LA MUSIQUE AU THKATUR
10 mars 1420, il pourrait passer pour le [)rotolypc du Mystrrc (CElche, s'il ne nous était pas permis de considérer la première journée de la Festa comme étant aussi ancienne.
C'est dans les églises de Majorque que sont conservées en plus grand nombre les « consuetas » du xv" ou du xvi° siècle. Un de leurs caractères principaux est la prédominance du chant grégorien sur le chant ligure dans les scènes chantées. Dans une « Consueta » de la tentation de Jésus-Christ, saint Jean chante ab tô de jjlant (1) ; dans celle du Fils prodigue, le Fils commence en tô de aime laudes (2); dans celle de Latzer, on lit les tons de vexilla, de Veni Creator, de rahi (rabia), de ecce ianda (3). Ces représentations, d'abord sacrées, composées par des ecclésiastiques et destinées au temple, deviennent ensuite profanes. Dès lo94, le prélat de Majorque, Don Luis Vich y Manrique, les interdit pour les abus et les irrévérences du texte symbolique. Malgré cette défense, la vogue des « consuetas » ne put être étouffée, et aujourd'hui encore, bien des réminiscences en peuvent être observées à l'époque de Noël ou pendant la Semaine Sainte.
Nous ne poursuivrons pas Tétude de la musique religieuse de théâtre dans la primitive « zarzuela » qui ne prend naissance au Pardo royal que dans le cours du xyu"" siècle. En dehors des dates qui dépassent les limites de Tépoque que nous étudions, le caractère de la musique du théâtre de Calderôn, par exemple, est bien distinct de celui des « villancicos » dans les « autos » antérieurs. On a perdu le sens des tonalités antiques ; le chromatisme règne déjà dans la ligne mélodique. Tel chœur de José Peyrô, reconstitué par M. Pedrell (4) exprime un sentiment religieux de toute autre façon que les auteurs de la Festa d'Elche. On y
(1) Cf. G. Llabrés. Op cit., n» 10.
(2) IhicL, no 13.
(3) Ibid., n° 17. Ces « consuetas» sont œuvres de Miguel Pascual. prêtre en 1618. — On chante cependant souvent « a concert » dans les « consuetas » .
(4) Cl". VQàTdW. Recueil de la S. I. M. 11- année, liv. I, 1909, p. 85, n" 6.
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devine la forme plus moderne introduite en Europe par la Renaissance musicale italienne, et dont XOrfeo de Monteverde sera le premier essai de génie.
En outre, l'introduction d'instruments divers pour Taccompagnement des numéros de la « zarzuela » s'oppose à l'esprit de polyphonie purement vocale qui anime les compositions de musique religieuse ou les représentations des « autos sacramentales ». Sans doute, le genre de la « zarzuela » primitive est identique en sa conception essentielle à celui des drames religieux où la musique et le dialogue parlé alternent harmonieusement; sans doute la musique en elle-même appartient soit au genre choral, soit à une espèce mélodique issue de la polyphonie ; sans doute enfin la zarzuela est vraiment d'un sens traditionnel espagnol et se refuse à l'idée d'opéra italien (1); mais ce qui nous empêche de nous attarder à l'étude des origines de la « zarzuela », indépendamment des sujets profanes qu'elle met en œuvre, c'est la nature même de la musique où nous ne saurions reconnaître l'inspiration religieuse et l'austérité liturgique des modes gothiques.
Cette musique non corrompue nous la retrouverons plutôt dans les fêtes et solennités publiques, profanes ou religieuses, qui furent données avec splendeur pendant tout le XYi*" siècle. La musique instrumentale et la musique vocale ne se confondent pas. De même que nous avons pu distinguer dans la Chapelle Royale une « maîtrise » et une « bande », de même, les fêtes publiques mélangent harmonieusement ou alternent le « chant figuré » et 1' « instrumental », mais respectent l'intégrité de ces deux éléments. La polyphonie vocale est celle que Ton peut écouter au temple, et le concert d'instruments égaie aussi bien les salles d'armes.
Le recueil incomplet et si fautif d'x\lenda y Mira (2)
(1) Ci". H. Collet. Chronique. Bull. Hisp.. t. XII, n« 3, p. 352.
(2) Alenda y Mira. Relaciones de solemnidades y Fiestas pùblicas en Espana. Presque toutes les « signaturas » sont erronées, et des fêtes très importantes sont omises.
