‹ LE NAIN NOIRChapitre 67 sur 99 · EXTRAIT · texte numérisé non relu

EXTRAIT

L'EYRBIGGI A-SAGA ,

c'est-a-dïble^

HES PRSaiiÈRES ANNALES fiC CE Di^niIGT VE

L1SLAN0E, QUI EST SïTOÉ AUTOUR »U PROMON^POIRE APPELÉ SNOEÏÏLLS.

» OTA. Cet articfc a paiti dans ma onrrage intitulé : Illustrations des AnUquifês du J^^pubNé êms laswr eiUmoB 4e deax aati^oaipes dMognéa, Bdbnt JanioMo d?Éâimbourg, ècuyer, »t Cmi Henri Weber. Les détails extrêmement curieux c«ntetnis dans ce yoKiine C6t l'on supposera facileoienl que I^auteur ne yeut pas parler de fai liible. jint q«^t y eat) néritafeal sa meilletir aoeuefl 4u p«b1lc, ^i ne 4onsa aucun encoiirii^meDl à 1a conlinuatioB de cet oovri^A.

Parmi les diverses annales de l'histoire d'Islande , il n'y «a a pas de plus intéressante que l'Eyrbiggia-Saga, composée (suivant les coiqectures du savant Torkelin) avant 1264, et lorsque l'Islande était encore soumise à la domination dé la Norwége. Le nom de Fauteur est inconnu ; mais la simplicité de ses Annales semble une garantie suffisante de leur fidélité. EUeâ contienaenJ; l'histoire d'un territoire particulier de l'Islande, situé autour du promontoire appelé Snoefells , à compter du premier établissement qu'y formèrent des émigrés de la Norwége , et les détails historiques d'une grande étendue des haines qui divisèrent les familles par qui le pays était occupé , les. progrès que firent les habitants vers un état plus régulier de société , leurs coutumes ^ leurs superstitions, leurs lois et leurs habitudes domestiques. Si les événements qui sont consignés dans ces annales provinciales ne sont pas en eux-mêmes d'une grande importance, le lecteur peut en reyanche puiser dans les détails minutieux qui en sont donnés , une conoaissance des mœurs des nattons du N(»rd , qui ne s'acquiert pas ordinairement par la lecture d'une histoire plus

«32 EXTRAIT DE L'EYRBIGGIA-SaGA.

générale. On peut donc présumer qu'un entrait des morceaux les plus intéressants de r£yrbiggia-Saga sera agréable aux amateurs des antiquités du Nord. Le savant Torkelin publia une édition correcte de cette histoire en 1787, qui fut imprimée aux fhiis de Salun, l'illustre et généreux protecteur de la littérature du Nord. Une version latine, faite avec l'exactitude bien connue du traducteuf, vient au secours de ceux qui ne connaissent qu'imparfaitement l'islandais original.

L'an de grftce 883, un seigneur norwégien nommé Broin, ayant été banni par Harold, roi de Norwége, eut recours à la protection de Rolf, ou Rolk), qui réunissait le double caractère de prêtre et de guerrier, et gardait le temple de Tbor, dans l'île de Mertur. Broin fut bientôt accueilli , etqn lui fournit au retour du printemps un vaisseau pour tenter la fortune; mais Bolf, ou , comme on rappelait d'après la sainteté de ses fonctions, Thorolf (quasi Tor'è Rolf)^ voyant que par cette action il avait encouru le ressentiment de Harold, résolut d'abandonner son habitation et de mettre à la voile pour l'Islande , où , dix ans auparavant , Ingdlf- Fols-Darne avait fondé une colonie. Thorolf fit un grand sacrifice à Thor avant de s'occuper des préparatifs de son départ, et ayant reçu ou fobriqué un oracle qui autorisait son changement de résidence, il partit emportant avec lui la terre sur laquelle le trône de Thor avait été placé, l'image de son dieu lui-même et la charpente de bois de son temple.

Lorsque le vaisseau de l'aventurier s'approcha de l'Islande , Thorolf jeta les colonnes du sanctuaire de l'idole dans la mer, et déclara son dessein d'établir sa nouvelle habitation sur l'endroit du rivage où le hasard les conduirait. Le courant dirigea ces colonnes vers un promontoire ou une péninsule, qui , d'après cette circonstance^ fût appelée Thorness * . Ce fut donc là que Thorolf s^établit avec sa suite, et, reconnaissant envers son dieu tutélaire, il lui éleva un temple dont la vaste dimension était un témoignage de son ardente piété. Un sanctuaire intérieur renfermait l'autel du dieu sur lequel était placé un cercle d'argent qui pesait deux onces. Il l'employait toutes les fois qu'il s'agissait de prêter un serment solennel , et ornait la personne de Thor dans toutes les

4 Thorness paratt être cette petite péniosule dont parle sir Georges Mackeniie dans son examen Avl Golbringe Sj/stel ûe Tlslande, qui est lui-même un Taste promontoire sur la côte sud-ouest de cette Ile. Auprès de la péninsule les Toyàgeurs Tirent le Helgafels, sur lequel il existe encore un petit bameau, qui tire son nomi I ce quili obseryent, des usages superstitieux qui y eurent lieu autrefois.

EXTRAIT DE L*£YRBTGGIA-5AGA, m

occasions de réunion publique. Là était aussi déposé le vase qui contenait le sang des sacrifices, et les injstruments sacrés pour en arroser Tautel et les adorateurs du dieu. Des idoles repr^ntant les différentes déités de la mythologie Scandinave étaient placées autour de Faute!, et une taxe était imposée à tous les colons pour Tentretien des rites et des sacrifices solennels destinés à les r^idre propices. Thoitrif se réserva la charge de grand-prêtre et le soin d'entretenir le temple, ainsi que de présider aux cérémonies.

