rend juste et habile. Ce sera d'ailleurs pour l'autorité, qui ne peut se passer de respect et de foi, sinon la garantie d'une puissance toujours bienfaisante et facile à exercer, du moins le moyen le plus sûr de s'entourer de cette majesté dont elle a besoin pour être grandement efficace. La compétence, dirions-nous, est le premier des titres au commandement, et celui dont la valeur est en fait le moins contestée.

L'absolue indépendance est aussi revendiquée par Dante pour le Roi des rois ; non pas qu'il veuille l'exalter comme une sorte de personnage sacré par lui-même, mais parce que, sans l'indépendance absolue, il ne saurait être ni l'arbitre tout puissant qui doit faire contrepoids aux puissances multiples se partageant la terre, ni l'arbitre assuré contre la tentation de l'injustice. Ce dernier point est fort curieux; pour Dante, l'autorité sans limites, dangereuse si elle réunit le pouvoir spirituel et le temporel, ou encore si elle est celle d'un tyran local, devient Tantidote de la tyrannie pour un monarque tel que son empereur : qui n'a pas de rivaux, ne hait et n'envie personne, ne s'offusque de la liberté de personne par conséquent, et cela surtout s'il est philosophe, car il sait alors que les libertés par lui protégées le garderont lui-même. Que craindrait-il des justes, s'il veut le premier la justice? Usera-t-il de sa liberté pour une autre fin que la protection de la liberté d'autrui ?

Toutefois, le Monarque ne sera effectivement libre et puissant que s'il dispose d'une force qu'il puisse opposer

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victorieusement à la coalition éventuelle de nombreuses forces subalternes, et tout d'abord employer à établir son autorité sur les nations qui refuseraient de s'y plier. C'est pourquoi le Monarque ne peut être simplement un homme, ni seulement quelques hommes, mais il doit être tout un peuple en même temps qu'un être individuel ; il sera le chef d'un peuple avec lequel il partagera, ou, si l'on préfère, qui partagera avec lui le souverain pouvoir, la souveraine majesté : lui sera la tête, et ce peuple sera le bras. On peut n'être point impérialiste ; mais il faut avouer que cette doctrine, ainsi défendue, n'est point sans valeur : avant les Gibelins, Rome, et après eux l'Autriche, la France, l'Allemagne, l'Angleterre enfin et les Etats-Unis eux-mêmes ont fait ou font encore un rêve analogue, autour duquel on a fait ou l'on fait valoir des arguments partiellement identiques. La doctrine plus philosophique du confédérationnisme est la dernière expression de cette conception politique : c'est cette conception même, moins l'idée du Roi suprême ou même moins l'idée monarchique, mais c'est elle encore.

Il s'agit donc, pour Dante, de désigner, par voie démonstrative, le Peuple Roi et l'Empereur. Nous, quand il s'agit de nous choisir des maîtres, nous partons de cet axiome que le pouvoir réside fondamentalement dans les citoyens, où nous voyons non seulement des fins pour le pouvoir, comme Dante, mais encore, plus conséquents que lui, des êtres dont l'autonomie doit être respectée dans la vie politique aussi bien que dans la vie civile. Sommes-nous métaphysiciens? Nous mettons dans le peuple la raison intelli^ble de l'autorité. Sommes-nous croyants? Nous lui transférons le droit divin attribué aux rois par Bossuet. Le choix des maîtres est donc, pour nous, affaire d'élection humaine. Mais Dante ne peut penser de cette manière. Il va jusqu'à exiger du pouvoir qu'il réalise la liberté ; mais le chef est encore, à ses yeux, plutôt celui qui octroie que celui qui reconnaît la liberté ; le devoir du chef incombe essentiellement à celui-ci devant sa conscience individuelle et devant Dieu ; mais ce n'est point un devoir à lui délégué par la

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multitude en qui serait à l'origine le droit de choisir quelqu'un pour faire régner le droit. Dante n'a donc d'autre recours que de faire, du Ciel, le grand électeur du souverain pouvoir temporel. Mais quand il adopte cette solution, qu'est devenu l'intellectualiste ? Est-ce un syllogisme qui lui fournit vraiment la dernière de ses conclusions, celle qui s'imposera immédiatement à la conscience de l'univers comme le fait à réaliser? Ce n'est même plus le théologien qui parle alors en lui, mais le pur mystique.

