NOUVELLE CHINOISE
Je viens de lire une très-vieille chronique de la^Cbine qui 'm'a été communiquée , non pas par le Mandarin Ki Ki Ri \ mais par un véritable lettré, homme de sens et d'honneur ,qui sachant allier les devoirs de sa place ayeq ceux de l'hunKinité ne passe point daus le royaume de Congo son tems à dénoncer ses compatriotes , n'en^ ploie pas tonte son activité à persécuter ceux qui sont dans le malheur , et ne descend point enfin aux plus
* L^ouvrage de M . de Chateaubriand dont cesi fra^mcns sont ex* traita sera n|if en vente le i^^* octobre prochain, chez Wahlen ^ M^printur-lil^raire ^rut dt r£Y«qttf , n.« i33o. Pm^ 3 franot*
yf'ûes eomplaisaiMes pour faire appuyer ses mtrii^es im tout ie c^rJdit de ceux qui sont moins discrédités qu€ kii. Mais revenons à ma vieille chronique : elle* porte polir date Tan 6181 avant Tépoque où la Genèse place la créa|ioa du rapnde. Que les fidèles cependant «e s*allarment point si raniiquité de cette chronique se trouve en contradiction apparente avec la tradition des. livres saints , car )'en offre ici la traduction Ihté^ raie moins comiae point de chronologie que comme leçon d*histoire.
Après de longues et sanglantes révolutions Tempire de la Chine était parvenu au plus haut degré si non jde prospérité du moins de splendeur sous un chef habile sorti des rangs de. Tai^mée» Les frontières de ce vaste empire s'étendaient au loin » les troupes qui le dé* fendaient étaient nombreuses et aguerries , les arts et Tindustrie florissaient dans rintérieur, et pour combU de gloire , les Mandarins (i ) espèce de magots qui depuis , long-tems déshonoraient la nation chinoise ou avaient di^^paru , ou s'étaient conformée aux moeurs, et aux insr titutioos nouvelles^
Cependant le même chef qui par son bon génie avait fait tant et de si grandes choses « fut bientôt poussé par son mauvais génie à commettre les excès les plus condamnables. Abusant de la fortune , il ne respecta ni le droit des gens y ni les traités qu'il avait conclus , il poi'ta les guerres les plus injustes et les plus cruelles chez ses voisins les Tartares , et insensiblement il épuisa la population et les trésors de son pays. Qu'arriva-t-il ? à force d'aceabler les princes d'outrages et les peuples de vexations , il rendit la guerre nationale chez tous ses ennemis , tandis que son despotisme et l'injustice de sa cause lui aliénèrent l'esprit et le cœuF de tous ses sujets* On vit alors des populations entières années fondra sur la Chine. Deux fois la capitale fut envahie , on démolit une partie de la grande muraille , et apr^s. avoir affaibli et démembré ce vaste empire qui ne fuj
(ij C'cft aioii ^uebf Chinois appellent let nol^loi dt leur pajfv
plus qu^un royaume , on lai rendit êtê aueient Ma»« darins pour consommer sa ruine.
Ordinairement les guerres conduisent les nations à la barbarie , celles-ci amenèrent un autre résultat. Plifi^ sieurs princes n'ëtaient parvenus à engager leurs peuples dans cette lutte qu'en leur promettant de respecter à l'avenir les droits de chaque citoyen et de contracter avec la nation un pacte qui fut obligatoire pour le souveraib aussi bien que pour le peuple. Dès ce moment les îd^es de liberté et d'indépendance avaient germé dans tous les cœurs , et recevaient chaque jour tin nouveau développement des observations qu'ofS^ ciers et soldats avaient recueillies pendant leur séjour à la Chine , véritable foyer de toute civilisation.
Epoque bien digne de remarque et dont l'histoire n^offre point d'exemple* Presque tous les peuples de la Tartarie , excepté ceux qui se rapprochent du pôle ^ étaient, comme les Chinois^ arrivés au même point de raison et de maturité. Egalement ennemis de l'anar^ chie populaire et du despotisme royal , ils ne désiraient , ils ne demandaient qu'une monarchie tempérée , par des lois invariables^ Encore la plupart réclamaientils ce bienfait qu'on leur avait promis , moins pour mettre un frein aux volontés de leurs princes qu'ils aimaient , que pour se garantir des vexations de certains ministres qu'ils n'ai niaient point»
Les avantages d'un gouvernement constitutionnel (2) notaient point pour ces peuples de simples spéculations politiques^ à leurs yeux la théorie se fortifiait de tout le crédit de l'expérience. Depuis plus de cent ans.une lie (3) voisine et rivale de l'empire chinois , devait à f
(a) La chronique porte ichi-ma-kaou , ce qai, mot à mot, si-* gnifie gouvernement fort par les institutionf . J^ai cru pouvoir traduire cette' périphrase par le mot constitutioimel dont je n'ai point au reste trouvé Téqui valent littéral dans le chinois.
(3) La chronique *nc nomme point cette !le , mais il est k pré* tuuicr qu^il est ici question de Tlle principale , située dt l'aolKa #Àké du canal ou mer de la Chiu«.
