VISITE AU SOLITAIRE
Je m^appelle MUaothropos, et {e hais le genre humain. Quant à toi, je voudrais que tu fusses un chien, afin ^ue je posse Taimer un peu.
SBA&spEAaK. ( 7**1110» ofMhens.)
Le lendemain matin, après le déjeuner, Earnscliff * prit congé
1 Earnscliff est un nom fictif composé de deux mots écossais, eam, qui yent dire aigle, et cliffj qui signifie rocher, a. m.
46 LE NAIN NQIR.
de ses aimables hôtes, ea leur promettant d*étre de retour à temps pour avoir sa part de la venaison qui était arrivée de chez lui. Hobbie, qui eut Tair de lui faire ses adieux à la porte de la ferme, s'esquiva cependant, et le rejoignit au sommet de la colline . M Vous allez là-bas, monsieur Patrick, lui dit-^il ; du diable si je vous quitte malgré tout ce qu'en dit ma mère. J'ai cependant cru qu'il valait mieux m'échapper tranquillement, de peur qu'elle ne soupçonnât ce que nous allions faire ; nous ne devons pas lui causer le moindre chagrin ; c'est une des dernières paroles de mon père à son lit de mort.
— A merveille, Hobbie l dit Earnscliff -, elle mérite bien tous vos égards.
— Et réellement, quant à cela, continua Elliot, elle serait presque aussi tourmentée pour vous que pour moi. Mais croyez-Vous véritablement qu'il n'y ait pas de la présomption à nous hasarder à aller là-bas ? nous n'avons pas de mission spéciale, vous savez.
— Si je pensais comme vous, Hobbie, je ne chercherais peutêtre pas à m'occuper plus long-temps de cette affaire; mais comme je suis d'opinion que les visites surnaturelles, ou ont cessé tout à fait, ou sont devenues très-rares de nos jours, je veux approfondir une chose d'où dépend peut-être la vie d'un pauvre malheureux qui a perdu la raison.
— Ah ! ma foi, si vous pensez comme cela... » répliqua Hobbie d'un air de doute. « Et effectivement, il est certain que les fées elles-mêmes, je veux dire les bonnes voisines ( car on dit qu'il ne faut pas les appeler fées), qui avaient coutume de venir le soir sur tous les tertres de verdure, ne se font pas voir de moitié aussi souvent qu'autrefois. Je ne puis pas affirmer en avoir jamais vu une; seulement une fois j'en entendis une siffler dans la bruyère derrière moi, avec un son absolument semblable à celui du courlis. Mais mon père en a vu souvent, quand il revenait le soir de la foire, avec une goutte de vin dans la tète, le brave homme ! »
Eamscliff remarqua avec plaisir l'affaiblissement graduel de la superstition, en descendant d'une génération à l'autre, ainsi qu'on pouvait l'inférer de la dernière observation de Hobbie. Ils continuèrent à raisonner sur ce sujet, jusqu'au moment où ils arrivèrent en vue de la colonne qui a donné son nom à ce Moor.
« Sur ma foi, dit Hobbie, voilà cette créature qui se traîne encore là-bas. Mais il fait grand jour, vous avez votre fusil, et j'ai
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apporté mon bon co^tea^ de chasse, je crois que nous pouvons nops approcher.
— Très-cerlainement, dit Earnscliff; mais, au nom de tout ce qu'il y a de plus extraordinaire , que peut-il donc faire là ?
