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disent les commentateurs. Mais ne désigne-t-il pas aussi, allégoriquement, tantôt Béatrice, tantôt Dieu même, et, anagogiquement, le triomphe définitif de Tordre divin ? En réalité, Amour, comme Beauté et comme Noblesse, signifient proprement, dans la langue de Dante, autant de formes de son idéal total. Trois raisons rendent compte très clairement de Temploi de ce terme par le grand Gibelin : d'abord, Dante est amoureux de Béatrice, et il tend à unir ses deux passions terrestres, à les vivre suivant un même mode affectif. Ensuite, lapaix,qu'il regarde comme une partie essentielle de la félicité sociale, est faite de concorde et de charité ; l'amour en est la condition, et le monde où elle régnerait aurait une beauté qu'il suffit d'entrevoir pour en être épris. Enfin le Dieu qui rayonne en ses deux idéaux est Amour et Beauté ; la religion les colore tous deux de la splendeur du Premier Amour ; c'est pourquoi les expressions passionnées de la dilection si pure de Dante pour Béatrice peuvent être employées par Tardent défenseur de TEmpire, de l'Empire dont les louanges peuvent aussi être adressées à Béatrice sans que les termes, parfois, aient besoin d'être modifiés. En Dieu, dans TAbsolu,les deux idéaux se réunissent, sans d'ailleurs se confondre, et se rendent réciproquement plus merveilleux. Mais entre eux, il existe cette différence parmi d'autres, que Béatrice est le nom d'une femme,tandis que TEmpire n'est qu'une conception ; quand même le Monarque serait couronné, il ne pourrait parler de Béatrice, tandis que celle-ci peut parler de lui, même avant qu'il vienne : par là s'explique en partie cette supposition erronée que Béatrice fut ou devint pour Dante un pur moyen de poétiser sa foi gibeline. Quoi qu'il en soit, en aucun passage de son œuvre, on ne saurait voir en Béatrice une simple allégorie de TEmpire : elle se meut parmi de tels symboles, certes, mais elle garde son individualité ; jamais son image ne se confond absolument avec celle de l'Idéal impérial, pas plus que son nom n'est un autre nom de la Sagesse sacrée ou profane, ou de TEglise.
Le Paradis redit encore les colères de Tennemi des
Guelfes, maïs surtout les espoirs du Gibelin, et spécialement ce que le chrétien peut attendre, pour l'Eglise de Dieu, du nouvel état de choses. Quand la société tout entière reposera sur les fondements que marque la nature, et que le César désigné par Dieu régnera, on verra refleurir les anciennes mœurs ; Tavarice, la simonie disparaîtront de la chrétienté avec Timpudence des faux docteurs. Grâce au rétablissement de Tordre universel, les saints abonderont, et partout s'épanouiront les nobles aspirations, qui n'éclosent point où n'est pas la justice et où la paix n'est pas établie. La vertu et la science trouveront, auprès des Pontifes enfin affranchis des trois concupiscences et des princes soumis au Régulateur suprême des choses temporelles, les encouragements et le soutien qui leur manquent. Aussi n'est-il point indigne de Béatrice et des autres Bienheureux, d'affermir Dante en sa foi politique ; cette foi est si sublime que l'on ne s'étonne point de voir au ciel, très près de Dieu même,la place marquée du futur restaurateur de l'Empire.
En résumé,la Divine Comédie, ^^lw^ nous éclairer davantage sur les idées politiques de Dante, nous fait mieux sentir la force de sa passion gibeline, l'intimité des liens qui la rattachent à ses autres passions et le degré d'importance relative qu'elle occupe dans son âme toujours éprise de Béatrice et toujours chrétienne, mais dont la mysticité reste au service des mouvements tout humains qu'elle peut sembler recouvrir.
§ III. — !- Le Chrétien
Si nous avons rendu compte comme il convenait de la passion amoureuse et de la passion politique de Dante, le plus important est dit de sa passion religieuse, puisque les deux premières ont utilisé pour elles-mêmes et absorbé une part si grande de cette dernière. Nous avons montré quelle influence exerça celle-ci sur deux sentiments dont Teffet ordinaire est plutôt d'atténuer Tardeur de la foi. Il reste à préciser la part d'indépendante vitalité que dut garder cette
passion pour durer en dépit d'un double servage qui, semble-t-il, eût dû l'affaiblir tout au moins; il reste aussi à expliquer comment un principe d'émotions et de désirs habituellement si envahissant et si impérieux quand il se développe dans une âme très ardente, put cependant jouer, chez Dante, un rôle subordonné ; car Pincontestable prépondérance de ses deux autres passions principales ne peut être attribuée uniquement à leur vertu propre.
Mais il faut, avant toutes choses, répondre à une objection que soulève l'ensemble des analyses qui précèdent : est-il légitime de considérer la passion religieuse de Dante comme l'une de ses passions maîtresses, s'il est vrai que deux autres la dominèrent encore el qu'elle leur servit d'aliment? On le peut sans réserve, car son tempérament, plus encore son temps, enfin et surtout son désir d'élever son idéal d'amant et son idéal de citoyen jusqu'à une beauté et à une grandeur surhumaines, l'inclinèrent irrésistiblement à entretenir en lui, à attiser sans cesse la flamme des aspirations mystiques. Tandis que ses passions que nous avons appelées secondaires présentent des intermittences plus ou moins notables, ou disparaissent dans le tourbillon de celles qui l'emportent tout entier vers les objets de ses plus vives prédilections, sa passion religieuse n'a presque point d'interruptions, et sait même demeurer relativement distincte dans la synthèse qui s'opère à chaque instant entre elle et celle de l'amant ou du gibelin ; elle occupe, en son âme,une place incomparablement plus grande que son amour de la poésie lui-même. Le génie de Dante est bien celui qui s'oppose le plus fortement au génie d'un Goethe, mais le point central de leurs divergences n'est pas cette différence d'attitude à l'égard du christianisme dont on parle d'ordinaire, et dont l'importance est d'ailleurs considérable. Cette raison centrale^ la voici. Pour élever le plus haut possible « la pyramide de son existence », Gœthe * ne cherchait, parmi les choses et