‹ Le mysticisme musical espagnol au 16e siècleChapitre 39 sur 66 · LES ÉCOLES VALENCIKNNE ET CATALANE · texte numérisé non relu

LES ÉCOLES VALENCIKNNE ET CATALANE

Mais avant de nous replonger dans le milieu gothique etmysti(jue du moyen âge continué, par une vue détaillée de cette École Espagnole du xyi*" siècle qui aboutit à un Victoria, il convient de signaler au moins le monastère catalan de Montserrat (1) fondé, dit-on, en 880, par le comte de Barcelone Vilfredo IT. Là, en effet, existe la célèbre Escolanie ou Collège de musique, depuis une date incertaine, mais à coup sûr bien antérieure à 145G. La création de ce Conservatoire eut pour objet la préparation à l'état de moine bénédictin : « Les escolanes, dit le P. Yépez (2j, ont deux ministères principaux à exercer: l'un consiste à servir la messe à tour de rôle, et l'autre à faire office d'anges, en chantant à Notre Dame les Salve, litanies, proses et messes dites matutinales... Ils ont des maîtres qui leur enseignent récriture, la lecture et le calcul, la grammaire, le plain-chant et le chant figuré... on prend bien soin qu'ils soient vertueux et dévots; ils se confessent souvent, et les plus âgés communient avec fréquence... Et quand les abbés voient quelque escolan de bon naturel et de bons penchants, vertueux et modeste, et qui donne de bonnes espérances, ils le reçoivent dans le couvent, lui donnent l'habit de Saint-Benoît, et, après qu'il a satisfait aux exercices monastiques, on l'admet à professer. »

su comarca desde el ano 4380, hasta mediados del siglo XVIII — Gerona, Torresl886.

(1) Sur Montserrat et son Escolanie, Cf. Pedrell, op. cit. Any. IV, n" 42 de la Rev. Mus. cat. — Revista Montserratina, passim. — Mss. B. N. M. et B. N. P. — xMiguel de Solsona : Aparato para la historia de N. S*, de Montserrat con varios doc. M. S. — Sancho Puelles : Historia de Mons. ras. en fol. — Fr. Gerôn. Argaiz : La perla de Galaluna — Historia de N. S», de Mons. Madrid. Garcia de la Iglesia, 1677 in-fol. — Fr. Anselmo de Forcada : Historia del Monast. de M. y milagros de N. Sa. ms. — Fr. Lesmes Reventôs : Hist. de N. S» de M.; et Tratado de los priores antiguos y de todos los abades de M. ms. — Bern. Plâ : Cornpendio historial 6 relaciôn brève y verldica del portentoso santuario y câmara angelical de N» S» de M. Barcelona in-S» sans année. P. Serra y Postius : Epit. hist. det portentoso Sant. y Real Mon. de N^S* de M. Barcelona, Joseph Giralt, 17*2, in-4<'. — Balaguer : Mons. su hist. sus tradic. sus alreded. 1850. — Saldoni : Resena histôrica de la Escolania de Monterrat Madrid 1856.

(2) Cit. par Saldoni {op. cit.).

Le document le plus ancien que nous possédions sur TEscolanie est sans aucun doute la Repaie (1) établie par le grand abbé de Montserrat Garcia de Gisneros (-j- 1510). On la retrouve dans une série de manuscrits de la Bibliothèque nationale de Paris [2j ; et elle se complète du Mérnorial ou traité en faveur des enfants Eseolanes et du Séminaire de Notre Dame de Montserrat (3) publié chez J. Boude à Toulouse en 1650. Elle nous apprend que les chapelains de l'Escolanie étaient à Torigine sous la dépendance des moines du monastère (maestros donados et maestros monjes) (4) contre lesquels ils se révoltèrent en Tan 1307. Les chapelains « donados » furent chassés, mais revinrent un siècle plus tard, en 1418 (5), pour y demeurer longtemps. En 1572, le pape Grégoire XIII octroya une bulle de privilèges, et l'autorité des « donados » s'accrut (6) malgré quelques éclipses de peu d'importance (7), jusqu'à la fin du xvi" siècle, oii ils cédèrent la place aux « maestros monjes ». Voici la liste des maîtres de Montserrat de la fin du siècle d'or à la seconde moitié du xvii® siècle :

Fr. Benito de Aragon = 1468-1546 (8).

Fr. Jaime Forner = -1608.

(1) Ms. Q. TH. 3 de l'Lseurial, étudié par D. Heribert Plenkers dans la Revue Bénédictine, vol. XVII, n» 4. Octobre 1900. (Abbaye de Maredsous.)

