s'opposait d'ailleurs aux austérités exagérées
-lésante physique. Quant à rattachement pour les proches, pour la chose publique, pour la nature, quant au gont du développement des talents naturels, quant aux afl'ections électives surtout, qui risquent en général, plus que les autres, de nous faire oublier Dieu, et qui prennent si aisément un caractère passionné, tout cela, c'est plus que le péril, c'est le mal, car c'est Tidolàtre. Rien n'est plus conséquent que cette condamnation, s'il est vrai que la moralité, dès sa base, s'identifie totalement avec l'ascétisme; on peut trouver dans Pascal la meilleure démonstration qui fut jamais donnée de cette éthique K
En principe, on doit le reconnaître, les mystiques decette école préconisaient un ascétisme sans aucun égoïsme, du côté de l'homme tout au moins : ils proscrivaient jusqu'à l'égoïsme de la vertu, et tâchaient de l'éliminer même de nos espérances ultra-terrestres, tout en maintenant à l'espérance sa qualité de vertu « théologale ». Mais ils n'ont pu faire que l'on n'imitât point, parmi eux, l'égoïsme divin — osons dire le mot juste — dont leur doctrine exigeait l'adoration et le service. Ils ont réussi, souvent, à supprimer tout amour humain de soi-même et d'autrui ; ils ont pu dépouiller le créé, aux yeux de certains, de toute bonté et de toute beauté propres, rabaissant ainsi, sans s'apercevoir de TolTense, l'œuvre de Dieu. Mais quel mérite y a-t-il à dépenser tant d'ingéniosité pour détruire, si l'exagération du zèle rejoint ici l'impiété ? Et quelle vanité qu'une doctrine de ce genre, échouant même à expliquer la bonté, la beauté, la félicité qu'elle attribue à Dieu, et à les rendre intelligibles ! Quel insuffisant résultat, en pratique, que d'avoir simplement transporté en Dieu notre égoïsme naturel pour substituer ensuite, aux manifestations de l'amour de soi et de l'altruisme normaux, une ardeur religieuse dépourvue parfois de toute humanité !
L'àpreté de ce mysticisme a effrayé plus d'un de ses plus éminents adeptes ^ C'est ainsi que l'âme douce et ten-
1. V. spécialement : Pensées, sect. Vif, n« 482 sqq. Edit. Brunschwicg, chez Hachette.
2. Quelques-uns sentirent peut-être aussi qu'une charité en réalité indifférente à l'égard des créatures qui en sont l'objet et préoccupée
dre de S. Jean de la Croix * ressent quelque regret, dirons nous quelque remords, d'un tel détachement. Il se demande si Ton ne pourrait pas trouver quelque moyen d'aimer les créatures en elles-mêmes sans cependant pécher. Cela serait possible, se répond-il, si Ton pouvait en même temps les aimer en Dieu, ce qui est très différent de les aimer seulement pour Dieu. Mais bien vite un scrupule le saisit ; il lui semble qu'on ne pourrait longtemps se défendre de les aimer pour elles-mêmes, se préserver de Toubli de Dieu et d'une complaisance exagérée à leur égard. Alors, l'amour pour Dieu seul avec toutes ses conséquences les plus ascétiques lui paraît, définitivement, le devoir fondamental et vraiment unique ; tout autre amour, est comme un devoir dont un devoir plus impérieux nous dégage presque ; si nous mettions trop de complaisance à accomplir le moins important, nous deviendrons inhabiles à accomplir le plus important ; celui-ci demeure donc réellement le seul, et tous les autres, dans la mesure où ils subsistent encore, doivent lui être subordonnés au point de se fondre en lui. Finalement, S. Jean de la Croix se retourne vers les plus austères mystiques et ne se distingue plus d'eux. Que d'autres, connus ou non, de ses frères spirituels, eurent successivement le même regret, puis le même scrupule !
Combien, en revanche, aspirèrent sans hésitation aucune à vivre dès ce monde une vie tout à fait détachée, désincarnée, toute ravie en Dieu, pareille à une sorte de somnambulisme conscient que devaient traverser, que traversaient parfois des heures d'extase totale dont il ne restait qu'un souvenir affectif, infiniment voluptueux et donnant, par surcroît, le sentiment d'avoir pénétré intuitivement la source de toute vérité, le fond dernier de l'être. Des actifs se trouvent parmi eux, comme les Ste Thérèse* et les
de Dieu seul, est comme un mensonge, si même eUe n'est point une impossibiUté.
1. Lire spécialement la Montée du Carmel^ où Tétat d'âme dont nous parlons ici se présente à plusieurs reprises très nettement.
