‹ Le mysticisme musical espagnol au 16e siècleChapitre 16 sur 66 · I-K MILIEU F.SPAGNOL · texte numérisé non relu

I-K MILIEU F.SPAGNOL

lo 10 août lo71, les moinos. au nombre de cin(|uarite ou soixante, doivent inaugurer, sur l'ordre du Roi, le service divin diurno et nocturne (1). — Deux ans plus tard, par une lettre écrite du Pardo le (i juin, Plulippo veut profiter de sa fondation ainsi établie, et décrète le transfert à l'Escurial des corps de la Reine Dona fsabel, sa troisième femme, ainsi que? du prince Don Carlos. Et le 7 juin, à trois heures de l'après-midi, les pères « chanteurs commencè- « rent à chanter un Répons avec tant de dévotion qu'ils (( firent couler les larmes des assistants » (2). Désormais la chapelle de l'Escorial était fondée.

Le !'''■ janvier 1581, « par mandat de sa Majesté du Roi D. Philippe », le « racionero » de Tolède, D. Joan Rodriguez (( natif de Torrijos » vient corriger les livres de chant du chœur et « enlever les mauvais accents » (3). Il demeure un an et demi au monastère et s'acquitte de sa tâche « en perfection ». Les « caxones » de la librairie du chœur sont alors évalués à 4.560 ducats (4). Plus tard, en 1590, le 21 février, Christoval de Ramirez, de Valence, « le meilleur écrivain de livres de chœur qu'il y eût alors en Espagne » (5) vient écrire « les livres du chœur » à la suite d'une sorte de concours qui lui vaut une éclatante victoire. Le roi lui commande de recopier sur du parchemin de Valence les livres dominicaux écrits sur parchemin de Ségovie; il désire avoir 150 livres de chœur (0) à raison d'un « du catchaque peau ». Mais Ramirez meurt, ayant à peine commencé cet énorme travail.

Lorsque le monastère est terminé, on procède à la « Bénédiction du Santissime Sacrement » qui a lieu le vendredi 9 août 1586, « vigile du glorieux martyr saint Lorenzo ». On dit la messe à huit heures du matin, et le

(1) Cf. foi. 35.

(2) Cf. fol. 35.

(3) Cf. fol. 159.

(4) Cf. fol. 186.

(5) Cf. fol. 86.

(6) On lit en marge son dozi*** y catoxze libres los del clioxo.

roi sort ensuite de son appartement, avec toute sa maison, pour se rendre à l'Eglise. Là sont rassemblés le couvent, le collège et le séminaire, ayant à leur tête le Prieur vêtu de sa chasuble (casulla) et les diacres en dalmatique. Alors commence une merveilleuse procession dans la nef centrale : « Le Prieur porte la « custodia » d'or, et le roi un « des brancards du dais, ainsi que son fils le prince « D. Felipe qui, quoique petit, avait déjà le goût des choses « spirituelles... Le chœur allait (1) chantant les hymnes « du Saint-Sacrement, et, arrivés à la grille principale « de Féglise, six chanteurs entonnent le Te Deum Lan- « damus... Et comme à ces chants répondaient ces orgues <( énormes qui retentissaient dans le temple ; comme le « cortège entrait par cette nef principale si claire, si large, « si haute et si belle ; comme la lumière et la splendeur « ardente de l'ostensoir, qui semblait un foyer éclatant, « se réfléchissait dans tous les yeux et transperçait les « âmes ; comme enfin les autels étaient si magnifiquement « parés et si brillants de lumière ainsi que tout le corps « spacieux de l'église, un saisissement profond s'empara « de tous les esprits : il parut qu'on entrait dans la gloire, « et il n'y eut de cœur si dur et si rebelle qui ne fût « attendri et confondu en larmes de douceur spirituelle; « car on put voir chez tous un sentiment vif, mélange de « respect et d'allégresse qui élevait les cœurs vers les « divines louanges » (2).

Enfm lorsque les reliques sont transférées de « Colonia Agrippina » à FEscorial, le 12 juin 1598, sous la sur-

(1) Composé exclusivement de moines Hiéronymites, car Philippe II n'en voulut pas d'autres : « no quiso el fundador que huviesse en el coro de su « casa otra musica sino la de los religiosos, que sin salir ni descomponerse « de sus sillas ni perder punto la gravedad que à coro de Gerônimos se « debe, levantassen la voz y el espiritu al Senor con una consonancia llana « que llaman fabordones, y que supliesse la mucha diferencia de organos « y sus mixturas, que tambien son propios instrumentos de iglesia,la que « pudieran hazer ministrils asalariados por evitar todo lo que puede ser « razôn de distracciôn y buUicio. » Sigiienza. Op. cit., lib. ,IV, Disc. XIII.