^es institutioDs de cette nature sa force , son industrie y ses richesses et sa prëpond France sur toutes les mers de l'Inde, de la Chine et du Japon. Un autre exemple plus rapproché et plus frappant était venu dissiper les doutes de ceux qui tout en avouant la supériorité d*un gouvernement où les pouvoirs sont balancés , ne regar-* daient point ce genre de gouvernement comme également applicable à tous les t>eaples.
De la réunion de quelques provinces conquises sur la grande nation (4) , on avait formé un royaume de peu d'étendue , mais qui portait dans son sein tous les éléments de la prospérité. Outre un terrein fertile coupe par mille canaux , une position géographique essentiellement favorable au commerce de terre et de mer , cet heureux pays possédait des avantages plus précieux encore , il était peuplé d'habitants éclairés , généreux , hospitaliers et de tout tems jaloux de leur indépendance. A des hommes libres et mûris k l'école des révolutions , il ne faut que des institutions sages pour en former ua peuple florissant. Le monarque appelé à gouverner le royaume de Peki-to (5) eut, en arrivant, le bon esprit de concevoir cette grande vérité.
Il donna un code de garanties au moyen duquel chaqtie citoyen était égal devant la loi et aux yeux du souverain , était libre de sa personne , de sa pensée et même de sa main lorsqu'il lui prenait la fantaisie de tracer avec un pinceau l'expression de ses idées. Ce monarque fît mieux, et tandis que le chef des Mandarins déchirait sans pudeur le co/i^ra/ qu'il avait octroyé isaxx Chinois , tandis que la plupart des Khans de Tartarie éludaient les promesses faites à leurs peuples , il se montrait rigoureux observateur de la loi qu'il s'était im-
(4) C'est le nom que prennent les Chinois.
(5) Peki signifie littéralement contrée , pays ; to , peu élevé , % bas. C^était sans doute relativement à la hauteur des montagnes
élevées de la Tartarie , qu^oo nommait cette pttite porti«Q de terrt contrée has*9^.
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f03ée , aiSn que soo peuple D^eiit aneun^i^rétçxte de s*^ carter de« de\K)irs que cette même loi loi imposait.
Aussi en moins d*un an le royaume de Peki-to de- ▼iot-il le point de mire de toute l'Asie. Les étrangers y venaient de toutes parts , mais sur-tout de la Chine, apporter leur foi'tune , leur industrie, et ne demandaienty en retour, que les avantages du droit d^asile. Les peuples enviaient le bonheur dont on jouissait sur ce ^ petit coin de terre, et le prenant sans cesse^ pour terme de comparaison , ils répondaient aux hommes ineptes ou ambitieux qui traitaient encore de chimère la liberté publique : voyez le royaume de Peki-to, et taisez* vous. Enfin quelqnes princes d'Asie et en paiticulier le chef des Mandarine , ne portaient pas des regards moins avides sur ce royaume^ mais «c'était un intérêt bien difféi-ent qui excitait leur curiosité. La conduite du roi de Peki-to leur paraissait une satire aussi amère que dangereuse de leur conduite.
£b quoi , disaient-ils , un petit prince qui a renoncé à la plus importante des prérogatives royales devien* drait plus puissant que nous! nos peuples nous le pk*o-poseraient incessam;nent ppur modèle 1 ils désireraient passer sous sa domination , et les armées les plus nombreuses ne pourraient nous défendre de son ascendant! Et quoi , toutes les nations après s'être vaincues tourii-tour pour l'intérêt de quelques familles , finiraient par s'entendre entre elles et n'auraient plus d'autre mobile que l'iniérêt commun. Non , sans doute , non ; et puisque les conquêtes morales soa\tles seules à craindre aujourd'hui , détruisons le mal dans son principe*
Dès ce moment furent mis. en jeu tous les ressorts de la ruse , de la menace , de la séduction , de la mauvaise foi , enfin de tous les éléments qui constituent la politique. Les Mandarins missionnaires qui se trouvaient dans le royaume de /'e A:/- /o reçurent Tordre secret de tout eutreprendi*e pour faire cesser le scandale' que donnait h l'Asie un goavcrnement ou le prince était comme ses sujets soumis k Tempire des lois* Us
^VflrîcDt pour instructions particuïibrcs de IVrttraîncr dan* quelques fausses mesures , telles que celles d'attenter tncme indirectement aux garanties qui assuraient à cha^ cun le libre exercice de sa personne et de sa raison. Ce dernier point était recommande comme le plus essentiel, et voici -comme on raisonnait: Tant que les ha*bitans du royaume de Peki-to pourront chaque matin confier sans crainte au papyrus ce qu'ils pensent sur les actes de leur gouvernement et sur ceux des gou" Ternements de la Tartarie avec lesquels ils ?ont on ils ne «ont pas en guerre, ils auront le double tort d'empêcher leur monarque de commettre àç:% faytei; <^t de faire ressortir celles des monarques voisins , tandis que si au contraire. .••*••• *..•
Sans doute , cher lecteur , vous eussiez été auKsi curieux que moi de savoir si les Mandarins missionnaires réussirent ou si le roi de Peki-to ne porta pas la condescendance jusque céder à leurs perfides insinuations. Du . parti qu'il prit dans cette conjoncture , dépendait peutêtre pour les Chinois et les Tartares les progrès de la civilisation ou le retour à la barbarie. Malheureusement ma vieille chronique est déchirée en cet endroit et je n'ose prendre sur mon compte d'interroger le falcul des probabilités.
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