‹ Le Nain jaune réfugiéChapitre 69 sur 88 · PLAIDOYER · texte numérisé non relu

PLAIDOYER

Messieurs ,

Qu'une personne , ^trang^re aux détails de la cause qui TOUS est soumise , entre en ce moment : là solen<nité du lieu , la gravité des juges , le silence de la foule qui se presse dans cette enceinte , tout lui fera naître l'idée qu'à cette cause se rattachent des intérêts dignes d'un si grand appareil. Moi-même, à Tas- £ect de ce tribunal devant lequel je comparais pour i première fois , à la vue de ce banc oh l'on vient de m'offrir une place si nouvelle pour moi , je me demande encore quelle imputation pëse sur ma tête ; de quel délit , de quel crime je dois aujourd'hui me justifier. Vous l'avez entendu , messieurs •, il vous a été <lénoncé avec éclat ce délit abominable : trois lignes jetées , perdues au milieu d'un ouvrage qui en contient plus de trente mille ont donné lieu a trois chefs il'accusation.

Mais avant de procéder 3i la discussion de ce para^ graphe si expressif dans sa brièveté, et qui , sembla- Me au madngal de Trissotin ^ dU plus de, ehçses qu'il

fCest gros ; avant d'en peser Fane apr^s Fautre les <^ncrgiques syllabes , avant de suivre ma partie adverse daas les indactions terribles qu'elle tire de la place

3u'il occupe et peut-être du valume qui le recèle^ je ois appelier l'attention de mes )uge» sur Tecueil inhérent à la nature même de la cause , «fcueil que je toucherai peut-être par le» effoi*ts même que je vaia faire pour i'ëviter» En effet , d'un eàXé le respect m'interdit la plaisanterie dans Fexâtoien d^un article à la rédaction duquel la gravite n'a pas présidé , de l'autre je m'expose , par le contraste même de l'expression et du sujet , à paraître d'autant plus plaisant que ^e se* rai plus grave*

Et d'abord , messieurs , cet écueil même que je viene de signaler à votre prudence , n'aurait~il pas dû frap-*^ per M. le procureur du Roi à la requête duquel l'affaire se poursuit? N'aurai^il pas dû arrêter dans l'in* térêt même des plaignants le cours d'un ressentiment peut-être puéril, ou d'un zèle au moins indiscret ? Qu'il me soit permis , à Tappui de cette assertion ^ de répéter ici ce que je disais , il y a trois mois , en rendant compte au tribunal du public de l'interrogatoire que m'avait fait subir M. le juge d'instruction»

« Je suis traduit en justice par deux magistrats que » je n'ai jamais vus , et dont la réputation même n'é« w tait pas parvenue jusqu'à motw L'étrange applica- » tion qu'ils ont bien voulu se faire d'une plaisanterie » dont ils ne peuvent se croire Tob jet m'engage à taire , » cette fois, leur véritable nom» J'attendrai .r.» Du moine w ne pourront-ils pa^ m'accuser d'avoir , le premier , V donné un éclat scandaleux à un procès dont le rin dieu le ne saurait , en aucun cas , retomber sur le » Nain Jaune. ir

Ainsir, messieurs , non seulement je n'ai dirigé aucune injure contre la personne de ces magistrats \ mai^ je n'ai rien omis de ce qui était eu moi pour empêcher qu'ils ne se fissent injure à eux-mêmes» Je pense que vous apprécierez la décence et la délicatesse de mar conduite dans une occurrence où j'étais autorisé pen^»^ être à égayer mes lecteurs aux dépens de ceux qui prenaient pour leur portrait an masque de fantaisie « Qu'on ne s'en preune donc point à moi , si aujourd'hui , en public ^ à haute et intelligible voix , on a répéta eeHe

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lirAendne injure 9 si une dëfense légitime me foroo moi-même b la répéter de nouveau , si tous ceux qui l'avaient onblic^c et qui nous entendent l'apprennent à tous ceux qui l'ignoraient encore.

J'aborde enfin , messieurs , le corps du délit , et j'a— Youe que j'ai besoin de rëuni» avec effort tout ce que la nature m'a dounë de song- froid , tout ce que les conséquences de ce procès peuvent me présenter d'ef- Irajant , tout ce que votre caractère m'inspire de vénération , pour articuler sérieusement cette phrase &i légèrement confiée au volume dont elle a été «i solennellement exhumée.

