CONCLUSION
Influence au dehors de cet Art Espagnol. — Son importance esthétique, religieuse et sociale.
Nous avons atteint le sommet de l'École Mystique Espagnole. Il semble que ce long effort de plus d'un siècle, et auquel se sont employées des individualités aussi puissantes que Morales, Guerrero, Cabezôn, Ginés Pérez, Comes et Victoria, aitdii léguer à l'Espagne moderne une tradition d'art féconde et glorieuse. Mais il n'en est rien : L'Italianisme envahit la péninsule dès la seconde moitié du xvii^ siècle, et la funeste opéra huffa s'empare à tout jamais de la scène espagnole. C'en est fait de cet idéal religieux et de cette polyphonie expressive. A Tavenir, la monodie, le récitatif, le style représentatif régnent sur la musique chantée ; la musique instrumentale acquiert une importance esthétique ; les modes majeur et mineur se substituent aux anciennes et mystérieuses tonalités ; le passé gothique, pour le goût nouveau, devient l'âge barbare.
Mais l'art de Victoria n'a point disparu : il a émigré. Après l'an 1608, avons-nous dit, on perd, en Espagne, les traces du maître d'Avila qui peut avoir passé en Allemagne, malgré son âge avancé, sur les instances de quelque prince gagné par la propagande de ses élèves reconnaissants. Nous accueillons volontiers cette supposition : Elle nous permet, en effet, d'affirmer sans invraisem-
blance que la polyphonie espagnole, chassée de la terre natale, par la Renaissance italienne, fut étudiée par les musiciens allemands du xvif siècle. Et ici, tel ouvrage sur TEsthétique de J.-S. Bach vient appuyer notre thèse (1). N'y est-il pas dit que la langue musicale de Bach était « depuis longtemps préparée », que les « anciens maîtres de la polyphonie avaient eu bien souvent recours à des symboles musicaux pour figurer les mots », et que les « théoriciens du xvi^ siècle ne donnent encore que des indications très générales sur la concordance de la musique et du texte, tandis que les maîtres ont depuis longtemps produit maints témoignages de leur souci de traduire les paroles? »
Or, nous avons essayé de démontrer l'admirable « exprèssivisme » des compositeurs espagnols, ainsi que la direction qu'ils lui ont donnée. Les écoliers allemands du xvii^ siècle, et Bach tout le premier, apprirent la musique en leurs livres. Au milieu des recueils flamands, français ou italiens, apparaissaient à leurs yeux les luxueuses collections espagnoles. L'ouvrage précédemment cité signale ainsi à la bibliothèque de Téglise d'Arnstadt un volume de messes de Francisco Guerrero (2). Kircher parle en 1650 des merveilleuses harmonies de Morales (3). Enfin Victoria, protégé par Othon Truchses et par le duc de Bavière fut, rappelons-le, professeur au Gollegium Germanicum de Rome, et, comme dit fort bien M. Soubies : « les élèves sortis de rétablissement propageaient son nom dans les pays allemands; et les éditions de ces œuvres s'y multipliaient à mesure qu'elles se publiaient en Italie (4) ».
Morales, Guerrero et Victoria, tels sont certainement les maîtres cultivés par la studieuse jeunesse qui va créer
î^ (1) Cf. A. Pirro, thèse citée, p. 18.
(2) Edité par Nicolas du Cliemin en 1566. Lib. I. Missarum.
(3) Dans sa Musurgia.
(4) Hist. de la musique en Esp., p. 69. — On retrouve des éditions (ou des copies) de Victoria dans presque toutes les maîtrises allemandes, et particulièrement en Bavière.