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fîK^iliU' ccpondanl, les rechercluîs sur le rôle de i'arl musical dans les réjouissances populaires. Nous avons découvert pour noire pari de nonibieux récils d(; témoins, et recueilli bien des renseif>nemenls conlcMuporains sur Tordonnance musicale des tètes dont nous allons passer en revue les plus typiques.
En 155'"*), la « Cité Impériale » de Tolède célébra des letes solennelles pour la conversion du Royaume d'Angleterre..., et les Tolédans méritaient de voir leurs prieures exaucées s'il faut en juger par la ferveur avec laquelle ils dressèrent des « Triomphes » symboliques et « chantèrent « avec beaucoup de Musique de douces voix et de Chiri- « miv^ nombre de villancicos en honneur et à la gloire de u Dieu, du Roi et de la noble reine Marie » (1). Une année plus tard, l'Université d'Alcalâ de Henares lève les étendards pour le roi Don Philippe, et comme il convient en ces cérémonies d'étudiants, la musique vocale cède le pas à la musique d' « atabales, de trompettes et de hauts minislrils ». Lorsque les vingt-cinq étudiants qui menaient la fête à cheval, descendent au grand Collège, ils se mettent à dîner avec grande musique de « vihuela, arpa y rabel » et terminent la soirée par une représentation dramatique (2).
Lorsque Madrid reçoit en 1570 la « Sérénissime Reine Dona Ana de Austria », le peuple put voir Sa Majesté priant à genoux longtemps et pieusement dans l'église, tandis que la « chapelle royale avec une musique très suave et bien concertée, chantait le Te Deum laudamus » (3).
Le baptême de l'Infante Doîia Ana Maria Mauricia de
(1) Flor de las solennes Aleçjrias y fies Las que se kizieron en la Impérial Ciudad de Toledo por la conuersion del Reyno de Inglaterra... por Juan de Angulo. En 4° con 31 hojas. B. N. M. R. 10, 569.
(2) Las fiestas cou que la Uniu. de A. de II. alçô Los pendones por el Rey Don Pli. N. S. — Impresso en A. et H. En casa de Juan de Brocar, 1556. En 8».
(3) Real apparato y sumpluoso recebimiento con que Madrid (como casa y niorada de su M.) recibiô à la Seren. reyna Dona, A. de A. — por el maestro Juan do Lôpez de Hoyos... Imp. por luan Gracian. 1572. En-S», con 260 fol. B. iN. M. R., 2859.
Austria, fille du roi Don Philippe HT et de la reine Marguerite d'Autriche, eut lieu le dimanche 7 octobre 1601. Et l'Infante fut saluée par une musique guerrière : « Les trompettes, les chirimies, les orgues et les cornets, placés dans l'église à divers intervalles, résonnèrent ensemble..., et l'on fît les cérémonies accoutumées avec un grand bruit de musique » (1).
Si de ces fêtes populaires ou princières nous passons aux grandes fêtes religieuses, la « musique figurée » devient prédominante. Les innombrables récits de la canonisation de Thérèse de Jésus sont explicites à cet égard (2). Dans les deux couvents de Sainte-Herménégilde et de Sainte-Anne à Madrid, la « chapelle royale avec toute sa musique offlcie la messe pontificale », et le chroniqueur ajoute : « Qui pourra dire toutes les différences de musique, aussi bien de voix que de divers instruments, qui répartis en chœurs, imitaient ceux des Anges? »
A Avila, le 25 août 1615, les Religieux Déchaussés du Carmel dirent en Tlionneur de la Sainte les « vêpres (( solennelles avec toute la musique de chanteurs et de « ministrils » etchantèrent pendant tout le reste de l'octave, (( aux vêpres et à la messe, des Motets et des Yillancicos. (c Le Maître de chapelle y mit tout ce qu'il savait (echô el « resto), car il était le neveu du Vénérable Père Julian de « Auila, ce saint prêtre qui d'ordinaire accompagna en ses « chemins et ses travaux la Sainte Mère, et, par consé- (( quent il se dévoua à son service comme son oncle s'y était (( dévoué (3) ». Dans le ville d'Alua, les « airs étaient « adoucis par les échos agréables des voix et des instru- (c ments qui souvent répétaient des motets accompagnés « de mélodie, délices de musique, cadences et roulades
(1) Relac. verd. de lo que se hizo en el baul. de... En fol. 2 lioj. En casa de Juan de Leôn, junto â las 7 Rebueltas.
(2) Compendio de las solemnes fiestas que en toda Espana se hicieron en la beatificacionde S. B. M. Teresade J... por fr. Diego de S. Josef, Madrid, vda de Martin, 1615.