« On nous écrit de Liège que MM. Lentbête et Jeansucre viennent d'être décorés du grand cordon de l'ordre de l'Eteignoir. »

Tel est le texte qui sert de base au procès intenté contre moi •, tels sont les griefs susceptibles , dit- on , ide m'exposer a des peines correctionnelles. Et pourquoi? parce que l'auteur de la plainte d'office affirme qu*il y u identité entre M. Lentbête et un certain M. Lambertz , entre M. Jeansucre et un certain M. Janson, tous deux juges du tribunal de première instance de Liège. Et ou trouve-t-il la preuve de cette identité ? Bans le rapprochement de deux articles entre lesquels il établit une corrélation imaginaire. Ce passage , observe M- le procureur du Roi , est immédiatement précédé d'un passage où le journaliste fait des réOexions sur la Snanière dont l'Oracle rapporte le jugement rendu par le truDunal de première instance de Liège contre Tcdi* teur du Mercure-Surveillant ^ et en les combinant tous les deux le délit est palpable» Cette combinaison est fort ingénieuse , sans doute ; mais elle porte h faux : car (puisque je suis réduit à disserter , comme Figaro , fiur des virgules ] il est de règle constante et absolue en typographie , il ç^t h Ja connaissance de tous les lecteurs , que le signe appelle tiret , auand il précède un article , annonce que cet article est indépendant de celui après lequel il vient immédiatement, qu'il n'a aucun rapport avec lui , qu'il n'en est ni la suite ni la conséquence , qu'il lui est , en un mot , entièrement étranger. Cet usage adopté par tous les journaux sert à isoler , h détacher les articles divers, en lie perdant que le moins de place possible. La culpabilité

Ja^

que M. le procureur du roi a sî habilement induite de la proximité de ces deux articles qui , par le tiret , sont, d« fait , sépares et distincts comme ils le sont moralcinont , est donc tout-à-fait arbitraire-, la principale base ô^ Taccusation s'ecrouîe donc d'elle-même. Mais vous imagi^ nez peut-être que la liaison , que la connexile des d^ux passages est si apparente que M. le procureur dn Roi auquel les usages typographiques et la lecture des journaoïx peuvent n*être pas familiers , a dû être involontairement entraîné à interpre'ter défavorablemeiit leur position respective. La simple lecture du premier article va vous désabuser.

« L'Oracle a cru faire un trait d'esprit et de malice » en rapportant textuellement le jugement du tribunal » de Liège sur la plainte du roi de France ^ et voici le » sens de sa phrase :

1» Le roi de France maltraite\ injurie , bafoue n^a » pourtant point été calomnie'.

» Ce pauvre Oracle ! il ressemble h l'ours qui assomme son ami en voulant lui rendre service, j»

N'est- il pas évident qu'il n'est question du tribunal de Liège qu'accidentellement , et pour amener le trait dirigé contre les rédacteurs de l'Oracle? Et ces messieurs ne seraient-ils pas beaucoup plus fordés à se croire désignés par les dénominations burlesques dont M. le procureur du Roi veut absolument baptiser deux respectables magistrats?

Si un article insigniGant en lui-même devient criminel par l'appoîiition , par le contact d'un autre article , il n'y- a pas de raison pour que celui qui vient aprbs ne donne lieu h des inductions non moins fondées que celui qui vient avant : le voisinage étant le même doit être également contagieux. En vertu de quelle loi le premier est-il sujet à une responsabilité qui ne pèse pas sur le second , quoique la distance soit respectivement Ja même ? Cela ressemble assez au jugement que rapporte l'auteur de Candide.

« En abordant h Portsmouth , Candide apperçut un homme qui était à genoux , les yeux bandés : quatre soldats postés vis-a-vis de cet homme lui tirèrent charnu trois balles dans le crâne , le plus paisiblement du monde , et toute l'assemblée s'en retourna extrêmement satisfaite. Qu'est-ce donc que tout ceci , s'c-

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crîa Candide , et quel était cet homme qu'on vient de tuer en cérémonie ? C'est un amiral , lui répondit-on ^ et pourquoi tuer cet amiral ? C'est , lui dit-on , parce qu*il a livré un combat à nin amiral français , et qu'on a trouvé cru*il n'était pas assez près de lui ; mais , dit Candide ^ l'amiral français était aussi loin de Tamiral anglais que celui-ci Tétait de l'auti^. n

£h ! messieurs , si l'on peut conclure du grand aa petit , et du terrible au plaisant , n'est-il pas incontestable que mes deux articles , comme les deux ami* raux , étant à une égale distance sont également coupables , ou ne le sont m l'un ni l'autre i

Mais , poursuit M. le procureur du Rot , les noms de Lambertz et de Janson , tant soit peu défigurés ( }e me sers de ses expressions ) sont faciles à reconnaître dans ceux de Lentbcté et de Jansucre. Je conviens qu'à la rigueur il y a une sorte de parité dans la consonnance de la première syllabe • mais observez bien que M. le procutcur du Roi lui-même ne trouve le travestissement sensible qu'en le combinant avec le rapport qu'il suppose exister entre les deux articles qui (je l'ai prouvé) n'ont aucune affinité entr'eux.