Une suite d'ordonnances curieuses marque la fondation et l'étendue de son autorité. Tout le promontoire de Tbomess était sous la protection de la divinité. Mais une petite éminence appelée Nelgafels (le Saint Mont), élait regardée comme tellement sacrée qu'aucun des habitants ne devait y jeter les yeux avant d'avoir fait ses ablutions du matin , et toute créature vivante qui aurait osé mettre le pied sur ses limites aurait encouru la peine de mort. Aux terreurs de la religion se joignait tout ce qu'a d'inï* portant l'autorité légale. Près du Saint Mont, on avait établi le lieu de justice où se tenaient les assemblées populaires ^ : ce lieu n'était pas moins sacré, et ne devait pas être souillé par le sang; Il était également défendu d'y satisfaire aux besoins les plus vils de la nature , un rocher voisin ayant été choisi pour cet usage. Nous rjeconnaissons dans ces institutions les commencements girossiersde l'ordre social et des lois publiques. La colonie naissante de Thorolf fut augmentée par l'arrivée de Broin , ce même fugitif à cause duquel il s'était attiré le courroux du roi Harold , et par celle de plusieurs autres chefe du Nord que le sort de la guerre et l'amour des aventures avaient bannis de leurs pays respectifs. Chacun choisit son habitation suivant son goût, et l'établissement commen ga à se diviser en trois districts appelés Eyrafrert, Alpta-Tiord et Breida-Wick, qui tous reconnurent l'autorité du pontife Thorolf et la sainteté de ses institutions.

La mort de Thorolf cependant donna lieu à des dissensions intérieures. Un patriarche nommé , à cause de sa nombreuse famille, Brama Kiallak (riche en enfants) , fût tenté de contester la saintet|6 du territoire de Tbomess, qui avait été soigneusement

I Chaque petit district d^habitants ayait son assemblée proTinciale, dont le bat était de faire des lois, dMmposer des chfttimeDts et d^apaiser les querelles. A une époque moins reculée, des assemblées générales de tout le ifeuple islandais, appelées uUhing, se tenaient dans un lieu nommé Thingwalla, sur les bords d^un lac d^eaa salée. Voyez les royages de Mackensie. Le mol tking répond au negoiium def RomaiDS.

S8i EXTEAIT DS L'EYB^iG GZA^SAGA.

Mîpttlée. Sa iirâiii» cwfiaiita dans son propre Bontape, dispute oa* Tertement le pouvoir à Thorn^eiA^ qui avait «loeédé à son pèfe Thordlfi» coDime pontife, el dédar» qoa qoaud l'occasion l%sig»* i*tit» il M respectontt pas plos le sol du lerritokre ^msré qao le tarrain qui ne l'étaît pas, et qu^iis ne praulraieDt pas la peine de se r^irer sur le roc désigné pour les usages <»rdinalres de la yk. Dans ces in tentions hostiles, ils ttiarcbèrent effeetiTesient ssr Thorness et FeneontrèrentThornstein à la tète de sa tribu, de ses serviteurs et de ses amis, et , après une escarmouche assez rive, il eut pourtant le bonheur de parvenir à empêcher la probnation qiri menaçait le sol sacré. Biais comme aucun des deux partis ne pAm vanter d'an succès décisif, on conclut un araiotice et on ouvrit un congrès sous la médiation d'un vient colon nommé Thordus. Cet arbitre ingteieux détruiût dans le principe le motif ostensible de la dispc^ en déclarant que le lerriUMre, ayant été aooillé par le sang humain répandu dans le combat, il perdatttoute sa sainteté, et pour anéantir égalemeirt la cause secrète de cette querelle, il déclara que Thorgrein, un des fils de Kiallak , parta-^ gérait^ vee Thomstein la garde du temple de Thor, qu'ils seraient de moitié dans les droits et revenus des fonctions de pontife et dans la charge de protéger contre le sacrilège un nouveau sanctuaire de la justice qui serait établi. On décrit ce lieu comme une rangée circulaire de pieires se tenant debout, dans rmeemte ^esqueltes il s'en trouvait une plus remarquable appelée la pierre de Tbor, sûr laquelle t)n immolait au dieu foudroyant des vktimes humaines, en leur rompant l'épine dorsaie/Gette description peut s^vir à réfuter ces antiquaires qui sont d'avis d'attril>iier ces enceintos de pierres exclusivenM»it aux tribus celtiques et à leurs prêtres , les druides.

Thornstein, fils de Tborolf, périt dans un naufrage. Son petitfils Snorro devint le soutien le plus dn^ingué de sa famille, et le commencement de son histoire , que nous allons rappoKer, fait connaître le singulier système des lois qui régnait déjà en Islande, et à quel point le sexe fémimn était honoré dans ce pays à cette époque reculée de ta société. La tutolle de Snorro, qui perdît son père étant encore jeune, avait été confiée à Borko le Gras, frère de son père, qui épousa Thordisa sa mère, et par ce mariage joignitle titre de beau-père à celui d'oncie. A l'âge de quatorze ans , Snorro avec deux compagnons fit le voyage de Norwége pour y aller voir quelques parents, et revint en Islande après une

«bieMedHin m. Dà de «es èonptgneiM, Tborief, atait un «o»- «Qma, des anMs et wi éqQi|MiMiit MlUote t ft sâ Mkitttn» pa»dift use épée d'an traviA admirÉbte, at il pevtait w hamlier l^aiiit anMeu M;fioliammtdoré, avea analaaea dont la i&aiiolie étidt plaqué en ar: Snorro, au oanlfaka, étak vêtu dadaail; il Mantait une jMMUt ttoira, ettavt aft M annaoçait lamîsApaat l^abattamant. Catte paurraté Mute m fit qua lai prooctrep une maiUaiiFe réeepttoB à HalfMa, qui était Pkabitation de son anale 9orfco$ aar, paria lof d%érédité, Snorro aiait drœ ta la moitié das Irims da aon grand«fère, dors adaninistrés par Borko, €t sor misérable extérieur fit panser à son onale que le besoin la fereerait à vaudra son héritage A vil pi«. Il ne fût dona pas flelié da voir revenir son neveu dans un état qui semUait «inoncar qu'il n^anrait pas las mayans de sadéréber A sasAreté. Un inoidcttt singulier amendant vint troubler la bonne inteliigenee delà fiBAi^.

Il n'y avait pas leng-temps que Snorra habitut avea son oa€ia, quand une troupe de douze hommes eunmandée par Eyfùlf Gray parut tout A coup A NdgaMs, et leur chef aunon^ qu*)l venait de tuer un parent de Thordisa , mère de Snorro. Sorico, A qui ae fneurtre était indiflSérant, et qui était allié avec Byftilf, le reçut «vac un grand plaisir, et commanda même A sa femme de lui Caire bon accueil. Pendant qu'elle ob^Bsait A cet ordre avec une répu- ^ance qu^aHe ne pouvait déguiser, fiyfulf laissa tomb^ par hasard la cuilier avec laquelle il mangeait. Lorsqu'il se baissa pour la relever, la vindicatriee matrone lui arracha son épée et le Massa grièvearant avant qu'il eût le temps deae remettre. Borko, nrité d'une pareille conduite envers son héte, frappa sa femme, «t allait redoubler, lorsque Snorro, se jetant enfre lui et sa mèra, repDUssa ses coups et déclara hautement qu'il avait l'intention de la protéger. Eyftilf s'échappa avec peine, et se fit ensuite payer une amende à titre de dommages intérêts par Borko, pour la blessure qu'il avait reçue. Alors Fonde et le neveu furent obligés d'avoir raeeurs A la justice pour régler leurs droits respectifs, <eette querelle ayant rendu plus difiieile encore tout arrangement A TamiaMe entre eux.