(2) Sigiienza. Ibid. V, description des orgues et des livres « sans pareils au monde ».

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veil lance de Fr. Baltasar Delf^ado et de Fr. Martin de Villanueva, on les reçoit solennellement, et, deux jours aprës, on les conduit à la chapelle aux accords « des hymnes « sacres qu'entonnaient cent cinquante moines remplis « d'extase et d'onction célestes (l) ».

Que penser de l'homme qui ordonnait toutes ces magnificences? du prince qui maintenait seul en Europe les vieilles et mystérieuses traditions du chant ecclésiastique ? qui choisissait pour son repos le monastère en gril enfoui dans le chaos de granit et les massifs montagneux de TEscorial ? qui assurait au culte une splendeur inconnue au dehors? qui devenait le Mécène des musiciens nationaux et étrangers ? qui voulait enfin, dans sa vie publique et privée, donner l'exemple d'une foi chrétienne aussi profondément humble ? Une âme d'artiste, de poète et d'ascète se révèle en cet énigmatique souverain. Ses tendances au mysticisme, fortifiées par des entretiens avec une sainte Thérèse par exemple, s'accentuèrent avec les jours, et dans les crises si douloureuses de la dernière maladie, le monarque apportait aux pratiques religieuses une ardeur de néophyte (2) dont tout visiteur à la chambre qu'il occupait à FEscurial reste frappé.

Par un scrupule inexplicable, le Roi qui fît tant pour l'art musical, voulut des funérailles « sans musique, sans bruit et sans pompe (3) ».

Son fils Philippe III fit présager dès son enfance les plus heureuses dispositions pour la musique sacrée. Nous avons déjà noté avec Sigiienza le goût précoce — dû sans doute à l'enseignement de D. Garcia de Loaysa — qu'il manifesta pour les choses spirituelles. Parvenu au pouvoir, ce goût s'affirme et produit ses fruits. Déjà Cerone, après avoir constaté l'indifférence des Espagnols pour Tart

(1) Cf. Quevedo. Hist. de VEscorial, p. 81.

(2) Il communia quatorze fois en cinquante jours.

(3) Cf. Bibl. Nat. Paris. Ms. 60, fol. 9 : Relat. de la mort et des funér. de Philippe II : « el entierre sin mùsica, ruido ni pompa, porque asi lo dexô ordenado su Mag^ . a

musical, avait prédit une transformation prochaine de la Cour de Madrid, en vertu de Tadage : Tels maîtres^ tels vassaux [{). 11 songeait à Philippe ITÏ à qui il avait dédié en partie son Melopeo. Et, en effet, le nouveau Roi se déclare Tami des musiciens et favorise leurs efforts. Il connaît lui-même la technique musicale et compose des œuvres religieuses dont il n'est malheureusement resté que le souvenir. A son exemple, les courtisans et les nobles se tournent vers la musique et en adoptent la mode. Nombre d'entre eux s'instruisent suffisamment des rëgles pour s'essayer à écrire des hymnes de dévotion, le seul genre musical qui pouvait plaire à un Prince aussi justement surnommé le Saint. Ana de Castro Egas, en son éloge fanatique du monarque (2), s'étend complaisamment sur sa chasteté. Porreno, aussi loquace sur Philippe lit que sur son përe Philippe II (3) nous le représente, mystique, (. donnant son âme en amoureuse contemplation » , et ascète, se châtiant le corps parfois « avec la discipline de sang » (4). 11 n'édifia pas de maison, ajoute le chroniqueur, qui ne « contînt un temple » (5). Ses plus grandes joies étaient les fêtes religieuses comme celle de la Béatification de saint Isidore (6) décidée par le pape Grégoire XV dans la même année qui vit canoniser Ignace, Xavier, Ph. de Néri et Thérèse de Jésus (7). La reconnaissance par le pape Paul V de la « Purîsima Concepciôn » se dut à ses instances (8). Sa foi, vraiment extraor-

(1) Cerone. El Melopeo, LUI, IH.

(2) Ana de Castro Egas. Eternidad del Rey D. F. Tercero. B. N. M, ms. p. 19. Va .

(3) Porreno. Dichos y liechos \ del seûor Rey \ D. Phelipe III | El Bueno.

(4) Gh. XII, pp. 330 et 331.

(5) Ibid.

(6) Cf. Ant. de Léon Pinelo = Anales de Madrid, ms. = 1619.

(7) Cf. Lope de Vega : Relac. de las fies tas de S. Isid. « La mùsica correspondiô conforme â las demas partes. » p. 156.

(8) Cf. Gil Gonzalez Davila : Teatro de los Grandezas de la Villa de Madrid... p. 125 : Enabaxada al Pontffice Paulo V, ano 1618. Et cf. Porreno. Op. cit., p. 328, cap. XII.

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