Eh quoi ! une similitude de son , lorsque d'aillenrs l'orthographe est différente , lorsque tant d'autres sobriquets , dont je m'abstiens de dérouler ici la burlesque série , offriraient une analogie toute aussi plausible , lorsque les individus ne sont désignés par aucune qualité \ une similitude qui ne consiste , dîs-^e , que dans le mode de la prononciation , et qui dispa-^ raît sur le papier, suffira-t-elle pour me rendre coupable d'outrage envers des magistrats que je ne connais point , parce qu'une partie de leurs noms office avec des noms inventés à plaisir une consonnance fortuite et plus ou moins exacte ? Ces dénominations fictives , comme celles du Spectateur , des Caractères de La Bruyère et de toutes les comédies possibles ne représentent que des êtres imaginaires : si la justice veuf pénétrer plus avant , et emprunter les yeux de l'amourpropre ou de la malignité , tout écrivain qui ne s'occupe pas exclusivement d'abstractions et de théories doit ressortir à son tribunal : car on peut parier à coup sûr qu'un citoyen au moins dans la multitude des habitans du royaume portera Tuo dç9 ooifts que

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l'écrivain aura livras au ridicule , quelle que soit lâ bizarrerie ou la fécondité de celui-ci. Que sera-ce donc si une ressemblance même éloignée $u£St pour constater ridentité t

Et ce qui met le comble à l'outrage , continue M. le procureur du Roi , c'est que Pauteur de cette injurieuse imputation ajoute un brevet d'éteignoir , décoration que M. le procureur du roi considère comme attentatoire à Thonneur. Jusqu'ici la chose n'avait pas été prise aussi sérieusement ; je ne puis cependant que me féliciter de Tiraportance qu'on veut bien lui don^ ner^ je n'aurais pas cru les armes du Nain Jaune si redoutables. Mais qu'importe h la cause Topinion flétrissante que les uns attachent à la décoration de l'éteignoir dont les autres se glorifient , puisqu'elle n'a été décernée , dans le paragraphe en question , qu'à des êtres qui n'ont rien de réel, ainsi que je l'ai démontré tout-à-l'heure ?

L'auteur de la plainte d'office pose en principe , qu^en droit c'est la même ehose de nommer quelqiCun direc^ tement ou de le designer dune manière que morale^ ment il n^est pas permis de prendre le change sur la personne , et il cite à ce sujet la loi 6 , au Digeste , de Rébus creditis , et la loi 34 , de Condiiionihus et Demonstrationibus* Je confesse mon ignorance à l'égard du Digeste • mais je sais que le Digeste ne fait pas loi dans ce royaume , et c'est ce qui me rassure : j'abandonne , au reste , avec la plus entière confiance la discussion de tous les points de droit aux lumières et à la logique de l'avocat qui a bien voulu se charger de ma défense. Maïs à ne consulter que le simple bon sens , il est évident que l'adoption d'un pareil principe ouvrirait le champ le plus vaste à l'arbitraire , et que cette certitude morale ne serait qu'une source d'incertitudes , puisqu'elle varierait en raison du caractère , du genre d'esprit , de la nature des études , de la direction des idées, et d'une foule de nuances fugitives, quelle que fût d'ailleurs l'impartialité des juges ^ il est évident qu'elle leur imposerait l'obligation de se livrer \ des détails multiples et fatigants , à des recherches impossibles , h des rapprochemens plus ou moins in- (énlQUx I et qui n'ayajDt aucune règle &^e et po^itivt

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n'aboutiraient qu'à des résultats douteux tt presijue toa^ jours itlusoires.