Lorsque les plaideurs parurent devant les patriarelies assemiblés de rétaUissemœt, Borko convînt que son neveu , en vertu de ses droits A la succession da son père , pouvait prétendre A la possession de la uMitié du territeâre de Neigafels , et il admit aussi qu'il était impossible ^piils passent en jouir ea e<MHmu&

t» EXTRAIT DE L'EYBBIGGIA-SAGA.

sans inconvénient. Il offrit donc d'acheter la piort de Snorro et de lui en payer un prix équivalent. A cette proposition, Snorro répondit que son. oncle devait commencer par fixer le prix qu'il avait l'intention de lui donner, et qu'alors il verrait s'il lui convenait de vendre sa part de la propriété ^ ou d'acheter celle de Borko au prix que lui-même aurait fixé. Borko, se fiant à la pauvreté où il supposait son neveu, estima la i)3oitié du bien soixante onces d'^urgent, somme bien au-dessous de la valeur réelle de la propriété, et à son grand étonnement, Snorro lui compta immédiatement cet argent, et devint de cette manière seul propriétaire de sa maison et de ses biens patrimoniaux.

Les chagrins de Borko ne finirent pas là. Au moment où il allait quitter Neigafels, sa femme Thordisa déclara solennellement devant témoins qu'elle divorçait, alléguant comme motif suffisant que son époux avait levé la main sur elle. Effectivement les droits de ces mères de famille idandi^ises étaient si bien établis, que le divorce et la division des biens eurent lieu immédiatement entre elle et son mari, quoiqu'il fût naturel de supposer que la tentative qu'elle avait faite d'assassiner un hôte en présence de son mari eût pu servir à celui-ci de justification satisfaisante. Snorro, ayant sans plus de peine obtenu la possession de son héritage paternel d'Helgafels, chercha aussitôt à se revêtir du caractère sacré de prêtre de Thor, et par sa hardiesse , son adresse et sa ruse, il continua à jouer un rôle important dans les différentes divisions qui agitaient les habitants de ce pays stérile et sauvage ^vec autant de fureur que s'ils se fussent disputé les mines du Pérou ou les vignobles de l'Italie. On peut donc regarder la suite de cette histoire comme les annales du pontificat de Snorro.

Notre annaliste n'a pas laissé de donner quelque variété à ses tableaux. Des guerres et des contestations devant l'assemblée du peuple forment bien à la vérité le fond de son ouvrage , mais les enchantements et les incidents surnaturels auxquels le siècle ajoutait td y sont rapportés comme les augures et les miracles de l'histoire classique. La superstition ne peut manquer déjouer un^rôle dans l'histoire d'un siècle grossier, et l'on doit soupçonner sérieusement Taulhenticité des chroniques qui ne présentent pas ces exemples de la crédulité humaine. Le rapport suivant des preuves que donnèrent deux sorcières de leur savoir-faire occupe plusieurs pages de VEf/rbiggiçhSaga.

£X:TRAIT de L'EYRBIOGIA^AGA. 297

« Dis-mai , dcHBaiidait Katla , veuve bdie et enjouée , i Gunlaugar, jeune guerrier, brave et aimable , dis-moi pourquoi ta Tas si souvent à Mabfablida ? est-ce pour y caresser une vieille femme?

— Ton ftge , Katla , » répondit le jeune bomme étourdiment , « devait t'emp^ber toi-même de réprocber à Geirrida lé sien.

« Je ne . me serais pas imaginé , » reprit la matrone offensée , « queFon pût nous comparer Tuneà Tautre. Mais toi qui supposes que Geirrida est la science infuse, tu pourrais éprouver un jour que d'autres l'égalent dans son art. »

Effectivement , il arriva dans le cours de l'hiver suivant que GuDlaugar, se trouvant avee Oddo, ûls de Katla, renouvela à Geirrida une de ces visites que Katla lui avait reprqcbées. « Tu ne t'en retourneras pas ce soir , lui dit la sage matrone. Il y a de malins esprits au dehors , et ton mauvais sort pourrait t'étre funeste. — Nous s(»nmes deux , répondit G.unlaugar, et nous ne pouvons rien avoir à craindre. — Oddo , répliqua Geirrida ne te sera d'aucun secours ; mais va> puisque tu le veux, tu payeras la peine de ta témérité. » En route ils s'arrêtèrent pour faire une visite à la matrone rivale, et Gunlaugar futinvitéà passer la nuit chez elle. Il refusa cette invitation , et étant reparti seul , il fut trouvé le lendemain étendu devant la porte de son père , dangereusement blessé , et privé totalement de l'usage de ses sens. On attribua ce malheur à différentes causes ; mais Oddo, ayant affirmé qu'ils s'étaient ce soir-là séparés de Geirrida en mauvaise intelligence , soutint que l'accident arrivé à son camarade était l'effet de quelques-uns de ses sortilèges. Geirrida fut donc citée devant l'assemblée du peuple etaccusée de magie. Mais douze témoins ou compurgators * ayant affirmé sur serment l'innocence de l'accusée, Geirrida fut honorablement acquittée de l'accusation intentée contre elle. Son acquittement ne mit cependant pas un terme à la rivalité des deux sorcières, car Geirrida, étant issue de la famille de Killiakan , et Katla de celle du pontife Snorro, l'animosité qui subsistait encore entre ces races se réveilla par cette querelle.

I La langue française n^a pas de terme pour rendre ce mot. Ce sont des témoins à décharge. Cette cérémonie de la compurgation est la première origine da jogement par jury. Les compvryators ji^éiàieni d'abord que des espèces de témoins qui, d'après la connaissance générale quMls avaient du càfactére de l'accusé, déclaraient qu'il était incapable d'aToir commis le crime qai lui était Imputé, et qui obtinrent par degrés le caractère de juges, formant leur opini<Hl sur les déclarations que 4'autres témoins Tinrent foire en leur présence. a« x.