(2) Esp. 323. Âcq. nouv. Esp. n» 323. vol. de 186 fol. — Cf. Gonsl. (fol. 129- 134-138-143); Cerem. (150-160), visita apostôl (165-176), Régla (177-186).

(3) Mémorial o tralado en favor de los Ninos Esaolanes y Seminario de N. S. de Montserrate, por... Monge de la Sagrada Religion del Gran Patriarca y Padre San Benito, Predicador é hijo profeso de la Casa y Câmara angelical del Santuario de N» S» de Montserrate y Abad de dicha Casa Impreso en Tolosa, por Juan Boude, 1650 in-40. 79 p. — Reimp. hnpventa de Pablo Roca.., calle de San Miguel n"* 40 (sans date).

(4) Cf. R. Escofet : La Esc. de Monts. (Rev. Monts. Mayo 1911, p. 215.)

(5) Ibid. « apleguats lot capellans del dit monastir en nombre dotze. E los donats en servey del dit monastir en nombre dotze. »

(6) Ibid. « en tiempos de estas leyes Monste mantenia 100 Criados, 119 Machos, 60 Monjes, 17 Hermitanos, 35 Donados, 3 Gapellanes y 18 Ninos. »

(7) A 26 de Enero de 1599 (Cf. Ibid.) se diô facultad para que « el Maestro de Eseolanes saïga dos vezcs al dia â visitar los Eseolanes q« estaban fuera de Clausura ».

(8) Date de prise d'habit, et date de mort.

LKS KCOlJCS VAI.KNCIKNNE ET CATALANE 32t

Vv. lîtM'nanlo Baroclia = lîJlH)-?

\<v. ,]oi\n M.'irqucz = inoO-JO'iH.

Vv. Jaumc Marti y Marva = -1()78 (i).

Vi. Peie Hora = 1(127- KiSl.

Fr. Joan Roinana = 1()32-1()87.

Fr. Gregoi'io Codina = 1()35-1()79.

Fr. .loan Gererols = 1()3(;-1(;80.

Fr. Mateo Baldovins = 1()36-1()84.

Fr. Joseph Bosso = -H)38?

Fr. Joaii SiiiK') = -1643?.

l^>ancisco Kosell = l(i4()-167(), etc..

aux(|uels nous adjoindrons quelques disciples de Jaume Marvâ, tels que Fr. Père Jorba, et Fr. Dieg'o Roca y Sagriâ (2), et (juelques principaux Religieux, compositeurs, organistes ou chanteurs, comme le Mestre Fr. Geroni Rote « habile en tout genre de Musique », le Mestre Fr. JoanGraner « grand organiste et Gantor» et Fr. Antoni Romano « l'une des plus belles voix de son époque (3) ».

Le nombre des « escolanes » placés sous les ordres de ces maîtres remarquables fut presque toujours d'après Saldoni, de vingt à vingt-quatre. Les enfants étaient admis dans le collège dès l'âge de huit ou dix ans, et y demeuraient jusqu'à dix-sept ou dix-huit ans. Alors, ils se dispersaient: soit comme organistes, chanteurs ou instrumentistes, dans les temples où les envoyait le bon plaisir de l'Abad ou supérieur du Monastère.

D'après le manuscrit de la Bibl. Nat. de Paris (4), Vaprobatio constUutionum per Dominum Papam Alexander Papa Sextus (5i fixe « suivant l'antique coutume, le chiffre de douze ermites, pas plus, entre moines ayant professé,

(1) Cf. Pedrell, ibid.; Any IV. n« 42 : Jaume Marti y Marvâ .

(2) Cf. Mémorial o Iratado en f'avor de los Ninos Escolanes y Seminatno de iV» 5a de Montserrate... cit. pi. 29.

(3) Ibid. : Punto III. (se ponen algunos Religiosos principales que han servido â esta Santa Casa.)

(4) Esp. 323, acq. nouv. Esp. n° 323. 186 loi.

(5) « Datis Romae apud sanctum Patrum.sub annulo piscatoris. die 6 januaril. 1499, ponlilicatus nxi-anno 1° » fol. 134.

Collet. 21

et novices (1).» La Constitution de l'an 1619 (2), le protocole reconnu (3j, et la visite apostolique de l'Evêque de Vique (Vich) : Don Joan Baptista de Cardona, au monastère (4), occupent les folios 129 à 170. Alors, commence Texposé de la Règle des Novices, si sévère et vigilante (5) et — ce qui nous intéresse davantage — de l'éducation des Infantes Escolanes (6).