O vous qui prétendez obtenir cette certitude moràie et jiiger avec inlëgrité , si dejh vous connaissez les Lonimes et les choses , les circonstances générales et parlicn'ioros , locales et individuelles , si vous êtes doués d'une grande aagacité , d'une sagesse éprouvée , ar— mez-vods encore d'une infatigable patience ; saisissez , ^'il se peut , le point imperceptible et mathématique où l'ailégoric est sans voile, où l'imitation devient parodie , le mensonge vérité , la vérité mensonge ; î'c- Icge satire : fixez la limite précise passé laquelle l'allusion est directe , le portrait ressemblant , la fable liistorique , le sobriquet personnel , l'omission volontaire , le rappKochement perfide^ où les généralités sont individuelles , où la rencontre des syllabes est mal-son-* nante et préméditée. N'omettez ni les finesses de la ponctuation , ni la couleur du papier , ni le choix des caractères , ni l'étendue ou la forme des périodes r allez , un compas à la main ^ mesurer la distance qui sépare chaque alinéa , combinez cette foule d'obserrations avec la moralité du prévenu , ses intentions présumées , la nature de son ouvrage , l'opinion du jour , la qualité du plaignant , les tems , les lieux et les événemcns : examinez encore , délibérez mûrement » et condamnez Le jugement prononcé, vous apprenez que cet article dont toute la culpabilité réside dans la place qu'il occupe doit cette place à un ouvrier qui ne l'a pas lu et qui n'a vu dans cette alinéa , dont l'application ne pouvait se faire impunément , que le nombre de lignes nécessaires à la prompte confection de sa page , ou à un encadrement plus symétrique.

Ce que je viens d'émettre comme une hypothtise , messieurs , est une réalité , et l'assemblage purement mécanique de l'ouvrier a été transformé en combinaison- perfide , injurieuse , en délit , en véritable attentat. Voilà pourtant où conduirait la doctrine de la certitude morale et celte autre maxime de M. le procureur dn lloi que les attaques indirectes ne décèlent que plus de méchanceté et n'en sont que plu» punissables. Sur ce pied -, il n'y a rien d'innocent « et je trouverai de coupables intentions jusques dans la teneur même de la plainte dirigée contre moi*

ËnÉn i hiefisieur^ , on se fait principalement i}ne arm^l Contre moi de la qualité de juges dont les plaignanJtâ ;sont revêtus. Mais encore une fois , il n'e^t pas dit nn mot de cette qualité dans rarticle énoncé ; mais lors même que la dignité de juge serait atti^ibuée AXkx êtres de raison ^qui figurent dans cet article , rien ne prouverait qu'il a agit des magistrats que Ton nomme ^t que je n'ai ni nommés ni désignés > et sur- tout il serait faux que jç les eusse injuriés à Toccasion de Texercice de leurs fonctions. On semble insinuer que la dignité d'une pareille fonction est une égide inviolable h Tabri )de laquelle les magistrats ne peuvent être attaqués ni comme hommes publics ni comme hommes privés. Oa oublie qu« le premier magistrat du royaume ne jouit pas lui-même de ce privilège. '

Mais qu'ai-)e besoin de recourir au raisonnement quand les faits parlent ? Aujourd'hui même , personne n'ignore les véritables noms de ceux que Racine a mi« en scène dans les Plaideurs , et à plus forte raisoa ne les ignorait-on pas de son tems? Fut-il traduit de-« Vant les tribunaux par' les juges qu'il avait travestis au théâtre ? fut-il accusé d'avoir imputé des qualifî-^ cations outrageantes aux magistrats d'alors ? Non , mes« sieurs ^ aucun de ces magistrats ne s'avisa de se re-* connaître dans Perrin Dandin , et la justice ne vou-* lut rien avoir à démêler avec un homme qui , tous les soirs , en appellait au tribunal comique où il était absous par la gaieté française*

Un ordre non moins respectable , le clergé , au tem» de sa puissance , dans un siècle et sous un prince éminemment religieux , le clergé lui-même fut en butte aux épigrammes les plus mordantes. Le différent qui 8'était élevé dans une des plus célèbres églises de Paris ^ fournit à Boileau le sujet du Lutrin. Les chanoines lut envojèrent-ils une assignation pour fait de calomnié ou d'injure f Appellèrent-ils sur sa tête sacrilège le» foudres de l'excommunication t Et cependant que ne frappe-t-il pas de ridicule dans sa joyeuse témérité ï Ni les choses ni les individus n« sont épargnés. Quelle foule de carricatures , aux noms les plus bizari^es , se pressent dans cette galerie comique ! La paresse , la gourmandise , lès oremus , les bénédictions y les 'oor-« deliers , les carmes , les célestins i les moines, les pré« IbX» f tout est pour «a mvu^ ua objet de plaisanterie^

Pourquoi le juse de son arrondissement ne lança-t-il

Îas contre Boiieau un mandat de comparution ? Le amasse est-il un sanctuaire inviolable r ou les gens tju'il attaquait avaient-ils le bon sens de rire de ce qui était risible ?