— Il commence à bâtir un mur, je crois, répondit Hobbie, avec ces oies grises ou grosses pierres éparses, comme on les appelle. Ma foi, c'est tout ce que j'ai jamais étendu dire« »
£n approchant davantage , Earnscliff ne put s'empêcher de partager l'opinion de Hobbie. L'être qu'ils avaient vu la veille paraissait travailler lentement et avec beaucoup de fatigue à placer les grosses pierres les unes sur les autres, comme pour former un petit enclos. Il y avait autour de lui des matériaux en abondance-, mais le travail qu'il y avait à faire était immense, à cause de la grosseur de la plupart des pierres ; et il paraissait même surprenant qu'il eût réussi à en soulever plusieurs, qu'il avait déjà arrangées pour les fondements de son édiQce. Il faisait des efforts pour en mouvoir une d'une grosseur énorme, Icursque les deux jeunes gens arrivèrent près de lui ; et il était tellement occupé à exécuter son dessein, qu'il ne les^aperçut que lorsqu'ils furent tout près de lui. En poussant et en soulevant la pierre pour la placer comme il le désirait, il déployait un degré de f c»*ce qui paraissait totalement incompatible avec sa taille et sa difibrmité. En effet, à en juger par les difficultés qu'il avait déjà surmontées, il devait avoir une force d'Hercule^ car quelques-unes des pierres qu'il avait réussi à soulever paraissaient avoir exigé le concours de deux hommes pour en venir à bout. Les soupçons de Hobbie se renouvelèrent en voyant la force surnaturelle dont il était doué.
tt Je suis presque persuadé, dit-il, que c'est l'esprit d'un maçoo; voyez-vous ces grosses pierres qu'il a placées. Si c'est un homme, après tout, je voudrais savoir combien il prendrait par perche pour construire un miu* de digue. On aurait besoin d'en avoir un entre Cringlehope et les Shaws... Brave homme, » qouta-t-il en élevant la voix, «< vous faites là un ouvrage bien solide. »
L'être auquel U s'adressa leva les yeux, jeta sur lui des regards affreux, et relevant son corps qui était alors penché, se tint debout devant eux dans toute sa hideuse difformité naturelle.
Sa tête, était d'une grosseur extraordinaire, couverte de cheveux longs et crépus, en partie blanchis par l'âge : ses sourcils
épais et saillants ombrageaient ses petits yeux noirs et perçants, profondément enfoncés dans leurs orbites^ et roulant avec une férocité sauvage qui annonçait une sorte d'absence de raison. Ses autres traits avaient ce caractère rude, brut, qu'un peintre donnerait à ceux d'un géant de roman, en y ajoutant cette expression farouche, irrégulière et si souvent remarquée comme étant particulière à la physionomie des personnes contrefaites. Son corps large, et carré, comme celui d'un homme de taille moyenne, était monté sur deux larges pieds ; mais la nature semblait avoir oublié les jambes et les cuisses, ou du moins elles étaient si courtes, qu'elles étaient cachées par les vêtements qu'il portait. Ses bras étaient longs et charnus, terminés par deux mains musculeuses, et les endroits qui, dans l'ardeur du travail, restaient découverts, s'étaient hérissés d'un poil noir et rude. On aurait dit que la nature avait destiné les parties de son corps, prises séparément, à être les membres d'un géant, mais qu'ensuite elle les avait par bizarrerie adaptées au corps d'un nain; tant il y avait peu de rapport entre la longueur de ses bras et la force extraordinaire d'un côté, et la petitesse de sa taille de l'autre. Son vêtement était une tunique brune d'une étoffe grossière, de la forme d'un froc de moine, serrée autour de ses reins par une ceinture de peau de chien de mer. Il avait sur la tète un bonnet fait avec une peau de blaireau, ou de quelque autre fourrure grossière, qui ajoutait singulièrement à l'effet grotesque de son ensemble, et couvrait en partie ses traits, dont l'expression habituelle était celle d'une sombre et sinistre misanthropie.
Ce Nain remarquable tenait ses yeux silencieusement fixés sur les deux jeunes gens, et leur lançait des regards hargneux et irrités, lorsque Earnscliff, dans l'espoir de le ramener à une disposition d'esprit moins farouche, lui dit : « Vous avez là une tâche bien pénible , mon ami ; permettez-nous de vous aider. »
En conséquence, Elliot et lui, réunissant leurs efforts, placèrent la pierre sur le mur qui commençait à s'élever. Le Nain les surveillait avec l'œil d'un maître, et témoignait par ses gestes son mécontentement ou son impatience , en voyant le temps qu'ils mettaient à ajuster la pierre/Il en indiqua une seconde, et ils la placèrent aussi ; puis une troisième , une quatrième , et ils continuèrent à le satisfaire , non sans se fatiguer, car il leur indiquait, comme à dessein, les morceaux les plus lourds et les plus éloignés.