L EUROPE RENAISSANTE
seul un ordre exprès du Souverain Ponlife pouvait l'obliger il renoncer au grand œuvre à peine entrepris. Et c'est ici (jue se place l'intervention espagnole.
A la même époque où Arias Montano publiait la Hihlia Régla, soit vers i.')73, Philippe II concevait le projet (1] de publier chez Plantin, d'Anvei's, puis dans les imprimeries de son royaume tous les Missels, Bréviaires et autres livres liturgiques dont il était fait usage en ses l^tats (2). Le Roi oblinl pour ce faire la Bulle papale du 17 décembre 1570 : Ad hoc nos Deus unxil ordonnant de restituer aux livres espagnols « Ecclesiœ Toletana) formam ab antiquissimo tempore receptam ». Plantin s'engagea à livrer tous Jes trois mois 6 ou 7.000 Bréviaires, autant de livres d'Heures, et 4.000 Missels. Mais à la mort de Pie V, le 1*^' mai 1572, et sous le nouveau pontificat de Grégoire XIII les choses changèrent d'aspect : Arias Montano revint d'Anvers en 1576, et Philippe II reçut de Fernando de las Infantas, le 25 novembre 1577, des nouvelles inacceptables. Infantas parlait de l'Imprimerie Générale installée soudainement par le Pape ; et cette création coïncidait avec les réformes demandées pour le chant romain. Le péril était grand à la fois pour les finances du roi d'Espagne, et pour la tradition liturgique et musicale. Philippe II écrivit donc à son ambassadeur à Rome, Don Juan de Zùniga, dès le 20 janvier 1578, pour défendre énergiquement ses intérêts (qui étaient ceux du chant tolédan) ainsi que l'avenir des livres écrits en Espagne sous l'inspiration du Concile de Trente. 11 y eut alors échange de lettres fort importantes entre Philippe II, Juan de Zi'iniga, le secrétaire Gaztelù, Fernando de las Infantas,
(1)' Cf. Colecc. de Docum. ined. para la Hist. de Espaùa, XLI-127 à, 419. Arch. de Simancas.
(2) Cf. Narciso Hergueta. Op. cit., p. 41 : Arias Montano écrit au secrétaire Zayas le 9 octobre 1570 : « Su Magestad ganarâ la tercera parte mandando imprimir à Plantino los Breviarios y Misales y no à Roma y Venecia, donde se hacen impresiones intolérables. » — Cf. aussi la lettre à Arias Montano du 5 octobre 1571 ; et la missive d'Arias Montano au Roi, datée de décembre 1571 : « y con los Breviarios enviaré mâs misales, mudado el canto segùn el uso espanol. »
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et le Pape Grégoire XIII (1). Le musicien Infantas — dont nous aurons à nous occuper à propos de l'Ecole Andaiouse — ne ménagea ni son temps ni sa peine. Après avoir lui-même découvert le danger et l'avoir signalé à son roi, il n'eut de cesse qu'il n'eût obtenu, au cours de fréquentes entrevues avec les cardinaux et avec le Pape lui-même, ce qu'il demandait. Certes, il n'eut pas à compter avec l'opposition de Palestrina, car il est permis de supposer que l'artiste italien ne devait avoir qu'un plaisir très relatif à se mesurer avec toutes les difficultés du travail dont il était chargé. Quoi qu'il en soit, le remuant Infantas obtint que le Pape relevât Pierluigui de ses obligations.
Cependant, par un juste retour des choses de finances, l'aflaire du Graduel ne se termina pas là. Les imprimeurs de « l'imprimerie nouvelle de Sa Sainteté » prostestërent hautement, et prétendirent ne pas vouloir perdre un si beau commerce. M. Dejob (2) reproduit une lettre d'Infantas qui dénonce les manèges de ces hommes d'argent, et révèle le caractère tout entier du musicien espagnol. Cette lettre, dit M. Mitjana (3) « fut certainement écrite à Rome, et quoique la date ne soit pas indiquée, il nest pas très difficile de la déterminer. Elle ne peut être antérieure à 1579, ni postérieure à 1582. Les négociations avec Philippe II et Tintervention de l'Ambassadeur d'Espagne la précédèrent puisque l'on y fait clairement allusion ; et quant à la limite extrême, elle se place avant la publication du Birectorium Chori Basilicœ Vaticaiiœ de Guidetti [Rome, Rob. Granjon, 1582], car bien que ce
(1) M. Mitjana en ses Estudios de la Revista Musical de Bilbao (n»* 9 et 10 de 1910) crut avoir « découvert » au Vatican ces précieux messages. Mais ils avaient été déjà publiés par deux fois. D'abord, par Narciso Hergueta. Notas diplomatie as, etc.. Rev. de Archivos, t. XIII, 1905, p. 39 sq. ; puis par Santa-Maria. Algunos documentos acerca del canto gregoriano. Rev. de Archivos, t. XVI, 1907, p. 288 sq. — De toutes façons, le texte de M. Mitjana est établi plus scientifiquement.