(3) Ibid., A., foi. 3 et 5.
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« de gori^os très claires (1) ». A la grand Mc^ssc on peut ouïr « la musi(jue bien accordée et la dilï'érence de « motels et de madrigaux... et à la lin des Villanci- « cos (2) ». Puis a lieu la procession pendant la(|uelle « des musiciens et des instruments cachés commencèrent « en temps op|)ortun, avec une grande douceur de voix et « une parfaite harmonie des instruments, à chanter sua- « vement sans être vus, et la procession s'arrêta pour « entendre la nmsique qui dura tout le temps nécessaire « à la vision des richesses, des ornements, des aspects et « de la belle disposition de l'autel. De là, la procession « passa aux autres autels en entonnant parmi les Hymnes « et les Antiphones de nouveaux villancicos et de nouveaux « romances (3) ». A Tolède, le chroniqueur loue le zèle et la piété des musiciens qui « chantèrent de nombreux et « curieux villancicos, de différents modes, tandis que « résonnaient merveilleusement les cornets, les bassons « et les orgues (4) ».
La lettre que le Père Prieur de Saragosse envoie au Père Général rapporte que « les vêpres furent dites avec « toute la musique de la Seu qui est de premier ordre... ; (( et dans la Capilla Mayor qui est très vaste, on dansa « avec adresse pendant près d'une heure, au son d'un jeu « de violons... Il y eut même un Couvent de plus de « quatre-vingts nonnes qui se tinrent avec des instruments « de musique dans la partie supérieure de l'Église, et « chantèrent avec de jolies voix des villancicos à la « Sainte Mère, démonstration certainement significative « de la grande affection et dévotion qu'ils lui ont (5) ».
La Père Recteur du Collège d'Alcalâ raconte que les « musiciens de la Iglesia Mayor chantèrent, à la fête, des « villancicos diversement accompagnés par les voix et les
(1) Ibid., B.,fol. 14.
(2) Ibid., B., fol. 16.
(3) Ibid., B., fol. 20.
(4) Ibid., C, fol. 28.
(5) Cf. Ibid., D., fol. 38 et 38 v«.
« inslrumenls, et cela avec beaucoup d'agrément et « d'art (1) ». A Grenade, on reçut d'Ubeda « la Cbapelle « de l'insigne hôpital de Santiago, et avec elle douze « enfants fort liabiles en saraos et danses pour l'éclat des « solennités de ce genre (2) ». Le Couvent de Pampelune envoie une « relation » où il apparaît que les Navarrais ont merveilleusement fêté la Sainte : « On dit qu'aux (( vêpres se réunit une immense multitude, et que les « musiciens étaient pleins d'une ardente piété. Alors, sur « le désir du chapitre, quatre religieux saisirent les brance cards de la statue de la Sainte, et tout le monde suivit « en une procession solennelle, en promenant la Sainte « par toute la place avec lenteur et gravité, et en lui chance tant mille motets (3) ». A Labaueza, après la bénédiction de l'église, « on chanta très solennellement les vêpres « avec trois chœurs de voix différentes, deux orgues et (( d'autres instruments... Et le Seigneur Évêque avec la « Communauté sortit à la porte de l'église ancienne, tance dis que la Chapelle chantait de jolis motets (4) ». Au couvent du « Carmel Chaussé » de Valladolid on avait commandé ce à Lope de Vega et à Mira de Mezcua, quatre ce autos à raison de deux à chacun... Et le jour de la fête, ce à dix heures, le chœur de musique commença tierce ce avec une grande solennité : il en fut de même pour la ce Messe Pontificale que célébra avec l'assistance de son ee Chapitre rÉveque de Valladolid, élu de Cuenca, Don ce Enrique Pimentel (5) ». A Ségovie l'on ce célèbre la ce messe avec toute la musique de la Cathédrale (Catreec dal) qui chanta merveilleusement tous les jours de ee fêtes... On eut pendant celles-ci beaucoup de musique » vocale et instrumentale ainsi que des danses, dont se
(1) Cf. Ibid., F., fol. 50 v.
(2) Cf. Ibid., G., fol. 80v°.
(3) Cf. Ibid., I., fol. 90 v».
(4) Cf. Ibid., J., fol. 93.
(5) Cf. B. N. M. Varios. T., 16r>.36, fol. 8 v» et 10 v».
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(( ré j OU il fort toute la « gcnt j)i'incipiil(^ » de la cité (1) ».