Rappellerai-ie les B^gaïeroens du Bridoison de Beaa-> marchais ? parterai-je d'une pièce qui se joue sur Tua des théâtres les plùs fréquentés de Paris , du Procès du Fandango ? dette pièce où les juges qui siégeaient avec gravité s'élancent tout-à-coup du ti'ibunal , et, prenant leur accusé par la main , exécutent avec lui en robe , en rabat et -en bonnet carré , une dansé espagnole des plus divertissantes? Et tout cela se passe en France oîi l'indulgence n'est certes pas le défaut que l'on reproche aux tribunaux.

Je me résume , messieurs. L'article qui vous est détaoncé u*e5t as coupable parce qu'il ne s'applique point aux magistrats qui se sont plaints , parce qu*on fait résulter le prétendu délit d^]n rapprochement forcé et typographiquement impossible ; parce que les noms de liCnthête et de Jeansucre sont fictifs et imaginaires , et fiont susceptibles d'être attribués à trop d'ipdividus ppur qu^ils soient personnels; parce que la qualité de juge n'est nullement indiquée , parce que îe n'ai désigné ni voulu désigner Jes magistrats de Liège ; parce ^ue pei*$onne n'a le droit ni le pouvoir de me prêter iine intention que je n'ai point exprimée et que je n'ai point eue ; parce qu'on pourrait ainsi donner à iout sens indéterniiné nu sens déterminé, à toute dé- ^lomiuation arbitraire Une interprétation qui ne le serait pas moins , et envenimer les discours les plus innocents.

Si un scandale fâcheux a duré trop long-tems , vous allez le faire cesser ou plutôt le réparer d une manière frelatante et honorable par le jugement que vous allez porter. C'est à vous qu'il appartient , en rejeltant la i*ausse et imprudente application qui a été faite de rendre justice tout à-la-fois et à la pureté de mes intentions et à la dignité de vos collègues.

NOTICE Sur la vie et les oui^ntges de M. /• tle Chénier.

TROISIEME ET BEBlflEn AWï\CUZ%

^ L'histoire d'un homme nt finit pas toujours avec ta

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▼Se. Quand son influence se fait sentir au^del^ , <}uand elle est le principe ou roccasioii des évënemens qui »e succèdent après lui , il est évident que ces faits se rattaclient à lui bien qu*il ait cesse d'être ; comme cet mouvemens circulaires occasionnés dans Teau par la chute d'un corps lui appartiennent , bien qu'au ino-* ment où ils se font encore oppercevoir , le corps qui les a produits ait ddjh trouvé , au fond de rabîme ^ un repos peut-être éternel*

La dépouille mortelle de Chénier fut immédiatement

{jortée de chez lui h la dernière demeui*e , avec tout *appareil que des obsèques exclusivement civils peuvent donnera ces tristes cérémonies. Des amis , des gêna de lettres , formaient le cortège dans lequel on distin-' 'guait les hommes les plus recommandables de l'institut. Quelques années auparavant, CAe/izer avait accompagna dans ce lieu funèbre le reste de Lebrun , et pronouoil sur la tombe de ce grand poète (au refus du secré-* taire perpétuel ] un discours aassi judicieux qu'éloquent* Cette fois encore M. Suard céda, à l'un de $ts coliègue^ y le droit d'adresser au défunt les derniers adieux de Pillustre corps dont il devait être l'organe.

M. Arnault qui avait couru comme Chénier la carrière dramatique , enti*eprenant dès lors , avec courage, la tâche que. nous continuons aujourd'hui sans danger , ne se borna pas à donner au talent , aux ouvrages de son rival , de son vainqueur les éloges ui leur étaient dus ', il attaqua de front la calomnie ont son confrère avait été victime : loin de taire les odieuses inculpations que nous croyons aussi avoir refutées , il les reproduisit sur la tombe de Chénier en présence de sa famille en pleurs , et ce fut pour les anéantir par un argument sans réplique pour la raison comme pour le sentiment. Chénier^ dit-il à-peuprès , Chénier poursuii^i par ta catômnie , se réju^ia dans les brefs de sa mère. 'Se seraient- ils oaueris à son repentir métne ^ s* il eût été couvert du sang d'un frère F Tel est sinon le texte du moins le sens de cet argu^ ment auquel l'assemblée applaudit par ses larmes* Nous regrettons de n'avoir pas sous les yeux le discours dont il est extrait. Il est extrêmement rare. Lç Mojuit^ur ayant eu ordre de n'en publier que des frag* ments , il n'a été imprimé en totalité que pour l'iu»-

Utnt aux niembrea daqnel il a été e:tclot{Tèineiii dié-4

tribu ë.