(2) Cf. De l'influence du Concile de Trente, etc.. p. 2o5. [L'original se trouve à la Bibl. Vatic Gôd. Reg., 2020, p. 394.]
(3) Loc. cit., p. 226. — Giovanni Guidetti, né à Bologne en 1532 et mort à Rome le 3G novembre 1592, fut un des disciples préférés de Palestrina.
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(lornior ouvrage soit de Cciraclèro privé ot ne resseml)lo en rien à la correction des mélodies grép^ori(;nnes, il est certain que Inf'antas n'auraitpas manqué d'en faire mmtion dans son rapport au Pape, d'autant plus (jue Guidiîtti [disciple de Palestrina] avait écrit son œuvre d'après un [)lan assez logique, mais cependant distinct de celui que soutenait le musicien espagnol. Il est donc évident que Infantas n'aurait pas laissé de s'appuyer sur ce document précieux qui pouvait lui servir pour combattre les prétentions exagérées des partisans de la révision ».
ïl résulte de l'épître d'Infantas que Palestrina luimême, après réflexion, s'était convaincu de l'inutilité de la révision, et que ce changement d'opinion était dû à rénergique campagne de l'artiste andalou. Au-dessus des intérêts de Philippe II et des « imprimeurs de Sa Sainteté » plane donc le noble idéal d'art et de religion que le désintéressé Infantas invoque pour confondre les « vendeurs du temple » à la manière de Gimello. Il est intéressant de constater que c'est un Espagnol qui, du sein de la corruption romaine, fait entendre la voix grave et ardente de l'artiste illuminé. Quelle influence devait être la sienne, quand un Pape se rangea à son avis, et quand le souverain de tant de vastes domaines s'en remettait à ses conseils ! Nous pouvons supposer à la fois ce que le triomphe d'Infantas put faire gagner au trésor du Roi Très Catholique, et ce que la cause de la musique sacrée eût pu perdre sous un pontife moins raisonnable et moins prudent.
L'importante affaire de la Révision du graduel Romain est donc éclaircie. La personnalité de Palestrina n'est pas atteinte par l'humiliation d'un Gimello. Qui douterait que l'auteur de la Messe du Pape Marcel n'ait réprouvé les agissements de ses tristes émules ? Le Directorium de son disciple Guidetti qui vint clore la dispute d'une façon honorable, malgré ses nombreux défauts, n'est-il pas une preuve que la correction de Palestrina, si elle eût paru, ne se serait guère éloignée de la version admise par l'exigeant
Infantas? Et le rapport de l'Espagnol à Grégoire XIII n'indique-t-il pas en outre que des relations au moins cordiales, et motivées par une égale manière de voir, existaient entre le vigilant Gordobais et le « Reverendo Maestro di Cappella » de Sa Sainteté ?
Telle fut l'œuvre d'un Espagnol et telle fut aussi l'œuvre du monarque dont nous allons bientôt juger le goût musical (1). Par ainsi, le chant grégorien que n'avait pu sauver d'une décadence complète le trop conservateur Concile de Trente, fut préservé de la plaie toujours ouverte d'une vulgarisation commerciale. Si les Cimellos n'avaient échoué dans leur entreprise, c'en était fait à tout jamais de la liturgie sacrée. Que fussent devenues les vieilles mélodies traditionnelles après leur adaptation aux besoins de la virtuosité profane ? La quantité prosodique, le rythme de déclamation qui seuls constituent l'originalité si spéciale du « înelos » grégorien devaient disparaître sous la forme exclusivement musicale des exercices fugues. Le sens perdu des modes antiques, et la transformation des rythmes eussent compromis à tout jamais le précieux héritage dont l'Église peut si justement s'enorgueillir.
Certes, la nécessité d'une édition plus parfaite que celle de Guidetti se faisait sentir dès le xvi® siècle. Bien des influences, en effet, avaient enlevé peu à peu au texte primitif ses fraîches couleurs : le retour des Croisés qui avaient pris goût à la musique orientale, essentiellement polyphonique ; la translation des Papes à Avignon et l'abandon des traditions romaines ; l'apparition de la Renaissance et de ses formes profanes; enfin la Réforme protestante, tels sont les quatre grands faits dont se ressentit l'ancienne liturgie grégorienne (2). Une révision s'imposait, qui ne devait aboutir que de nos jours, avec VÉdition vaticane ordonnée par le Motu proprio du
(1) Cf. le chapitre suivant. Le Milieu Espagnol.
(2) Cf. Miquel Rué. Cooperaciô a la Ediciô Vaticana dels llibres de cant litûrgich. Rev. Musical Gatalana. Any I, Sept., Nov., Dec. 1904 — et Ann. II, Janer. 1905, passim.