D'autres raisons achèvent d'expliquer la volte-face mystique de la dialectique dantesque, si intellectualiste d'abord. Ceux d'entre nous qui, soucieux avant tout delà dignité humaine, la considèrent où elle réside, c'est-à-dire dans les personnes individuelles et non dans un vague concept abstrait d'on ne sait quelle humanité en soi, poussent à bout le principe libéral ; ils acceptent à l'avance tous les risques de la liberté et s'accommoderaient d'un Etat simple redresseur de torts. Mais le libéralisme de Dante ne pouvait être tel : le rationaliste qui est en lui, exige l'établissement d'un ordre sûr et définitif, autant que favorable à l'initiative des individualités. Il ne peut donc lui venir à Tesprit de charger celles-ci de s'organiser sans l'assistance constante d^un pouvoir offrant une garantie supérieure à celles des volontés humaines.

D'un autre côté, ceux d'entre nous qui veulent soustraire à tous les risques la société future,et qui parfois, d*ailleurs, fondent leur thèse sur un certain devoir, évidemment imposé à tout homme, de travailler à la réalisation d'un état social conforme à la justice intégrale autant que satisfaisant pour la raison, pour cette raison qui se réjouit de tout ordre stable et uniforme, ceux-ci tombent dans TEtatisme ; ils y tombent pour avoir confondu la morale et la politique dans toute leur étendue, comme si la majorité avait, plus qu'une minorité, le droit de réaliser par la force toute la justice indistinctement, le droit de dogmatiser pour l'humanité entière, et d'imposer à tous sa vérité. Comme nos Etatistes, Dante veut atténuer par l'emploi de la force les vices dont souffre la société, et il étend plus loin que

bien des réformistes actuels le rôle arbitral et régularisateur du pouvoir. Mais il n'a point, d'autre part, cette idée toute moderne et fort contestable, que les opinions des majorités sont sacrées, et leurs décisions obligatoires pour les minorités. Pas plus donc qu'il ne peut songer à remplacer en grande partie le gouvernement par des syndicats de toute sorte où Ton entrerait et dont on sortirait librement, il ne peut reconnaître à la majorité la fonction de nommer les directeurs de toutes les affaires temporelles. Mais admettant, comme eux, que tout le contenu du devoir social rentre au moins par quelque côté dans la politique, il n'a, à ce point de vue aussi, d'autre recours que de demander à Dieu de désigner lui-même le pouvoir souverain : les hommes ne sauraient nommer le plus intelligent, le plus digne. Dante n'est point l'agent électoral principal de l'Empereur, il est celui qui prêche de se soumettre au chef que Dieu seul peut choisir. Son rôle est d'un prophète.

Il est inutile de considérer longuement l'importance de l'idée d'unité dans sa politique ; l'unité est une des formes de la perfection divine dans la théologie chrétienne, et ceci n'est pas sans influence sur le parti pris dantesque de concentrer le pouvoir temporel entre les mains d'un seul chef. De même, son libéralisme lui est commandé par sa foi : Dieu oblige sans contraindre, sauf à punir ensuite. Il a des ministres de sa volonté,qui sont des anges présidant aux mouvements des sphères célestes : il y a donc place, au dessous de l'Empereur, pour des rois. De même aussi que la puissance céleste est bienfaisante, pacificatrice et illuminatrice, la puissance politique doit posséder toutes ces qualités. Mais ce qui nous importe spécialement ici, c'est de comprendre comment non seulement le théologien, mais le mystique s'unit en lui à l'intellectualiste. Le mystique vient à point pour tirer ce dernier d'un embarras dont aucun expédient humain ne le peut faire sortir et devant lequel la simple théologie elle-même reste muette. Il croit lire, dans l'histoire du Christianisme, l'indication d'un privilège incontestablement accordé à la ville de Rome comme siège de la puissance temporelle. Il n'est pas jusqu'à l'inscription

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de Jésus sur les registres de recensement de l'Empire, et à sa condamnation par un magistrat romain, dont il ne fasse état. Le lieu où le Christ est romain est la vraie capitale ; les Romains sont le peuple élu; TEmpereur de Tunivers, c'est TEmpereur romain.