Chénier laissait une place vacante da^ns la classe da la langue et de la liitératurt /ranqaise^ Plusieurs coai-»

{lëtitears j prétendtreixt^ Le rooins remarquable , e| e moins cligne nVtait pas M« de Chateaubriands Com-* ment cet homme , ennemi de toutes les institutions nouvelles , sVtaît-il dëterroiné à briguer la honte de sic^ger dans une académie révolutionnaire ? Comment les mera-t l>res de cette académie que de pareilles prétentions devaient flatter , et qui d'ailleurs appréciaient les belles parties qui se trouvent dans le talent bizarre de ce can* ^idat se sont-ils prêtés de si mauvaise grâce à lui accorder une préférence qui , après tout, était un acte de jujBtice ? Ce sont là de grands mystères \ c'est le secre| de l'académie que nous , qui ne sommes pas académi'* ciens y ne nous croyons pas obligés de respecter^ » Fa* mihi Qraionum sacram resohere jura y > Fas odUae viros y atquê omnia ferre »uh auras, V Si aua Utrunt i Unto,r patrùj^ nec legihus uUi$, v

VXBG.

Quoique Mr^ de CJidteauhriand figure aujourd'hui dans des intrigues d'une plus haute importance, l'his-^ to^re de ces intrigues académiques ne sera pas sana intérêt. Elle servira à faire connaître un homme qui ^'est pas assez connu » bien qu'il ne néglige aucune occasion de se montrer, et que, comme les tambour^ <le ville 9 il soit toujours prêt à-faire du bruit aux dé« pens de quiconque lui eq fournit l'occasion.

Ce parti auquel appartenait M^ ite Chateaubriand depuis sa conversion , satisfait d*être rentré en France où il avait cru d'abord pouvoir travailler en toute sécurité à la contre-révolution , s'était tenu éloigné dw gouvernement : il avait affecté un grand d^ain , noi|

}>as pour les places utiles , que plusieurs émigrés tolicitèrent et obtinrent , mais pour les places purement }ionori(iqucs qu'il leur semblait inexcusable d'accepter)^ ils avaient la prétention de flétrir aitisi c^ qui était l'objet de la considération pnblique , en se montrant supérieurs aux hommes qui' occupaient ces dignités mé* prisées ; de plus ils se ménageaient l'avantage de pou- Toir le disputer de pureté avec M. Ferrand on M. ifydê^ Neuville aux jours d^ la restauration devant la Fan^iUtt reataurée« - -^

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-' Cette fcKUqnefiit devinde. Uempercrur croyant qu*il Vy avait pas de meilleur raoyen aannuUer le orëdît ■de ces gcns-là, que de se les attacher, appela auprès de lui les héritiers des anciennes familles. Les antl* •chambres furent ouvertes à ceux qui ne voulurent pas •entrer *l; us les camps , et la vieille noblesse à la ré» ^erve de quelques gentilshommes qui s'étaient faits ro^ turiers quand la gloire militaire avait passé du côté de la roture, et la vieille noblesse à la réserve de quelques maisons qui s'obstinèrent à ne vouloir conserver que par les armes l'illustration que les armes avaient ac*- ^ise à leur nom ; et la vieille noblesse passa près- «^ue toute entière da faubourg St. Germain auxTui^ leries.

Napoléon s^en applaudissait : il avait tort. Ces hommes ^qu'il avait cru annihiler en les compromettant , reçurent une autie valeur de leur situation même. Ils change* .rent de tactique. A leur malveillante inertie succéda J'activitéla plus pernicieuse. Ils conçurent, en profitant de la volonté que Ton avait de les conquérir, l'espérance de s'emparer d|i palais , des emplois, des dignités et de l'opinion. On les avait appelles à la cour pour leur en faire prendre l'esprit \ leur esprit devint bien-^ ;tôt celui de la cour ; et la révolution qui ouvrit le Louvre à la famille qui l'habite encore , révolution que trois abbés s'attribuent , était préparée dans le Louvre jnême, par des valets, long-tems avant cette funeste campagne , où la fortune du vainqueur de Alarengo , /fjiusterlUz , d!Iénn et de Friedland alla follement se l^riser contre les glaces du nord, seuls ennemis inviu-» cibles que les Français aient réellement rencontrés.

C'est par une suite de ces calculs que M. de Châ^ 4ecuibtiand consentit à se mettre sur les rangs pour la jpJace de Chénien Disons aussi qu*à ces considération3 se joignait un attrait , qui tirait sa force du caractèrp même de M^ de Chateaubriand.