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25 avril IDOi. Quoi (ju'il vu soil, les érudils doivent savoir gré aux tlspagnols de n'avoir pas permis (jue des le xvi" siëcle, celle Révision ne soit (lev(înu(; tout à fait impossible. L'énergie d'un Inlantas, secondée; par la puissance d'un Philippe 11, valut à l'I'jglise catholique de conserver des livres liturgicjues qu'une; Révision du Graduel, autorisée par le Pape, eût sans doute fait disparaître (1). Et c'est que l'Espagne n'avait pu connaître d'autre hétérodoxie musicale que la monodie tolédane, eugénienne ou visigothique (2). Elle n'avait souffert ni du retour des Croisés, ni de la translation des Papes à Avignon, ni de la Renaissance, ni enfin du Protestantisme qui devait trouver plus tard, en Allemagne, son Luther musicien dans la personne du célèbre J.-S. Bach (3). La sincérité et l'indignation d'un Infantas ne sauraient donc nous étonner, mais nous nous réjouissons de ce qu'une telle protestation nous soit parvenue par delà les querellas de marchands, qui seules jusqu'ici avaient intéressé les historiens du \\f siècle religieux.
Nous avons brièvement noté les étapes de l'art sacré au xvf siècle dans les principaux pays d'Europe. Nous l'avons vu naître en Flandre et s'y développer sous le véritable règne de Josquin des Prés. Sans nous attarder au phénomène étrange d'un Orlande de Lassus, nous avons suivi l'évolution de cet art : d'abord en France, où il se pare d'esprit, de grâce et de charme, mais où il se diminue dans la vaine « description » ; puis en Angleterre, où il se dessèche dans la scholastique d'un William Byrd (4) ; en Allemagne, où il s'insinue difficilement,
(1) Cf. Jaume Villanueva. Viaje lilevario à las Iglesias deEspana.
(2) Cf. chap. VIII. L'Ecole Castillane. (Le Rite Mozarabe).
(3) Cf. A. Pirro. VEsthétique de J.-S. Bach.
(4) Nous ne pensons ici qu'à la musique « religieuse » de ce charmant « madrigalier. »
malgré le tardif Léon Hassler; en Scandinavie où il ne suscite aucun talent original; enfin en Italie où il se transforme par le triomphe définitif de Palestrina sur ramollissement général de la musique profane. Le rôle de Pierluigi à la Chapelle Sixtine, ainsi que celui que l'histoire lui a prêté dans les décisions du Concile de Trente, et surtout dans la fameuse Révision du Graduel Romain, nous conduisit à un examen plus attentif des faits et des documents. Nous avons pu ainsi rendre à l'Espagne ce qui lui appartenait, et signaler la part prépondérante qu'elle prit dans les affaires religieuses qui passionnèrent la diplomatie de la fin du xvi" siècle. Seule de toutes les nations européennes, TEspagne voulut assurer le maintien des vieilles traditions que des révolutions toutes-puissantes menaçaient d'anéantir. Sa foi, son orthodoxie farouche, ses idées et ses sentiments, aussi hien que ses intérêts, l'obligeaient à prendre cette attitude qui, en se prolongeant, devait l'éloigner de plus en plus du grand mouvement de réforme qui s'emparait du cœur et du cerveau de ses voisines. L'isolement du plus vaste royaume qui fut jamais commençait déjà. L'abîme allait se creuser tous les jours plus profond entre l'Espagne médiévale et l'Europe renaissante, car rien ne divise les pays — ou les consciences — comme la religion.
Cette religion, de plus en plus exaltée, expression la plus élevée de Và^e d'or espagnol qui est aussi l'âge mystique, enfantait une musique telle que nulle part on ne l'entendit. « On donnait alors, j'imagine, écrit M. Barrés (1), dans les églises de Castille, des morceaux écrits pour flatter le délire mélancolique du roi Philippe IL.. Ils valent pour exprimer le cœur de l'Espagne, aussi bien que les peintures d'un Morales, d'un Zurbaran. »
Malgré Lassus ou Palestrina, en effet, la musique religieuse du xvf siècle n'avait pas eu, en dehors de l'Espagne, son ascète qui se mortifie et se lamente, son mys-
(1) Cf. Greco, ou le Secret de Tolède, pp. 53 et 54.
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ti(|ue qui soupire d'amour vers Di(;u, son artiste imbu des symboles gotliiques et (jui traduit en un lanp^age inp^t'înuement imagé les transports de Tâme extasiée. Il était donné à l'Espagne, où fleurissent une Tliérèse de Jésus et un Jean de la Croix, un Louis de Grenade et un Louis de Léon, de susciter aussi, pour la plus grande gloire de la Musi(|ue, un Morales et un Guerrero, un Comes et un Victoria.