Enlin, à Séville, au Collège; de l'Ange Gardien (Angel Custodio), « la niusicjue de la Iglesia Mayor dit les vôpres « avec le meilleur de ses voix et de ses instruments, usant « de la variété et des consonances dont elle a l'habitude, « et brodant les thèmes (mudandolas) presqu'à chaque « vers (2) ».
Les fêtes eurent lieu dans toutes les villes d'Espagne, mais nous n'avons recueilli sur la musique que les renseignements précédents. Ce que nous pouvons déjà remarquer c'est que dans les villes du Levant, en Catalogne ou à Valence, ces fêtes thérésiennes ont un caractère plus profane, et le rôle de la musique apparaît secondaire. Le peuple est moins pieux sur le littoral voisin de Tltalie renaissante, que dans l'intérieur de la Péninsule ou surtout dans les provinces basques. C'est là une observation qui aura son importance quand il s'agira d'apprécier les compositions religieuses des diverses régions de l'Espagne. Ce n'est pas vers la Méditerranée où jadis put fleurir la doctrine lullienne qu'il nous faudra chercher, malgré (juelques exceptions, Tartiste ascète et mystique, au temps du renouveau païen d'Italie qui se propage rapidement aux alentours. Les fêtes thérésiennes sont insigniliantes, par exemple à Gérone (3) où naguère le décret de proscription des juifs trouva « une municipalité partice culièrement froide et réservée, et ne manifestant d'autre « sentiment que celui de l'obéissance aveugle, de la soute mission à la volonté du souverain (4) ».
Nous ne voulons pas anticiper ici sur les considérations qui nous seront imposées plus tard par l'étude des écoles musicales espagnoles. Mais nous devons bien constater déjà la radicale opposition des caractères régionaux. Et nous pouvons insinuer aussi que les provinces orientales
(1) Cf. fr. D. de S. Josef, op. cit.. M., fol. 102 v.
(2) Cf. Ibid., Q., fol. 147 v» et 149 v".
(3) Cf. Ibid.,B.. fol. 174 v.
(4) Cf. J. de Chia. La Festividad del Corpus en Gerona, p. 5.^.
de l'Espagne, moins attachées aux profondes traditions gothiques que la Gastille par exemple, étaient plus facilement ouvertes aux nouvelles idées européennes, et que des lors l'ahîme se creuserait chaque jour davantage entre les provinces conservatrices et les provinces libres ; entre les partisans de la « pureté de sang (pureza de sangre) » et ceux qui accueillaient toutes les confessions ; entre les fils exaltés d'un traditionnalisme austère, et les esprits ouverts aux généreuses idées de la Renaissance. Aucune des grandes fêtes religieuses du xv!"" siècle ne se donne à Barcelone ou à Valence. On célèbre le nouveau dogme de rimmaculée-Conception de la Vierge à Séville ou à Salamanque, et c'est à Tolède qu'Ignace de Loyola ou François Xavier ont pour leur canonisation les fêtes les plus splendides, dont le Levant ne veut percevoir que les lointains échos.
A Séville, la Vierge est déclarée telle au milieu de magnifiques réjouissances et aussi de pieuses cérémonies religieuses (1). On y dansa, et Ton cite surtout « une ita- (( lienne à 6, que chantèrent trois tiples merveilleux sur « le texte d'un hymne espagnol... à la fin duquel la douce ceur de la musique parut si suave qu'il faut penser qu'un « je ne sais quoi de divin articulait les voix dans ces « gorges humaines. »
A Salamanque, l'Université est naturellement la patronne des fêtes qui lui sont dues pour ainsi dire (2). La Relation que nous avons consultée reproduit le Statut qui prescrit aux étudiants de jurer leur croyance en l'Immaculée Conception (juren que tendràn, ensenarân y defenderân pûblica é particularmente, que la Virgen Santissima
(1) Cf. Relac. que contiene las sumas fiestas de otauarios, l'uegos. mascaras y torneos que Seuilla ha liecho, alegre con la nueva calidad que se le ha dado à la opinion piadosa, mandando solo se prediquc y defîenda ser la Virgen nuestra seîiora limpia de toda culpa en su origen. Eu-4». 6 copias : la 1" = Con lie, en Seuilla por Juan Serrano de Vargas, arïo de 1617.
(2) Relac. de las fiestas | que la univ. de Salam. celebrd desde 27 hasta 31 de octubre del | Ano de 1618... En Salamanca. En la Imprenta de Antonia Ramirez viuda. Ano MDCXVIII.