, En littérature comme en politique , Chénier avait /des opinions diamétralement opposées à celles de M. de ^Chateaubriand , non moins passionné , comme on sait, jpour les innovations en fait de poésie , qu'il Test , ea iait de gouvernement , pour les théories décrépites. *

Chénier qlii ne pouvait prendre le Calvaire pour Ip jParnaMe, ei des idées féodales pour des idées I0a4r

rftletf , soûteiiftit qn'en poésie 11 n^j a?àit pas pins de salut sans la mythologie de l'anticjuîté , qn*en politique ^ aveclesprëjugësetlesinstitutionsderanciéDrëgime. Après avoir consigne ces opinions dans plusieurs- satires foit piquantes , il les avait tout nouvellement reproduite dans un rapport fait au nom de l'institut sur l'état de la littérature en France depuis 1789 jusqu'en 1809 , rapport où le système politiquement hétérodoxe , dé* veioppé dans le Génie du Christianisme , est combattu avec peu de ménagemens ; et où l'on trouve la critique la plus maligne comme la plus juste d^Atala , sous la forme d'une analyse faite dans le style et les expi-essions même de ce roman, que Chéuier ne croit pas moins hérétique qu'erotique.

Il parut trés'ptquant h l'auteur critiqué de succéder à son détracteur et de s'asseoir dans le fauteuil même de son juge pour le juger.

Le projet arrêté, on mit tout en œuvre pour an as* surer la réussite. Si M. de Châlefmbriand avait des ennemis à l'institut il y comptait des amis , entre les*> quels se trouvaient deux hommes , qui , à des titres bien différents, y exerçaient une certaine influence, fun , celle qu'obtient naturellement un homme d'un vrai talent , revêtu d'une grande place *, l'autre , celle que dans une société nombreuse et divisée les plus vils per*sonnages usurpent trop facilement , k force d*audace et d'intrigue. Ces deux hommes servirent de tous leurs moyens les prétentions du nouveau candidate

Au défaut de sa personne , le nom de M. le Vicomte fut promené chez les quarante , dans la ville par les hufssiers de f université , par les palh*eniers' du grande maître , dans la banlieue , et chez les grands-seigneurs, par le courtier qoi avait entrepris le succès de cette affaire et le poursuivait dans la voiture même de soa excellence.

On mit en jeu les cuisiniers et les ministres ; pendant que le grand personnage multipliait les politesses , les invitations , le petit redoublait d'activité , allait ^ Tenait , promettait , menaçait , flattait , dénigi*ait , époilvantant les faibles , intéressant les forts , tendant , aih tachant par-tout de nouveaux fils, à l'aide desquels, eomme un directeur de marionnettes , il fesait mouvoir étB personnages .de toutes les tailles, de toutes. I4

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Opinions, de tous les rangs, des philosophes romme des abbés, des athées comme des dévois ^ des princes comme des commis , et cela uvec uue telle habileté , qu'il amena les hom iies les plus dévoués ^vl gou-» vernement, les plus intéi*essés à sa conservation, à aenrir de toute leur puissance , à autoriser par leur propre Suffrage , le succès d'une intrigue dirigée au toiid contre le gouvernement même. C'est k l'aide de ces manœuvres qu'on parvint k s'assurer onze voix, le jour de l'élection , à laquelle vingt-un académiciens feulement prirent part. Cette majorité eût été plus considérable si les partisans de M. de Chateaubriand avaient consenti à une transaction imaginée dans l'intérêt commun de l'institut et du postulant lui-même* Jaloux de soustraire la. mémoire de leur confrère aux outrages , et non d'écarter de l'académie un littérateur digne à plus d'un titre de s'y asseoir, les amis de C/iénier avaient proposé de se réunir aux amis de M. de C'hd^ ieauhriand pour le porter h la première place vacante , s^il consentait à renoncer , pour^ cette fois , à êts prétentions. Cette transaction assurait presque à M. de Cliâteauhriand Tunanimité. Mais sa nomination se serait faite sans scandale , et sans scandale point de gloire pour M. de Chateaubriands D'ailleurs ce n'était pas iine place quelconque qu'il voulait à l'institut \ mais cette place-là , mais la place de Chénier i il l'obtint.

L'événement prouva que les craintes des gens sensés n'étaient que trop fondées : au bout de quelques mois le nouvel immortel demanda à être reçu. L'intervalle qui s'était écoulé entre sa, nomination et cette époque n'avait pas été perdu. Il l'avait employé à faire , refaire et parfaire , sous le titre de Discours de réception , la diatribe la plus inconvenante contre son prédécesseur \ s'arrogea nt le droit de ju-» ger, sous les rapports politiques, un homme qui Witait son justiciable que sous les rapports littéraires , \\ y insultait au milieu de l'institut , pour des fait^ dont toutes les bienséances lai interdisaient l'examen, tin des hommes qui a le plus honoré l'institut commç littérateur, comme poète et comme philosophe.