Ceux-ci doivent apprendre à lire, à écrire, à chanter, à connaître la grammaire, et à « être des hommes de bon exemple ». Leur nombre, ici, dépasse celui qu'arrêta la Constitution d'Alexandre VI : il est porté à seize. — L'Abbé de Montserrat ne les pourra recevoir qu'après avoir établi qu'ils sont nés de parents connus, qu'ils ont bonne santé, bon aspect, bonne stature, bonne voix et n'ont pas atteint la dixième année. Sur les seize escolanes, huit au moins doivent toujours être prêts à chanter pour que la chapelle ne puisse souffrir de ce recrutement difficile. Dès qu'un escolan atteint l'âge de quinze ans, on le doit renvoyer « parce que l'expérience enseigne qu'à partir de cet âge ils ne progressent plus, mais sont, au contraire, la cause d'un relâchement des escolanes moins âgés, et aussi parce qu'ils éprouvent la mue vocale et parce qu'il est temps qu'ils s'occupent d'assurer leur existence future (7) ».

L'office principal des escolanes doit-être de « chanter chaque jour avant l'aube la messe de matines qu'ils doivent savoir par cœur. Ils doivent aussi aider les moines et chapelains à servir la messe ; chanter après compiles, le Salve et les litanies de Notre-Dame, etc. . . et porter pendant ces actes divers leurs rochels de lin (lienzo) ; servir et lire au réfectoire des « donados » en alternant par semaine sur

(1) Ibid. cap. 20. Del numexo de los lie.x;iuitanyos : « doce he.tmitanios y no mâs entxe pxofesos y nouicios. »

(2) Fol. 138-143.

(3) « Costumbres y cerimonias etc.. » Fol. 150-160.

(4) Fol. 165-176.

(5) Fol. 170 V°.

(6) Fol. 172 Vo 173 y sig.

(7) Fol. 173 Y».

LKS ÉCOLES VALENCIENNK ET CATALANE 323

Tordre du niaîtrc (jui est chargé de leur indicjuer à la fois leur loui", les livres à lire, et le ton musical sur lequel ils doivent chanter. Les livres qu'ils peuvent lire sont les Vies des Saints composées par Alonso de Villegaset puhliécs nouvellement à Barcelone, les Dialogues de saint Grégoire en romance, saint Jean Climaco {sic) également en romance, et les oeuvres de « fray luijs de Granarla. »

La Règle est répétée dans le manuscrit de Paris (1); mais un second chapitre traite plus spécialement du maître des escolanes (2) ; lequel doit être « une personne grave et de sainte conversation, à qui l'on puisse en toute sécurité confier ladite charge. En général, ce doit être Torganiste, à la condition qu'il sache hien chanter et qu'il possède une bonne voix. Il s'occupera des escolanes comme de ses propres fils et leur apprendra à lire, écrire, chanter, servir la messe et y assister avec beaucoup de respect et de discipline. Il veillera à leurs bonnes mœurs, les pourvoira des choses nécessaires, se lèvera avec eux pour matines, et les tiendra à Féglise en discipline et mortification, les pieds couverts de leurs saies (sajas), les regards modestes et s'inclinant chaque fois que l'on dira Jésus, ou Marie, ou Gloria Patn. Il les accompagnera partout, surtout lorsque l'on chantera à polyphonie (canto de organo). Il s'emploiera à les faire monter au chœur en bon ordre, les mains sous le rochet, et leur faire garder cette attitude en cas de procession ou de toute cérémonie publique. »

Le troisième chapitre de la Règle du manuscrit de Paris, prescrit aux escolanes comme lectures au réfectoire : le Flos Sanctorum^ ou les Vies des Pères, ou Fray Liiys de Granada, ou Blosio Cartuxano, ou enfm d'autres livres moraux en « langue vulgaire )). Le sixième chapitre insiste sur l'obligation pour les escolanes d'assister aux leçons

(1) Fol. 177-186 : Régla y modo de uiuir de los escolanes de monserrate.

(2) Cap. 2» : Del maestro de los escolanes quai ha de ser y de las cosas que les ha de ensenyar.