3. Sa Vie écrite par elle-même, et son livre des Fondations la font connaître sous ce jour. Il existe une bonne traduction française du premier de ces ouvrages par le P. Bouix, chez Julien Lanier.
Ste Catherine* de Sienne, mais ils sont en nainorité. Quelques-uns conservent aussi quelque tendresse humaine , comme ce Ruysbroeck qui eut pour ami Gérard de Groote et qui s'attristait, un peu à la manière du Poverello, des souffrances des oiseaux en temps de neige. Tous ont le souci du salut des autres, mais d'ordinaire sans les aimer davantage en eux-mêmes que ne faisaient les mystiques dont il est parlé plus haut, et dont ils pratiquaient absolument les théories. Pareillement, tous sont très occupés de leur propre salut, mais une Ste Thérèse, un Ruysbroeck seraient prêts à souffrir la damnation s'il plaisait à Dieu ^ Et tous, les Suso, les Tauler, les Eckart, avec Timmense majorité de leur descendance spirituelle, répètent que la vie active n'est que le premier degré delà sanctification, que la vie intérieure n'est que le second, que le dernier est cette vie^ supérieure où l'homme se laisse entièrement agir par Dieu, et tend à cet abandon parfait que Bossuet signalera comme un danger mortel ', tandis que Malebranche construira la philosophie de cette conception éthicoreligieuse. Leur morale se perd aisément dans le quîétisme comme leur métaphysique dans le vide ; et leur langage*, d'un symbolisme souvent très abstrus, consiste fréquemment, tantôt en une étrange transposition d'images sensuelles et émotives, tantôt en une accumulation non moins étrange de subtilités dialectiques. Il n'est pas utile,croyons-
1. Lire les Lettres^ où la sainte se révèle sous un aspect si différent de celui que fait surtout connaître le livre intitulé : De la Doctrine divine.
2. Ce môme sentiment est assez fréquent aussi chez d'autres mystiques. Il est comme le dernier stade de révolution de Tamour divin dans une âme ; au premier stade, on aime Dieu, simplement ; au second, cet amour devient un désir violent de le posséder et de jouir de lui ; au troisième, on Taime au point de pouvoir se passer de lui pour lui plaire, si cela pouvait lui plaire.
3. Ce sont les objections de Gerson et de Bossuet aux doctrines de Ru^-sbroeck, qui empêchèrent la béatification de ce dernier. Les degrés de la vie spirituelle, que nous indiquons ici d'après Ruysbroeck, sont décrits en général de la même manière par tous les grands mystiques, principalement à partir du xiv« siècle.
4. V. en particulier le De iVt/p/tt5, de Ruysbroeck (Cologne, 1552, versions en quatre langues). Mais ici et sur les autres points que nous signalons, n'est-ce pas à peu près toute la littérature mystique qn*U fan. drait citer ?
nous, de pousser plus loin cette étude du mysticisme radical ; nous l'avons assez caractérisé. Au reste, un grand nombre de livres d'édification très répandus contiennent la menue monnaie de ces doctrines, contre lesquelles s'est récemment élevé le catholicisme américain * ; on les y trouve, tantôt assagies comme dans les œuvres de S. Alphonse de Liguori^ et surtout dans le célèbre Combat spù rituel^, tantôt épanouies en continuelles elTusions, alternativement violentes et pâmées, comme chez les Stes Gertrude et Mccthilde et plus tard chez le P. Vincent Carafa *. Tout cela, c'est l'adolescence du Christianisme ou une survivance de son adolescence, adolescence fougueuse, nettement hystérique quelquefois, poétique toujours d'une manière ou d'une autre, et dont l'ardeur passionnée ne doit pas, ajoutons-le, être jugée avec trop de rigueur, quels qu'aient été les excès auxquels elle se porta. En somme, ce n'est point de trop de raison, comme on l'a dit, que nous souffrons. Nous souffrons plutôt,cruellement, de la direction prise aujourd'hui par l'excès de force nerveuse que canalisait autrefois un mysticisme inliniment noble après tout. Avec un peu plus de divine folie, nous aurions peut-être, non point la nostalgie des psychoses et des férocités oii aboutissait jadis un mysticisme exagéré, mais, résultat précieux et souhaitable, moins d'aliénés dangereux à soigner ou à subir. Souvent plus irrésistible et plus intense, fortement intellectuel, nettement volontaire, et pour ces diverses causes très spécial jusque dans ses manifestations et ses effets cliniques % le mysticisme religieux présente