U8 EXTRAIT DE L'EYBBIGOiA«SAGA.

Thorbion , appelé Digrt oa le Oorpuleni) , memlrre éb la Itaiille de Snorro , avait quelque chevaux qui palsawk^l âaii« la mmtagne {HPès deeeax de Thofaria, auroomiaé lenoir , fitede hm»gicienne Geirrida. Qu^nd rautomne arriva, et que Ton aUaehereher les cbavâux pour le» retira de 11 Kiontagiie^et les reofermer pour l'hiver, ceux de Thorision ne se retrouvèrent iiuHe part, et Oddo , fib de Katla , ayitnt été Mvoyé ei»|siiUier u» se^cier , ea rapporta une réponse qui sen^lait donner à entendre qu'ils avfient été volés par Thorarin.

En conséquence Thorbion, avee Oddeet une troupe âtioBun» acmés , partirent immédiatement pomr Mahftilihda , demeurs de Geirrida et de son fils Thorarîn. Arrivés devant la porte , ils è»mandèrent permission de cherchCNP les chevaux qui leur manquaient. Tborarki s'y refusa , alléguant que la perquisHtiofl qu'ils voulaient fkire n'était pas autorisée par la loi , qu'on n'avait pas €ité les témoins qui doivent y assister ordinairement, et que Th(M^ l>ion n'offrait pas une garantie suffisante pour rédanter Feierdce d'un privilège aussi délieat. TborMon répondît que dès que Thorarin se refusait à autoriser cette recherche , il devait être considéré comme avouant le crime; et constituant à cet effet une cour de justice temporaire en choisissant six juges, il accusa solennellement Thorarin de vol devant la porte de sa maison. Ce fut alors crue la patience de Geirrïda l'abandonna. « Eh bien j dit-elle à son fils, souffriras-tu que l'on dise de toi que tu es plutôt fenome qu'homme , pour supporter sans rien dire un pareil affront ? » Thorarin , enflammé par ce reproché , sortit précipitamment de chez lui avec ses serviteuf's et ses amis. Une escarmouche trou- Wa bientôt le procès légal qui venait d'être commencé, et il y avait dé^à eu de chaque côté un ou deux Messes ou tués , qvm& ^ femme de Thorarin, accompagnée dé ses servantes, réussit à faire cesser le carnage en jetant leurs manteaux sur les armes des comiDattants. Thorbion et sa troupe s'étant retirés, Thorarin examina le champ de bataille. Hélas ! parmi 4es traces du combat, il y avait une mdin sanglante trop délicate et trop blanche pour avoir ap* partenu à aucun des combattants. C'était celle de sa femme Ada, â qui ce malheur était arrivé <ea cberebant à faire cesser Fescarmouche. Irrité au dernier point , Thorarin , oubliant la modération dont il avait fait preuve jusqa'alors, monta à cheval avec ses alliés et ses serviteurs , poursuivit ses ennemis et les rencontrt dans un pré où ils avaient fait hisdto pour reposçr leurs elîfivart

^ se réjouir du mal quUls ayaient fktt. En ce moment Thorarin les assaHlit avec tant de fiireur qu'il laissa sur la place Tliorbioii aiifeî que plusieurs des gens de sa suite.

Cependant Odde , ayant été revêtu par sa mère d*un vêtement ^i te rendait involnérable , s^était échappé sans blessure. Après •cette action plus sanglante que ne Tétaient ordinairement les combats {fiâandais/Tliorarin retourna à Mabfalibda, et sa mère lui ayant demafndé des détails sur cette escarmouche, il répondit par une de ces improvisations poétiques et obscures, fiimilièr^à son siècle et à son pays :

Loin, loin de moi le triste bUmey Par lequel la yoix d^aoe femme A la guerre un joar excita !

De moi, dont le brûlant courait Se fit ufl glorieux passage Sur Pennemi quHI immola ( Car il est prédit que de Paigle Les rejetons, brisant la règle, Sur les corps à peiae égorgés D'aliments frais seront gorgés) ; De moi, qui durant la mêlée Agitais ma lance ébranlée.

Et qui peux, à Tantel d'Odin Apportant ma part du butin, Réclamer la juste louange Qu'à des exploits tels que les miens Le dispensateur de tous biens Permet d^accorder sans mélange.

 cette citation Geirrida réppndit : « Tes vers sont-ils destinés à m'apprendre la mort de Thorbion ?» Et Thorarin , faisant allusion au procès légal que Thorbion avait intenté contre lui , continua à chanter :

L'épée a frappé rudemeut Le capuchon de celui dont le zèle

Poursuivit sa propre querelle ;

Il fallut des torrents de sang,

Avimt que k^ glaire effiroyable.

Rentré dans le fourreau, redevînlexorable;

Et sur le bouclier de mort

Assis maintenant par le sert, X« ooibeau fait «n lepas exécrable.

11 est noyé de sang, le ytsage îiardi

t)e ce guerrier qui vient ici F»iir oser défier ma T«lla»oe iado»ptabU«

Comme il était probable que Snorro ne souffrirait pas ce massacre sans en poursuivre Fauteur , Thorarin s'empressa d^avoir

recours à ses alliés et à ses parents dont les phis puissants étaient Arnkill , son oncle maternel , et Yerimond « qui promirent avec empressement leur secours , soit sur le champ de bataille , soit dans les comices ou assemblées populaires qui étaient convoquées au printemps , époque avant laquelle on présumait que Snorro citerait Thorarin à comparaître pour se justifier du meurtre de son parent. Arnkill ne put cependant s'empécber de demandera son neveu comment il avait pu perdre à ce point Tempire qu'il avait sur ses passions ; il lui fit la réponse suivante :

JusquHci de mon caractère J^étais resté le maître austère.

« Partout on louait ma bonté,

Ma douceur, mon urbanité ; Mais de cette femme arr gante La langue ennemie ei piquante Pendant Thiver pourrait soudain Éveiller dans son vil repaire, Bien que glacée, une vipère.

Et lui dérober son venin .

Thorarin passa l'hiver avec son oncle Arnkill, et sa mërcGeirrida lui fit savoir qu'Oddo , fils de son ancienne rivale Katla, était celui qui avait coupé la main d'Ada , et qu'il s'en glorifiait. Thorarin et Arnkill se décidèrent immédiatement à en tirer vengeance , et se mettant aussitôt en campagne , ils surprirent la maison de Ratla. L'imperturbable sorcière, les entendant approcher, ordonna à son fils de rester assis auprès d'elle ; et quand les assaillants entrèrent, ils ne virent que Katla occupée à filer un lin grossier sur ce qui leur parut une grosse quenouille , et ses servantes assises autour d'elle. Son fils, leur dit-elle, était parti pour un voyage , et Thorarin et Arnkill ayant fait une perquisition inutile dans la maison , furent obligés de s'en .retourner avec cette réponse.