Mais ce n'est pas seulement le mystique qui conclut ainsi ; c'est également le patriote italien et florentin, le partisan des Blancs contre les Noirs ; c'est, enfin, l'admirateur passionné de cette antiquité romaine qui représente à ses yeux l'épanouissement des vertus humaines les plus glorieuses et du génie littéraire le plus éclatant. Quelle paix et quelle félicité pour Florence,si Tidéal gibelin se réalise ! Et tant de grandes actions, tant de beaux livres, legs incomparable de ritalie antique,ne sont-ce point, pour l'Italie de son temps, deà titres valables encore à l'hégémonie ? L'histoire de la conquête romaine lui paraît aussi miraculeuse que la conversion du monde au Christianisme ; le succès des armes romaines et la majesté de l'ancien empire sont empreints, à ses yeux, d'un caractère divin, en même temps qu'ils attestent la supériorité naturelle du peuple qui sut se faire obéir et respecter de toute la terre. Au reste, ce peuple, qui eut encore l'honneur de contribuer plus que tout autre à la diffusion de l'Evangile, n'eut-il point aussi conscience de ses destinées sans fin, en ce Virgile qui les annonça ? Place donc au successeur légitime des Césars ! Arrière les usurpateurs et les tyrans ! Que tous fassent hommage à celui que Dieu et l'histoire proclament et qu'appelle l'Italie entière !

Nous pouvions donc parler sans exagération d'un Gibellinisme théologique ; ce nom convient au mysticisme politique où se perd l'intellectualisme de Dante sociologue ; son patriotisme et son amour des lettres, ardents comme des religions, s'unissent aisément à sa passion gibeline, en épousent et en multiplient l'enthousiasme, de même que sa dialectique et son mysticisme se prêtent toujours un mutuel appui. En étudiant, maintenant, l'ennemi des Guelfes, qu'il faut savoir distinguer du pur gibelin, nous confirmerons encore sur quelques points,et toujours sans aborder la Di-

vine Comédie^ description systématique de Tâme de Dante que nous avons présentée d'abord.

Quel sujet de douleur et d'indignation, pour l'homme qui portait en son cœur un tel idéal, dans le spectale qu'offrait alors ritalie et en particulier Florence ! Les causes de tous les malheurs dont le gibelin savait le remède, c'étaient les prétentions et les vices de tous ces princes, sans autres titres que la faveur d'indignes partisans, qui s'obstinaient en des luttes meurtrières et ignoraient jusqu'aux moyens de conserver leur puissance mal acquise; c'était surtout l'ambition insatiable delaCourde Rome, qui aggravait ou même fomentait les divisions pour accroître sa part de richesse et de pouvoir; et c'étaient aussi les menées sourdes ou effrontées de plu sieurs princes étrangers qui, pareils à des bêtes de proie, guettaient leprogrès du mal auquel ils travaillaient,attendant le moment de fondre sur l'Italie pour consommer sa perte. C'est pourquoi la passion plutôt intellectuelle d'abord du gibelin s'exaspéra : déjà doublée par cette passion, la haine généreuse de Dante pour les Guelfes la transforma en un âpre et violent amour. Mais sur ce point comme sur tout autre, Dante ne s'abandonne point aux seuls mouvements de son cœur. 11 cherche et il trouve des arguments pour justifier ses admirations et ses colères. On va voir l'ennemi acharné des Guelfes compléter sa théorie impérialiste et fonder sa théorie des attributions pontificales, par des raisons dignes du plus impassible des penseurs.

Bien que la raison aime les idées claires et les définitions précises, le savoir ne peut pourtant pas contenir que de tels éléments. La connaissance doit tenter de débuter et vouloir finir dans la lumière ; mais, dans l'intervalle, que de fois le vrai savant, le savant moderne doit être moins ambitieux ! Au temps de Dante, on n'apercevait point encore l'extrême complexité des vrais problèmes ; on croyait avoir atteint la science dès que l'esprit pouvait reposer ses regards sur des classifications très nettes ; et c'était un jeu relativement aisé,ensuite,que de subtiliser a /)nV>n sur des

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concepts bien ordonnés. Aussi les raisonnements politiques de Dante, comme on a pu déjà le remarquer, sont plus logiques que profonds. Tout se simplifie à ses yeux quand il ne s'agit point, pour son esprit, soit de se mouvoir dans les régions où le cœur introduit l'infinie et confuse richesse de ses préoccupations, soit de creuser sur place sous une idée qui lui vient de l'Ecole. Ici même, où il se montre très original, sa spéculation nous semble simpliste en sa rigueur, mais elle est hardie pourtant, et profonde parfois à cause de cela même.

