‹ Le Nain jaune réfugiéChapitre 18 sur 88 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

lovocatî^n , te Styx , Caron , la bouteille, leà maringouîns , hts journalistes , les crapauds , Minos.

Divioîlés infernales ! morts qui vivez au seîn de Vé-» femelle notl , ëcldirc^s par des feux qui ne sVteignent }amais ^ malheureux qui de vos cris continuels fatireliez les dchôs de IVternel silence, pctrmettez-moi dQ révéler des secrets que personne n'ignore , et de les rc^pandre parmi les hommes , comme la lune répand dlafis les bois ce grand secret de la mélancolie qu'elle <iime à raconter aux vieux chênes et aux rit^ages mu" tiques dei mers* Et toi qui m*as dicte les. lignes poé« tiques où j'ai chanté les martyrs , mujte des Agonnonsionis (i) , muse d'Atala ! toi qui sais des paroles ma^ piques qui endorment^ échauile mon imagination , inspire mon génie; fais qu'on retrouve dans mes chants tette incohérence , ce o/ésordre , cette sorte de noir su^ blime , qui a quelque chose de disproportionné et de gigantesque^ comme le cahot dont ils tirent leur ori* é^'neJ

La porte de la mort est étroite. On ne la franchit •pas sans être homblement froissé , soit qu'on y arrive avec la foule , comme cela se voit dans les jours où les peuples en proie aux grandes calamités , tombent fous le fléau de la famine ou de la contagion , sôus le glaive de la guerre ou de la proscription , sous le plomb de la vengeance ou de l'amnistie j soit ce qui se voit plus rarement , lorsqu'on y arrive seul , fut-on même découragé àe la vie [%). Comment s* fait-il que ce passage trop resserré pour chacun en particulier , soit suffisamment large pour tant d'hommes ensemble ? li * y a , je le sais , Irup de mortels chez qui l'âme est si peu de chose que , sous cette forme , ils passeraient par milliers , de front et sans se gêner , par le trou #*une aiguille •, Celui qui , par exemple , franchirait le seuil fatal entre l'âme d'un Martin- J" il ^ et cette d'un

i) Nom portique àc^ iroquois. Voy. Atali. 3) Belle expression d< Cojinne.

Chazet I fttirait tort de s'en prendre h eDes 8*il n^avaît pas ses coudëeâ franches*..... Cela explique bien corn-» snent on devrait passer à Taise; mais pourquoi est-on si génë? qui m'éclaircira ce mystère d'angoisse y me disais-je tout en poursuivant mon terrible voyage?

De même que Pesprit qui s^obstine dans la lecture des rêveries de Rabelais , de Daniel , ou de Nostrada* miis finit par comprendre quelque chose aux passages qui d'abord semblent les moins intelligibles aans les livres de ces fih de t avenir (3) , de même , h me-^ sure que je m'enfonçais dans les ténèbres , les ténèbres clevenaient moins obscures ou devenaient plus vi^ sihles , pour parler la langue du gënie. Sans être éclaira «oit par le jour qui n*a jamais lui chez les morts , soit

J>ar les flammes du Tartare dont jVtais encore biea oin ^ je voyais , je discernais les objets \ et cependant jVtais toujours dnns Pobscuritë.

J'arrivai aux bords d'un fleuve» C'était le Styx* Là erraient une foule de défunts qui, ddcdd<^s sans le sou « ne pouvaient le traverser faute d'argent^ des parasites , des boudons <le société , hommes sans talent et salhs dignité*, là erraient aussi quelques .hommes qui ont eu moins de dignité que de talent , les Baculard , les Mnnnlle , qni ne trouvent plus à emprunter même au chansonnier Dieulq/bi , lequel, comme aux vivants ^ no veut prêter aux morts que sur gages* Un homme empourpre de la tête aux pieds , le visage y compris « jurait après Caron. Je fus peu surpris de reconnaître en lui le cardinal Mauri* Chargé d'or ^ il marchandait avec ce batelier comme avec un fiacre. En l'autre monde comme en celui-ci , son eminence n*est ni dehors ni dedans. Mais quelle fut ma douleur de rencontrer parmi les infortu'nes que repoussait le nocher avare, ce pauvre Châtias , condamné h transir cent ans sur la rive , parce qu'ni*rMn ami n*a songe à mettre un peu d'herbe sur son corps pour le garantir des mouches. Il me dit h ce sujet des choses que je trouvai fort instructives et parfaitement belles , parce qiCil y mil la fleur du désert , la' grâce de la cabane , et une grande simplicité à conter la douleur. Aussi lui promis- je , en récom-^ pense , qu'à mon premier voyage au pays des JHuscO'»