matinales du maître. — Enfin, le dixième chapitre — parmi les dix-huit qui composent la Règle tirée à trois copies (1) — précise le temps où les escolanes doivent être à l'église ainsi que ce qu'il leur faut chanter (2) : « A la messe du matin, toujours l'Office est de Notre-Dame, suivant le Missel Romain et le livre de chant. Les samedis, dimanches et jours de fête, on doit chanter la messe à chant d'orgue; les autres jours en plain-chant, et les deux meilleures voix doivent entonner. Mais quand il y a procession ou quelque autre légitime motif, la messe doit être à chant d'orgue. A la messe quotidienne, il doit y avoir Credo; les lundi, mardi et jeudi, les hymnes sont : Gaude Virgo genero^a en plain-chant très lent; le mercredi « en lomo juijs, etc. » à chant d'orgue ; le vendredi : recordare mater Christi à chant d'orgue ; les samedi et dimanche : Gaude Virgo également à chant d'orgue. Ce sont là les premiers hymnes à dire. Ensuite, ceux que l'on doit chanter surtout sont : Gaude Virgo en plain-chant un peu piqué; et chaque fois que les hymnes sont à chant d'orgue, la dernière réponse de Vamen doit être dans le même style. Et afin que la chapelle soit toujours bien pourvue, nous ordonnons que du nombre précité des « escolanes », huit sachent bien chanter, aient de bonnes voix, et assistent chaque fois qu'il faut chanter dans la chapelle de Notre- Dame ; et qu'ils ne s'occupent d'autre chose que de chanter ; et qu'ils enseignent eux-mêmes à ceux qui savent peu ; et si par hasard le sacristain les veut employer à quelque chose, que ce ne soit pas de façon qu'ils manquent à l'église. — Et que l'on veille bien à tout cela, car ce faisant, le prestige de la chapelle sera conservé. Enfin, si quelque enfant de bonne voix ou de grande adresse se présente alors que les escolanes sont au complet : Ton devra renvoyer le plus inutile d'entre-eux et recevoir le nouveau venu à sa place. »

On comprendra facilement qu'avec un tel programme

(1) Cf. loi. 186 V».

(2) Fol. 183.

fj:s kcolks valknciknnk ici catai.ani-: 32!)

d'études, les jeunes escoUmes, (ine hi vocation de « mesire » tentait, aient pu rivaliser en leur ttiinps avec les plus habiles musiciens. Aussi nombre d'entn^ eux occupèrent des maîtrises importantes. Qu'il nous suffise de citer Fr. José Méndez, prieui' de S. Martin dc^ Madrid (i), compositeur fécond et expressif, ou Fr. Gaspar Kuiz (c le nuMlleur clavicordiste de Castille (2) ». — Gbarles-Quint (jui fut, comme nous le savons, un prince toujours disposé à favoriser la Musique et les Musiciens donna, pour encourager les bénédictins, le titre de Sacristan mayor de la Casa real à l'abbé de Montserrat, par un bref du H) janvier 1520.

Cette culture à la fois théorique et pratique, cette éducation scholastique et cet enseignement profondément religieux dont jouirent les escolanes de Montserrat, qui devenaient par la suite les Maestros monjes et les Maestros donados chargés de perpétuer la tradition du monastère parmi les générations plus jeunes, apparaissent au sein de la Catalogne déjà renaissante comme un curieux archaïsme. Sur le rocher de Montserrat où s'abrite encore la merveilleuse légende du Saint-Graal, nous sommes plus près du ciel que sur l'imaginaire montagne de Brudieu. Et nous ne voyons, au xvf siècle, que les Hiéronymites qui nous donnent ce bel exemple d'organisation, de solidarité, de fidélité à une tradition d'art vivifiée par la ferveur religieuse.

L'Escolanie n est pas morte. Jusqu'à nos jours, elle est demeurée florissante et a rendu les plus grands services à rÉglise d'Espagne (3). Les pèlerinages des Barcelonais au Montserrat pendant la Semaine Sainte, sont pour ainsi dire classiques, et les « maestros monjes » d'aujourd'hui, qui n'ont plus à leurs côtés ces « maestros donados » de jadis, ont conservé la traditionnelle chapelle à quatre voix,

(i) Il vivait vers 1560. Cf. Argaiz. op. cit.. p. 448.

(2) Cf. ibid. Il vivait vers 1615.

(3) Cf. Escofîet : n» cit. de la Revista Moniserratina, Liste des maîtres de i'Escolanie jusqu'à nos jours.

ainsi que le répertoire polyphonique du grand siècle. Aussi bien, s'il ne nous est pas permis de déclarer avec le ton péremptoire de Saldoni que « l'existence en Espagne avant 1456 n'étant pas prouvée d'un établissement destiné à l'enseignement de la musique et organisé de semblable façon, il faudrait livrer à la Catalogne l'étendard qui doit précéder le cortège philarmonique de la nation espagnole », du moins reconnaîtrons-nous que le monastère de Montserrat fut comme une altière forteresse qui préserva la vieille terre castillane, malgré la brèche ouverte par la Catalogne révolutionnaire, de l'invasion trop prompte et néfaste des Italiens de la Renaissance.

Page 1