Suivant lui, il doit y avoir deux puissances, comme il y a deux essences irréductibles : à Tâme, correspondra la puissance spirituelle; au corps, la temporelle. Mais la seconde ne se bornera pas, néanmoins,au soin des seuls intérêts matériels : Dante exige que le prince soit autre chose encore qu'une grandeur de chair, il veut qu'il soit un sage. Pour être habile dans les choses qui regardent le bien-être des hommes, ce sage aura aussi la doctrine de la vraie félicité, où intervient la morale ; c'est bien comme une sagesse laïque, contenant, à côté de ce que nous appellerions la science, un peu aussi de ce que nous nommons une morale indépendante ; c'est bien une telle sagesse que devra posséder le prince. Le goût si scolastique cependant des distinctions très accusées, fait arriver Dante au seuil de la conception toute cartésienne, toute moderne, d'une science humaine autonome, allons plus loin, d'une philosophie autonome. Il ne se rendit certes pas compte de la portée de cette nouveauté, qui est loin d'apparaître partout en son œuvre ; mais il n'importe : bien plus encore qu'il ne sépare le matériel et le spirituel, il sépare, ici du moins, le spirituel humain et le surnaturel. Avions-nous tort de déclarer qu'à côté de son gibellinisme théologique, Dante possède une théologie gibeline ? Dire philosophie gibeline ne serait point assez.

Celui qui reconnaît ainsi deux félicités,qui distingue deux sociétés dont chaque homme fait partie parce que sa nature est constituée par deux principes qu'il ne faut pas confondre, celui qui conçoit deux éthiques dont l'inférieure a son

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domaine propre comme la supérieure, ne peut manquer de revendiquer, pour le pouvoir temporel, des droits que l'autre pouvoir n'a point à sanctionner. C'est Thomme qui raisonne, tout autant que le chrétien, qui appelle l'Empereur un envoyé spécial de Dieu, un envoyé aussi spécial que Test le Pape lui-même. Donc, jamais un Pape ne peut légitimement ni introniser ni déposer un empereur. D'ailleurs, les faits lui prouvent le danger politique de la suprématie temporelle de la cour de Rome : les Papes sont mauvais princes ; il semble même à Dante qu'il n'en peut être autrement, car être princes, c'est, pour eux, sortir de leur rôle, c'est renoncer au zèle des âmes pour satisfaire une ambition humaine ; et une telle ambition entraîne à sa suite la cupidité, l'astuce, bref tous les vices qui caractérisent les mauvais conducteurs de peuples.

C'est ainsi que le gibellinisme de Dante transforme sa théologie ; non seulement il lui fait voir en Dieu une sorte d'Empereur supérieur à l'autre, un gouverneur de l'univers dont la puissance et l'habileté souveraines lui voilent parfois cette infinie charité que d'autres fois il contemple en lui de préférence ; mais le gibelin ne peut avoir, sur le Pape, une doctrine pareille à celle qui a cours de son temps. Cependant, il sait unir son christianisme à sa foi politique et même faire servir celle-ci à celui-là. L'intérêt de la chrétienté n'est-il pas que le Pape soit le meilleur Pape possible ? Qu'il se délivre donc des soucis qui le distraient de sa mission, qui le jettent dans des aventures où Thomme est assujetti à toutes les concupiscences, qu'il se contente d'être le Vicaire du Christ ! Son christianisme confirme Dante, finalement, dans sa doctrine politique et sociale. Et sa raison attend pour l'humanité des résultats merveilleux de la séparation définitive des deux pouvoirs ; car d'où viendrait le mal où l'ordre naturel est suivi, où la confusion n'existe pas, où chaque force travaille en respectant les limites qui lui sont assignées par sa définition, par son essence mêmes ? Le penseur et le théologien, d'accord en cela, satisfont aussi le mystique que rarement Dante cesse d'être. Il est trop poète, d'autre part, pour ne point ennoblir d'enthousiasme

ses conceptions les plus logiquement méditées, et son temps comme son tempérament font que son enthousiasme est toujours mystique au moins dans une certaine mesure : la beauté, la simplicité grandiose de sa théorie le ravissent ; il découvre, dans le monde ainsi régénéré, le règne de Dieu sur la terre ; TEmpereur lui paraît tel qu'un pape temporel, et son intelligence comme son cœur vouent à Tun et à Tau- Ire une admiration qui se fond avec son respect et son amour pour l'Etre qui seul a droit à l'adoration des hommes.