[3] Nom 'Omié aux prophètes par M. Do Chattsaubrillant qui £ut naiUre les fib arant le pvre.

cttiges , je le ferais descendre dans, la petite^ cape garnie de peaux doà Von ne sort jamais*

Caron n'est pas aimable. A une figure presqu^aussi basse que celle du dépositaire Chéron joignez la bra<* taillé de l'amiral Decrès , la dureté du duc de Feltre » la fiscalité du comte Bérenger , et vous aurez une idée assez juste de son physique et de son moral. Je voulais passer seul. Il avait exigé vingt francs. Je ne veur pas de ce louis-là , il est faux , me dit-^il , en refusant une pièce d'or marquée au millésime de 1816 «t qu^il me fallut remplacer par une pièce de la même va* leur 2k une autre effigie. Son caprice satisfait , j'entiâi seul dans la barque.

Cette barque n'est nias c^lle qui porta le fils d'Anchise. Le tems et les ratîgues l'ayant mise hors de service , au bout de trois mille ans, cette nef de bois a été remplacée par une nef de carton , fabriquée d'après les procédés inventés par le chancelier DucresU Comme elle est destinée à porter les ombres aux rivages des morts, on n'a employé à sa confection que des papiers employés antérieurement dans la même intention, telsqUe des dénonciations, des actes d'accusation, des déposition^, des réquisitoires, dos sentences, des ordonnances, des déclarations de jury , des lettres de grâce. Aussi les noms d^ Hua , de Deséze , de Ferrandy de VilUfosse , de J9efiard^ de Richelieu se lisaient - ils très - distinctement sur ces papiers, qui conservent les traces de leur première des* lination , et qui de tous côtés offraient à mon œil ' respectueux l'empreinte de la griflfe royale. La barque, commepar iostinct, gagna d'elle-même la rive des morts»

Mon premier soin après le débarquement, fut de remplir de l'eau du Styx une bouteille d'osier dont je m'étais muni. Ou sait que mon habitude est de prendre des échantillons de tous les fleuves. J'en usai ainsi aux bords du Jourdain. J'en userai de même quand je passerai le fleuve d'oubli des eaux duquel je veux faire provision et pour cause.

Cependant Caron qui me regardait se mit à rire.

Je me diri|;eai vers une lueur semblable à celle qOe

jette l'incendie dans l'éloignement. Des aboiemens lè-^

roces se firent bientôt entendre \ c'étaient ceux 4e

Cerbère. Je n*ai de ma vie rencontré une bêtesibrai)-

-Urde, soit à l'ipsftitllt; soit à te c^hacibre des représeoians.