Tant d'outrecuidance révolta* En vain , essaya- 1* on. pour faire agréer le discours , l'emploi des moyens qui Avaient fait admettre l'orateur. Une partie de ses sec- ^iteurs mêaie l'abandonna , et la clause , à la réserve

i&cinq menibrê» qaî crurent icur lioiitieur înt^ressl^ à soutenir «n homme qui la voulait déshonorer , refuser son assentiment à cette Isk^he satire par laquelle na* loyal chevalier tirait de Chenîet mort là vengeance qu'il n'avait pas osé prendre de Chénier vivant.

M. de Chateaubriand a fini par entrer de vive force dans la société qui avait refusé de le recevoir. H y cfterce une grande influence ; il répète probablement avec le psalmiste , avec l'évangéliste '^[*)La pierre rejettée par ceux qui bâtissaient est devenue la principale pierre de V angle. Cest le maître qui a fait cela ^ lui répon^ drons-nous avec ces saintes autorités ; mais qu'il nous perrtjette de lui dire que cela nous paraît ,% à nous pluar singulier qu'admirable.

' Les bons esprits ont blâmé et blâmeront M. de Chdteaubriand d'avoir voulu entrer dans un corps pacifique pour y ressusciter les dissentions révolutionnaires^ a'avoir provoqué de nouveau le choc des factions politiques, dans le sanctuaire des muses \ dont la paix n'est que trop fréquemment troublée par les factions littéraires \ de s être mis dans l'alternative ou de rester ^ la porte de l'académie que son discours lui fermait ^ où d'y entrer par la destruction du corps même qui la lui avait ouverte. Ce sont là de misérables succès^ Ce sont aussi de misérables succès c|ue ceux qu'a valus à M* de Chateaubriand \^ publication de son dis* couw-t*^ù l'on retrouve bien plus ses passions que son talent^ et qui en mécontentant les amis de Chénier^

ÎAxxs qu'il n'a contenté ses ennemis , n'a pas satisfait es amis des lettres. L'éloge de Chénier était pourtant si facile à faire , il eût acquis tant d'honneur à M. de CMteaubriand qu'on ne peut douter que par calcul si ce n'est par penchant , il se fut emparé de ce moyea de fiuccès si , comme en Chénier l'amour-propre n'était en lui que Tamour de la gloire.

Doué d'un caractère énergique , composé , comme tou$ les hommes de qualités et de défauts , Chénier les porta ï l'extrême •, entouré des ennemis que lui donnèrent êes talents autant que ses opinions , placé dans une si* tuation , figurant dans des événemens plus propres a

{*) Lapidem quem reprobaverunt «dificantes , hic factns c«i m •aput aoguli. A domino iactuBi Mt istud «t «st mirabik in ocidif iVM^Uf .Pa. 117 T. aa.» . .

fairiî ressortir ses défauts que se» qualités H dé fatit 4)38 sVtonner qu'il ait été moins loué que décrié. Led éloges qu'oïl n'a pu lui refuser furent arrachés par son génie : il en méritait par son caractère. Une grande ^Jévation d'âme en faisant la base. Elle explique toutes ses actions ^ elle dégénéra quelquefois en orgueil , )amais en envie", elle le rendit quelquefois coupabla d'outrages, jamais de bassesses. Généreux jusque dans ses torte , ce n'est jamais que contre ses torts qu'il combattit : quant aux faibles c'est par des services qu'il aimait à. s'en venger. Son ame ouverte aux passions violentes n'était pas plus fermée aux affections douces qu'aux sentimens généreux. Ennemi , comme ami , tout malheureux pouvait compter sur lui. pieux envers sa mère , affectionné pour ses frères , c'est dans ces sentimens qu'on lui refusa , qu'il puisa ses consolations et ses chagrins. S*il eût des ennemis , il eût des amis et les mérita. Constant dans toutes ses affections , il le fut sar*tout dans ses amitiés comme dans ses haines parce qu'elles n'étaient en lui que le résultat de l'estime ou du mépris. Voilà ce qui regarde son cœur : quant à ce qui regarde son esprit , étudiez-le dans ce qu'il a produit : voyez s'il en est beaucoup qui lui puissent élre comparés pour l'étendue » la solidité , la rectitude , la finesse , la force , la souplesse ^ la légèreté. Chénier est mort à la fleur de l'âge ^ lorsque ses aptitudes for* tiBées par l'étude et par l'expérience l'avaient rendu , non seulement supérieur à ses rivaux , mais encore su^ périeur à lui-^méme

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