Mais est-ce Dieu ou l'Empire qui l'emporte en cette conciliation ? Car il n'est guère de conciliations possibles sans quelque sacrifice de part ou d'autre. Certes, toute la politique de Dante se complique de théologie et sa théologie se renforce de conceptions politiques très propres à la rendre plus acceptable encore à la raison en même temps que plus complète ; mais elle se subordonne aussi largement à sa politique. Il se passe entre elles quelque chose d'analogue à ce qui se passe entre son amour pour Dieu et son amour pour Béatrice. Comme Béatrice l'emporte, l'Idéal impérial l'emporte : le monde gagne plus que Dieu et le Pape, à la solution qu'apporte Dante. Le primat,à ce point de vue aussi, n'appartient point à Dieu. Hâtons-nous d'ajouter qu'où il s'agit des affaires publiques, ce fait n'a rien qui doive scandaliser un chrétien intelligent ; il faut plutôt louer Dante de n'avoir pas professé la théocratie, qui n'est pas plus postulée par l'Evangile qu'elle n'est fondée en raison. Mais il importait de rapprocher l'amant de l'idéal impérial, de Tamant de Béatrice. Qui les compare constate aussi que la passion politique de Dante fut inférieure, somme doute, à sa passion amoureuse, de même que son sentiment chrétien fut inférieurà toutes les deux et les servit plus qu'il ne les utilisa.

Il nous reste à interpréter, dans la Divine Comédie, les témoignages partout présents du gibellinisme de Dante. Dans cette œuvre se révèlent avec moins de précision peutêtre, mais avec une force plus grande encore, le côté proprement émotif de sa passion politique et la raison émotive

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de la fusion qui s'opéra entre elle et son christianisme; maïs, à ce moment de notre étude, ce qui nous intéresse le plus dans le poème, ce sont les liens que contractèrent cette passion et son amour pour Béatrice. Nous n'avons plus besoin, cette fois, de considérer en détail l'économie de la longue épopée : ni le pittoresque effrayant ou exquis des descriptions qui la remplissent, ni la documentation historique qui en fait le prix à d'autres points de vue, n'attireraient utilement notre attention. Il nous suffit d'avertir que ce qui tient quelques pages dans notre livre, occupa le poète toute sa vie et que bien peu des cent chants de la Divine Comédie laissent oublier l'auteur du De Monarchia^ les enthousiasmes et les colères du politique militant.

Son Enfer est avant tout le pilori de tous les lâches, de tous les traîtres au bien public ; il semble fait davantage encore pour les Guelfes que pour les ennemis de Dieu. D'ailleurs, ne sont-ils point, et doublement, des impies, ceux qui s'opposent à l'avènement du Lévrier qui doit chasser la Louve,le Lion et la Panthère ? Ils contreviennent à la volonté du Dieu qui veut rËmpire,et favorisent les entreprises injustes des princes, des clercs, des papes cupides, luxurieux et trompeurs. Ne pouvant placer dans le Paradis les grands hommes de l'antiquité classique, Dante leur assigne du moins un séjour de félicité plus beau que l'Elysée païen ; Tamour des lettres et de la renommée, et toutes les vertus humaines qui font les Etats forts et glorieux, méritent à ses yeux une éternité de bonheur ; bien que très inférieure à la béatitudecéleste,cellequi revientaux héros,aux philosophes, aux orateurs et aux poètes qui n'ont point connu le Christ, est très enviable encore. On dirait aussi que le souci des destinées de l'Italie, et spécialement de Florence, est l'une des préoccupations les plus vives et les plus constantes de l'autre monde ; d'une extrémité à l'autre de l'Enfer, on déplore l'existence des factions politiques et l'on prédit des catastrophes prochaines ; on oublie, pour se liyrer à de tels discours, de blasphémer Dieu et de souffrir ; les passions politiques des damnés restent ardentes coo^me avant leur trépas ; cQxx\ qui servirent la cause gibeline conservent de;