'P'eau'Blanc lai-mëme, quand avec sa voix de Stentor il hurlait le panégiriqae de NapoUon , faisait trois fois •moins de bruit que n'en produisent les infatigables poumons de ce hurleur éternel. Ses hurlemens s^échap— paient de troiâ ëuormes gueules, oi-ga nés de trois têtes qui sortent de trois rabats, dont la première , sous la l*essemblance de l'abbé Saignes^ représente l'injure^ la seconde, la dénonciation, sous la figure de Tabbé Felefxr et la trosième sous les traits de Tabbé Mutin ^ la calomnie, réprouvais plus de dégoût encore que d'horreur à l'aspect de ce monstre que je crus calmer en lui jettant une boule composée conformément aux avis de la sybille. Vaine espérance! A l'aspect de cette proie, les trois têtes également avides s'alongèrent en même tems nonr la saisir , et tomme cela se passe au Jour^ nal des Débats , ou au Journal Général , lorsque les rédacteurs s'y disputent le plaisir de déchirer un livre ou un homme, le triple chien dont les têtes s'entremordaient me donnait le spectacle de son combat contre lui-même. Mais comme il me Ëarrait toujours le passage, force me fut de terminer cette querelle, j'y parvins en sacrifiant un exemplaire complet de mes ceuvrespour satisfaire la voracité de chacun des monstres dont ce monstre est formé. G merveille ! Après un long bâillement, il s'étendit bientôt par terre: et les échos infernaux ne répétèrent plus que ses ronflemens* J'espérais poursuivre tranquillement ma course; quand les mouches, les moucherons , les cousins , les moustiques , les maringuoins du Cocyte qui W s'appellent des Cnçzet i «des ^ Artois ^ des Théaulon ^ des Cltérotty des Martin- F'il y vinrent me harceler de toutes parts, et m'impor tuner de leurs bourdonnemens et de leurs piqûres. Je ne serais jamais parvenu à me délivrer des attaques de ces ombres d'insectes , si je n'avais eu sur moi un pistolet. A la seule odeur ae la poudre le nuage se dissipa comme par prodige. Que celui-là en* «tende qui a des oreilles pour entendre!

Ce n'est pas \k le seul service que m'ait rendu mon pistolet. Au bruit qu'il produisait quantité de grénouilles coassantes et de reptiles sifflants qui s'étaient rassemblés sous mes pieds se précipitèrent dans les marécages. Pourquoi te plais -tu à nous épouvanter, me ^t l'un 4'eux; lequçl, Quoique crapaud^ poitait des

plumes; ne rec^nnais-tu pas la voix de tes amis.' Peiii-tu, sans îogratitude , traiter du f^auxelleSyLa Harpe , comme le commun des journalistes , peux- tu , sahs ingratitude pour prix de tant de louanges , jetter la terreur dans Tame cle ton dëvi>U(^ Geqffroi ? Il dit : et se di'essant sur ses pûttes de derrièi^e, il s*élança dans Teau qu'il cherchait pour la première fois, (que ne peut la terreuf sur Vcsprit des nfortels /J et disparut bientôt dans la fange avec ses compagnons amphibies.

Ainsi dans les jeux du théâtre , j*ai vu à Paris près de Montmartre , les autres sauteurs qui font aussi le charme des badauds « s'ëlaucer d'un jarret nerveux dans na faux Pblegéton oh upe fausse Psychë avait été précipitcfe» L'homme plaît la parce qu'il ressemble au crapaud. Ici le crapaud dt^plaît parce qu*il ressemble à Vhomme. Mille formes fantastiques se présentèrent ensuite à moi. C'était des nains, des géants verds , blanps , roses et noîrs4 Les ombres q^i ne sont pas des esprits , s'efforcèrent en vaiu de retarder ma marche. Je les voyais se trémousser avec autant d'indiiférence que l'homme raisonnable en témoigne pour les tableaux de la lanterne magique , et que Paris en montre pour les folliculaires qui ont pris les couleurs et les dénominations de ces spectres ridicules*

En dépit de tous ces obstacles j'arrivai enfîn à. la porte d'un vieux bâtiment, sur le fronton duquel je luS en lettres de feu ee seul mol justice ^ qu'ailleurs on tracei-ait en lettres de sang. C'est en effet le tribunal oi siègent les juges infernaux. Minos les préside. Devant lui est l'urne fatale ; autour de luL se presse la foul^ palissante des coupables^ Chacun est appelle à son tour et jugé selon ses oeuvres par ce terrible magistrat, au regard duquel rien échappe. Différent des juges de la terre, impassible, inflexible, incorruptible, il n'est ni rigoureux ni indulgent, ni sensible ni cruel , il est juste.

Un huissier qui avait l'air d'un diable, ou uii diable qui avait Pair d'un huissier, m'introduisit dans la salle d'audience et me pla^a de manière à tout voir <Jt ' à tout entendre.

Je vous dirai d$ins le chapitre ^yivai^t ce que j^ai vu et entendu.

Qoo^^

'( kSo)

BOUCHE DE FER

Page 1