Ils venaient à peine de s'éloigner, que se rappelant à quel point Katla était habile dans l'art du sortilège et de fasciner les yeux par des prestiges , ils résolurent de faire chez elle une seconde perquisition plus exacte. A leur retour ils trouvèrent Katla occupée, suivant toute apparence, à tondre le poil dTm chevreau familier^ tandis qu'en réalité elle coupait les cheveux de son fils Oddo. E» entrant dans un des appartements de la maison , ils trouvèrent la grosse quenouille négligemment jetée sur un banc. Ils revinrent une troisième fois et furent dupes d'une troisième illusion qu^

EXTRibIT DE L'EYRBIGGIA-SÂGA. m

leur avait été préparée , car Katia avait donné à son fils la forme d'un eochon occupée fouiller dans un monceau de cendres. Arnkil saisit alors et brisa la quenouille qui avait été l'objet de ses soupçons , ce qui fit observer à Katla avec mépris que si leurs visitesavaîent été aussi fréquentes pendant cette soirée, on ne pouvait pas dire qu'elles eussent été tout à fait infructueuses puisqu'ils avaient brisé une quenouille.

Us s'en revenaient donc complètement joués , lorsque Geirrida les rencontra et leur reprocha la n^ligence avec laquelle ils avaient cherché leur ennemi. « Retournez-y encore une fois, leur dit-elle , et je vous accompagnerai, » Les suivante^s de Katla, qui continuèrent à faire guet, lui annoncèrent le retour du parti ennemi dont le nombre était augmenté de quelqu'un qui portait un manteau bleu. « Hélaa ! s'écria Katla, c'est la sorcière Geirrida contre laquelle mes enchantements ne me serviront à rien. » Se levant alors du banc où elle était assise , qui était haut et fermé par des planches , elle cacha Oddo dessous , le recouvrit de coussins comme auparavant et s'y étendit en se plaignant d'être malade. A l'entrée de la troupe hostile , Geirrida, sans dire un mot, jeta son manteau de côté , prit un morceau de peau de veau marin dont elle enveloppa la téta de Katla , et ordonna à quelques gens de sa suite de la tenir dans cette position ; elle fit ensuite briser les planches qui recouvraient l'espace dans lequel Oddo était caché ; il$ se saisirent de lui , le lièrent , et l'emmenèrent captif avec sa mère. Le lendemain matin, Oddo fût pendu , et Katla lapidée , mais après toutefois lui avoir arraché l'aveu que c'était à ses sortilèges qu'on devait le malheur de Gunlaugar qui avait amené toutes ces querelles. Cette exécution est remarquable en ce qu'elle parait avoir eu lieu sans aucune des formes préalables de procédure judiciaire que les Islandais considéraient pourtant comme des préliminaires indispensables à la condamnation et à l'exécution des criminels.

Le printemps approchait , et il devenait nécessaire que Tborarin prît un parti, car quoiqu'il parût possible qoe le carnage qui avait eu lieu à l'occasion de ces malheureuses querelles pût être expié par une imposition pécuniaire, cependant tant de personnes avaient été tuées, que les amendes ordinaires proportionnées i leur rang ét^ent plus que suflSsantes pour épuiser sa fortune. Afin de hâter sa résdution, Snorro, accompagné d'une troupe de qmire-vingte cavaliers , parut devant la maison d*Amkill pour soor-

Ml EXTRAIT DS L'£YIVBIGGià*SAfiA.

mer Tborarm4e répoodre du meortre dellioriMOD, Cette cttatic» Ait faite conforméiiieot à la loi islandaise , qui ne permettait pas qu'aueune aocusation fût portée cootre an individii> à. moins to Feu avoir informé préalaUemeotpar une sommation ^ faîte à sa personne ou dans son habitation. Cette cérémonie s*ét«it passé» tranquillement, Tborarin remarqnant la troupe nomtereuse qui entourait Snorro, se livra de nouveau à une eStoion poétique :

Ce n^est point la main d^ooe remm e, Ct ft*MtKtai«B Mble ^Qfivoir Qui Tient par une laite inftom M^exiler da natal manoir.

Une troupe ardente et nomftrevuô Accable 0* Bêin valenreosé ', En Tain des hommes et des dienx J^âtteste la pniss ance on l\)ml)re :

HéUs ! je dcis céder an nemère Et me cacher sons d^autres cienx.

En conséquence, avant que rassemblée popnîaîre pût s'assembler, Tborarin s'embarqua avec son parent Verimond , sur un vaisseau qui partait pour la Scandinavie. L'histoire ne nous apprend pas ce que devînt Je premier ; mais Verimond, qui s'en sépara et qui passa l'hiver suivant à la cour do comte Haco , fils de Sigard, alors régent dé Norwége, continua de figurer dans l^Eyrbiggia-Saga.

II paraît que Haco avait alors à sa cour deux de ces champions remarquables, appelés Bersekir , hommes qui, par des excitants ou moraux ou physiques, s'exaltaient au point de tomber dans un état de frénésie pendant lequel ils accomplissaient des actions surnaturelles, et se précipitaient, sans aucun égaM pour le danger ou pour la doaleur, dans tous les genres de péril qu'on pouvait leur opposer. Ils ne se servaient pas d'armures défensives , et combattaient quelquefois couverts seulement de ienrs vêtements de dessous ; de là leur vient peut-être leur nom Bersekir , qui veut dire nu , excepté le sarV ou chemise. Verhnond contracta une espèce de liaison avec ces guerriers qui , k mcSns qu^s ne fussent en proie à leurs accès de fiireur, n^étaient pas tout à fait dépourvus de courtoisie et d'humanité ; mais comme toute contradiction était dans le cas d'exciter leurs passions orageuses, on ne pouvait regarder leur compagnie comme très-agréable, ni très-

1 1l est souyent question de la loi des sommations, et il paraît qu^on insistait beaucoop sur son exécution. Elle n'était cependant pas sans dangers ponr celai qol se haânWt à la làlpe^ car eOa M tainâBait prisgm topjowf pariiiie'«w«npBO«hfl.

sûre» Yerinoiid cependtet, <}tti dénreît retoorael' en iabifide, s'î^ ingitMi que dans tes oomfaftts qu'il pourrait avoir à soutenir, l'i^ piri dw deux Bersekir lui aeriit de la plua grande utilké. En cou» séqaenee ^ k)n»|ii*aieo ^ à Bon dé|Mirt » l'autorisa à lui demander qmlqoo dioae qu'il pût raiaoBnableiiieiit lui accorder , il le pria de permettre que ûes deux cfaÉmpieiia raeeimpagnasseiit dM» son pays natal. Le comle y consentit, non tans lui montrer pour^ taût le dang^ de cette requête. Us sont accoittumés , dit Haco , se se sauinett re qu'à des hommes de grand pouvoir et de haut rang, et ce seront deasalariéa intraitabiea> et réft^otaires pour im individu d'une coÉdition inférieure.