ce chef une noblesse qui les rend supérieurs à leur sort, et leur vaut la pitié de Dante qui va à toute âme vaillante et fière. Qu'il faut être capable d'amour, mais d'un amour uniquement humain, pour haïr comme sait haïr Dante ! Rien n'égale la férocité de sa joie devant les supplices, qu'à l'occasion il accroît lui-même, de tous ces malheureux dont les affres lui enlèvent pourtant, quelquefois, jusqu'au sentiment. Comme on voit bien que le vrai amour du vrai Dieu n'est point en son cœur, et que ses passions naturelles sont les plus vigoureuses ! Sa théologie même en est modifiée ; elle n'est en certains points, disions-nous, que celle d'un gibelin : soyons plus précis, disons d'un ennenîi des Guelfes, comme elle est souvent d'un païen, d'un homme dont les sens et dont l'orgueil ne sont point domptés. Rarement, ici, le philosophe apparaît dans le moraliste ; sa pitié, quand il en a, n'est point celle d'un penseur. Des vérités les plus sublimes, il se fait une arme pour écraser ses ennemis ; il cherche en scolastique des raisons de trouver plus méchants, plus justement punis, plus dignes des plus atroces douleurs, tous ceux qu'il hait. Ce n'est donc point à la façon d'un moderne, en son Enfer du moins, qu'il met,parmi les plus noirs péchés, ceux qui sont contre le bien public. Ce n'est pas non plus le chrétien qui place Brutus et Cassius à côté de Judas sous les dents de l'épouvantable Lucifer dont les trois bouches les broyent sans trêve, à jamais. Quand il se fait conférer, par quelque habitant de l'au-delà, la mission d'éclairer ses concitoyens sur leurs devoirs, ce n'est pas toujours qu'il cherche vraiment dans la raison et en Dieu la règle suprême de la vérité politique ; mais il asservit fréquemment sa philosophie et sa théologie à son gibellinisme ; il le relève de tout ce qui peut le rendre plus péremptoire et le consacrer, mais sa passion politique pénètre profondément cette philosophie et cette théologie.

Dans le Purgatoire, la haine anti-guelfe, toujours aussi violente, éclate moins souvent, et Tamour de l'idéal gibelin s'exprime avec plus de sérénité : c'est que Béatrice est proche, Béatrice qui verse la paix comme fait la grâce divine. Que

de fois cependant, en ce séjour dont le mal est encore la raison d'être, la passion politique de Dante se déploie en ironies mordantes et en méprisantes invectives ! Qu'on relise la virulente apostrophe de Sordello, et la peinture de la Prostituée romaine, escortée des sept Péchés mortels, égarée parmi les monstres qui détournent l'Eglise de sa mission ! Il est au reste facile de classer avec les hérétiques et les pécheurs ordinaires, ces Guelfes de haute ou de basse marque, ces persécuteurs de la véritable Eglise, ces princes avides, italiens ou étrangers, qui prolongent l'anarchie du monde ; il est facile de condamner au nom du Christ comme au nom de la raison, la réunion dans les mêmes mains des deux pouvoirs dont Tun obscurcit l'autre, qui se vicient réciproquement dès que l'un ne craint point Tautre. Dante raisonne, sur ce point, autant en homme d'état qu'en chrétien. Dans son enthousiasme, il ose assimiler la vérité politique à la vérité religieuse au point de penser que celui dont l'âme n'est pas pure ne peut pas plus comprendre la première que la seconde ; non seulement il veut que Rome, veuve de son César, retrouve son époux, mais il ne peut admettre qu'un empereur comme le juste Trajan n'ait pas été miraculeusement sauvé. Et Béatrice elle-même, vraie médiatrice entre Dieu qui prescrit l'idéal impérial et l'humanité vouée au malheur tant que la selle du cavalier restera vide, envoie Dante prêcher l'Evangile politique. La beauté de l'Empire rejaillit sur elle, dont la majesté fait un des charmes, tandis que l'Empire, formulé et prophétisé par elle, semble par cela même plus beau, plus divin, plus digne d'amour.

Par là s'explique la méprise de certains commentateurs * qui virent dans l'Amour, dont le nom revient si souvent dans le poème, simplement le mot de passe des Gibelins, le signe allégorique de leurs espérances. Sans doute, Dante est coutumier des expressions énigmatiques et des symboles subtils; et d'autre part il est exact que le mot Amour désigne souvent indirectement, dans ses écrits, ce que

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