Yerimcmd prefita cependant de la permissioti que le comte lui accordait, quoique à regret» et fit de grandes promesses à HalU et àLoOmer pour les déterminer à raccompagner en Islande. Ib lui ol^eclèrent avec franchise la pauvreté du pays^ cependant ils consentirent à l'y suivre , prévenant en même temps leur giiide que leur amitié ne serait pas de longue durée s'il leur refusait jamais aucune grâce qu'ils pourraient hiî demander^ et qu'il serait en SDB pouvoir de leur accorder. Yerimond les assura de nouveau du désir ardent qu'il avait de les satîsb^e sur tou^ les points , et les emmena avec lui en Idande , où il ne fut pas long-te<qps sans s'aperceveir qu'il s'était chargé d'un fardeau bien pénible. La première demande d'EaiH fut qu'on kû procorAt une épouse riche 9 noUe et belle. Mais c(Hnme il n'était pas focile de trouver une jeune fiUe qui posséd&t tous ces dons, et qui consentit à unir son sort à celui d'un étranger de basse naissaoce qui était ^ même temps un Bers^ir $ Yerimond fut contraint d'éluder la demande du guerrier.

Celte circonstance menaçait de feire naître entre eux une telle inimitié que Yerimond comment à ^penser qu'il lui conviendrait fort de céder ces intraitables et incommodes sateUttes à son frère Arngrira , homme d'un caractère dur , féroce et rétif, qui s'était engagé dans plusieurs combats ^ et qui dans plusieurs circomh tances avait refusé de Saire des compensations pécuniaires pour les meurtres qu'il avait comiiûSw C'est pourquoi il était générale-^ ment appelé Styr, ieR^nuant ou le Turbulent, de môme que Yerimond était smrnommé Miofei ou le Délicat Styr, cependant, ~tout tnrbulent qu'il, était, ne put se décider i devenir le pâ^troB: des Bersekirs. Ce fut m vain que Yerimond loi protesta qu'il lui faisait dM de deux changions qui le mettraient en état de triom-*

214 EXTRAIT DE L'EYRBIGGIÀ-SAGÂ.

pber facilement dans tous les combats qa'il pourrait avoir à soutenir , et qu'il devait regarder ce présent comme un gage de leur union fraternelle. Styr , tout en professant une confiance sincère dans l'affection de son frère , lui fit entendre qu'il en savait assez sur le caractère de ces guerriers étrangers pour être certain qu'ils lui seraient plus embarrassants qu'utiles^ et qu'il était f^mement décidé à ne jamais les recevoir dans sa famille.

Terimond fut donc obligé de changer de ton , et avouant l'effroi que lui inspiraient les Bersekrrs, il demanda à son frère son avis et son appui pour l'aider à s'en débarrasser.

« Yoilà , dit Styr , une proposition toute différente ; je ne les aurais jamais acceptés comme don ou gage d'amitié \ mais pour te débarrasser d'une difficulté et d'un danger, je consens à m'en charger. » Le point embarrassant était maintenant de réconcilier avec ce changement de maîtres les Bersekirs qui pourraient s'offenser de se voir ainsi cédés comme des esclaves d'un frère à l'autre.

Le caractère hardi et belliqueux de Styr était plus analogue au leur que celui de Yerimond ; ité consentirent promptement à réchange , et ayant accompagné leur nouveau patron dans une excursion nocturne , ils donnèrent un échantillon de leur force, en brisant une forte charpente de bois en forme de lit dans lequel un de ses ennemis s'était réfugié , et le firent ainsi tomber entre les mains de Styr , qui le tua. La présomption d'Halli cependant troubla bientôt leur bonne intelligence. Le guerrier plaça ses affections sur Asdisa, fille de son patron, demoiselle fière, hardie et robuste, et bien faite en un mot pour captiver le cœur d'un Bersekir. Il annonça formellement à Styr qu'il la lui demandait en mariage ^ qu'un refus mettrait un terme à leur amitié , mais qUe s'il voulait accepter son alliance, son frère et lui deviendraient les plus puissants de toute llslande.

A cette proposition inattendue Styr resta quelque temps silencieux, réfléchissant de quelle manière il pourrait éluder la demande présomptueuse de ce champion frénétique^ àqui il répondit qu'il devait consulter les amis de sa famille popr l'établissement de sa fille. « Trois jours , dit Halli , te suffiront pour cela , et souviens-toique notre amitié dépend de ta réponse. » Styr , plein d'incertitude et dé soucis , se rendit à Nelgafels pour consulter Texpérience du pontife Snorro. Quand Snorro apprit qu'il venait lui demander avis : « Gravissons , lui dit-il , le mont sacré ; il est

rare qae les résolutions qu'on prend dans ce saint lieu ne tournent d'une manière, favorable. >» Ils restèrent en conférence sérieuse sur le mont de Thor jusqu'au soir et sans que personne pût savoir le dessein qui les occupait ; mais ce qui va suivre donnera une idée suflisante de la nature des conseils qui leur furent suggérés sur les mont sacré.

Aussitôt que Styr fut de retour chez lui, il annonça à Halli que puisqu'il ne pouvait pas acheter sa fiancée parle payement d'une somme d'argent , selon l'usage établi alors , il attendait de lui qu'il y substituât , suivant l'ancien droit et l'ancienne coutume , l'exécution de quelque tâche extraordinaire et difficile.

« Et laquelle ? demanda le prétendant.

— Tu pratiqueras , dit Styr ,, un sentier à travers les rochers

de Biarnachaf , et tu élèveras une palissade entre mes domaines et ceux de mes voisins. Tu construiras aussi une maison pour recevoir mes troupeaux, et ces tâches une fois accomplies tu auras Asdisa pour femme.

— Quoique inaccoutumé à des travaux serviles , j'accepte néanmoins tes conditions,» Iri répondit Halli ; en effet, avec l'aide de son frère , il pratiqua le sentier démandé , ouvrage de la plus grande difficulté, et il éleva la palissade dont il restait encore des vestiges du temps de notre historien.

Les Bersekirs travaillèrent ensuite à l'étable pour les troupeaux, tandis que les serviteurs de Styr s'occupaient à la construction d'un bain souterrain, imaginé de telle sorte qu'il pouvait être tout à coup inondé d'eau bouillante, ou échauffé à un degré excessif. Le dernier jour , et lorsque les frères approchaient du terme de leurs travaux, Asdisa, fille de Styr, passa auprès d'eux richement parée. Halli lui chanta ceci :

De quel côté, fille angélique, Sons ce yétemenl magnifique, Va»-tu donc diriger (es pas?

Jamais encor je ne Vai vue Loin du logis, ainsi yétue.

Promener tes âÎTins appas.

Leikner chanta ensuite.

Josqtik présent, ù jeune fille, Ta n^avais d'un manteau d'éclat ReTêtu ton corps délicat.

Apprends-nous donc, beauté gentille, La cause ^e pareils apprêts;

Extrait de L'sYaBiGGU-sAGA. 16

Mtt EXTRAIT DE L'EYRBIGGIA SAGA.

IV^éivUe poiat notre présence,

Les yeux fiers, la bouche en silence,

Et yaine enfin de tes attraits.

Mais Asdisa , à laquelle ne plaisait pas sans doute te poète ou la {poésie, et peut-être tous les deux, passa son cbenûa sans leur faire de réponse.

Xe soir approchait , et la tâche convenue étant accomplie , les cbampLOQS retournèrent à l'habitation de Styr. Les Bersekirs étaient estrômement fatigués , circonstance ordinaire aux personnes.de leur constitution , qui , ayant donné de grandes preuves de force et d'activité , éprouvent un degré proportionnel da relAchement après un travail .ptoible. Ils acceptèrent donc avec .empressement la proposition de Styr de faire usage du baîn nouvellement construit. Lorsqu'ils y furent entrés , leur perfide patron fit bloquer la porte et étendre devant l'entrée Ia]>eau d'un bœuf nouvellement écorché, ensuite il fit verser de l'eau par l'ouverture qui avait été réservée pour cet usage, et chaufferie bain à un degré de chaleur insupportable. L'infortuné Bersekir essaya de s'échapper, et Halli réussit à forcer la porte ; mais scm pied s'étant embarrassé dans la peau glissante du taureau^ il fut frappé par Styr avant de pouvoir se défendre ; son Irère , en essayant de passer aussi, fut fortement repoussé et précipité dans le bain. De cette manière ils périrent tous deux. Styr fit entenrer ]eurs corps dans une étroite et profonde vallée , et composa la chanson suivante sur cet exploit :

n Ces champions Tenus de Pautre cOté de POcéan étaient le fléau des enfants de tflslaode. Je ne craignis pas de m^exposer moi-même & la foreur ft^éti^e de leurs armes ; mais les ayant Taincus, je destinai cette T»llée ténébreuse à devenir le tombeau des l^rouches Bersekirs.»

Quand le pontife Snorro eut appris l'heureux résultat du stratagème de Styr, il lui fit une Visite , et après un jour de consultation , Asdisa , fille de Styr , lui fut donnée en mariage. Il fut célébré peu de temps après, et l'activité et l'intrépidité de Styr étant soutenues par la sagesse et l'expérience de Snorro, qu'il soutenait à son tour , le pouvoir de chacun s'étendit et se fortifia beaucoup par cette alliance.

Laissant de côté quelques combats qui ojffinent peu d'intérêt , nous passerons à l'histoire de Thorolf Bœgifot. Ce chef avait dans sa jeunesse défié en combat singulier un vieux guerrier nommé Ulfar , dans le but de devenir maître de son territoire. Ulfar ,

EXTRAIT DE L'EYRBÎGGIA-SAGÀ. , Ô47

quoique vieux et ayaut la vue affaiblie , préféra la mort au déshonneur et accepta le combat. XJIfar fut tué , mais Thorolf reçut une blessure à la jambe, dont il resta toujours boiteux par la isuite, ce qui lui valut le nom de Bœgifot, ou pied tourné. Thorolf eut un fils, ce même AmkîH qui figure, dans l'histoire de Tho* narrir le Noir , et deux filles , dont Tune était la célèbre magicienne Geirrida. Thorolf, en vieillissant, devint d'un caracfëire sattvage et acrimonieux , et aussi mal fait d'esprit que de torps. Plusieurs cafuses de discorde s'âevèrent entre son fils et lui , jusqu'à ce qu'ils en vinssent enfin à un point d'inimitié complète.

Le plus proche voisin de 4%ofolf Bœgitot était UHar , affranchi 4e Thombrand , et qui possédait une belle propriété. On disait de ce cnltivaiteur qu'il entendait l'art de faire le foin mieux que tout homme en Islande , et que sa récolte ne souffhirt jamais de la pluie , ni ses bestiaux des orages. Thorotf alla consulter ce sage Sur ce qu'il y avait à faire au sujeft d'un champ de luzerne qu'ils avaient en commun. « Cette semaine , dit Ulfar , il y aura de là pluie ; employons-la à couper le foin ; elle sera suivie d'une quinzaine de sécheresse dont nous profiterons pour le sécher. »» Thorolf cependant s'impatienta , et doutant du changement de temps, îl ordonna que son foin fût porté dans sa cour , et mis en meule , tandis que celuî d'Ulfar était encore sur le pré, et en même temps, soit cupidité , caprice ou jalousie , fl fit enlever aussi une partie de la récolte qui appartenait au prévoyant Ulfar. Ce dernier réclama son bien ; après quelques altercations, il ne vit pas de plus sûr moyen d'obtenir une réparation que de s'adresser à la justice d'Amkill , fils de Thorolf. Arnkill , après avoir fait vai- ]!tement appel à l'avarice de son père , consentR enfin à indemniser Ulfar en loi payant la valeur du foin , proposition à laquelle son "père avait refusé d'accéder , disant , dans toute la plénitude du pouvoir oppressif, que le maqant n'était déjà que trop riche. Arnkill cependant s'indemnisa du prix du foin en s'appropriant douze bœufs gras appartenant à son père , qui firent compensation , dit-il , à l'argent qu'il avait avancé pour lui à Ulfar.

La fête de Jol arriva, et Thorolf, qui avait beaucoup bu et avait fait donner à ses serfô une assez grande quantité de liqueurs fortes , se trouva si irrité contre Utfar , qu'il offrit la liberté à celui de ses esclaves qui brûlerait sa maison et le ferait périr au anlieu des flammes. Six de ses serÈ partirent pour exécuter ce

24d EXTRAIT DE L'EYRBIGGIA-SAGA.

charitable exploit ; mais les flammes , en s'élevant , furent aperçues d'Arnkill , qui accourut avec ses serviteurs à la maison d'Ulfar, éteignit le feu et Gt les incendiaires prisonniers. Il les fit con*duire chez lui , et les pendit le lendemain matin sans cérémonie, ce qui augmenta encore le ressentiment de son père. Ulfar, d'un autre côté , se réjouissant d'avoir acquis un protecteur si puissant et si actif, choisit Amkill pour son patron, au grand déplaisir de la famille de son premier maître , Thornbrand ,,qui vit avec mécontentement le risque qu'elle courait de perdre l'héritage de raffra^chi de leur père.

Cette circonstance irrita à un tel point Thorolf contre son Qls, qu'il alla trouver le pontife Snorro pour le décider À se venger sur Arnkill du meurtre de ses six serfs. Snorro refusa d'abord d'intervenir dans cette affaire, alléguant la bonne réputation dont jouissait. Arnkill , et la noire, trahison dans laquelle les serfs de Thorolf avaient été surpris quand ils furent arrêtés et exécutés. « Je devine bien la cause de tes égards pour Arnkill, répondit Thorolf : tu penses qu'il te payera ta protection dans l'assemblée plus généreusement que moi. Mais écoute, je connais le désir que tu as de posséder les beaux bois de.Rrakeness, qui m'appar^tiennent; je te les donnerai, situ veux poursuivre l'affaire du meurtre de mes affranchis avec la plus grande sévérité, sans avoir de ménagement pour les liens de parenté qui existent entre lui et moi , ni pour l'amitié qu'il te porte. » Snorro ne put résister à la perspective d'un avantage qui lui était si artiflciepsement promis, et s'engagea à faire tous ses efforts pour en tirer une vengeance éclatante.

Les plaidoiries furent ingénieuses , en considération du siècle et du pays , et elles montrent quelques progrès dans les subtilités pointilleuses de la jurisprudence municipale. Snorro s'appuya sur ce qu'on avait mis à mort les esclaves sans leur faire légalement leur procès. L'accusé fit valoir avec chaleur qu'ils avaient été pris à incendier l'habitation d'Ulfar. On lui répliqua que quoique ceci eût pu justifier la mort qu'ils auraient reçue sur le lieu môme, cependant cela ne donnait pas à ceux qui les avaient pris le droit de les exécuter après un jour d'intervalle. A la Gn, l'affaire fut conQée à l'arbitrage des deux frères Styr et Verimond , qui condamnèrent Arnkill à payer onze onces d'or par chaque domestique. Thorolf, irrité au dernier point de la modération de cette amende, s'exhala en plaintes contre Snorro, qu'il regarda comme

ayant trahi sa cause , et se retira de rassemblée en méditant une vengeance sanglante contre tous ses ennemis.

Ulfar, le plus faible et le plus innocent, fut le premier à éprouver les effets de cette colère. Il avait assisté à un banquet chez son patron Arnkill , et était parti chargé d'armes et d'autres présents , lorsqu'il fut égaré dans son chemin et assassiné par un nommé Spagil , scélérat que Thorolf avait payé largement pour conmiettre ce crime. Arnkill , étant sorti ce soir-là y aperçut à quelque distance un homqie portant le bouclier qu'il avait donné à Ulfar. « Il ne se sera point séparé volontairement de ce bouclier , » dit-il à un des gens de sa suite ; « poursuivez celui qui le porte , et si , comme je le crains, il a assassiné mon client à l'instigation de mon père , ne me l'amenez' pas devant moi , mais tuez-le sur-le-champ. » On se mit immédiatement à la poursuite de Spagil , et Fayant ainsi forcé d'avouer son crime , et de faire connaître celui qui l'avait porté à le commettre, ils le tuèrent sur le lieu même , et rapportèrent à Arnkill la dépouille du malheureux Ulfar.

Les disputes qui s'élevèrent au sujet de sa succession augmentèrent encore la division de la colonie. Elle était réclamée par la famille de Thornbrand , dont Ulfar avait été Tafiranchi , et par Arnkill, comme son patron et son protecteur direct. Les premiers furent pourtant les plus faibles , et , s'étant adressés à Snorro , ils l'engagèrent fortement à ne pas plaider contre Arnkill. « Tous subissez seulement , » leur dit le rusé pontife , « le sort général de la tribu , qui , tant qu'Arnkill vivra , doit supporter de telles agressions san& en tirer vengeance. — Voilà une grande vérité , répondirent les fils de Thornbrand , et nous ne pouvons nous plaindre , Snorro , de ton refus d'épouser notre cause , toi qui es si timide et si froid quand il s'agit de la tienne *, » et lui ayant adressé ce reproche , ils quittèrent l'assemblée très-mécontents.

Thorolf Bœgifot commença alors à se repentir d'avoir donné à Snorro les bois de Krakeness'sans en obtenir la satisfaction qui devait en être le prix. Il alla trouver le pontife, et lui en demanda la restitution , alléguant qu'il n'avait eu l'intention que de les lui prêter, et non de les lui donner. Mais Snorro refusa d'écouter cette demande , et en appela au témoignage de ceux qui avaient été présents à cette transaction , qu'il avait reçu les bois. en toute propriété. Dans ce moment d'irritation , Thorolf eut alors recours à son fils , et lui proposa de renouveler leur alliance naturelle, et

JM$0 EXTRAIT DE L'EYRBIGGiA^AGA.

pour gage de leur udIoq , de reppeûdpe à Snorro les bois de Kra-» keness. « Ce ne fut que par amour pour moi, dit ArnkiU , que tu donnas à Snorro la possession de ces biens » et , quoique je sache qu'il n'y avait pas de titres valables, cependant je ne chercherai pas à déclarer la guerre au pontife pour satisfaire Ion ressenti-' mentt^Ta lâcheté , répondit Thorolf, est, plus que tout autre motif, la cause de ta modération prétendue. -—Pense tout ce que tu voudras de cette affaire , lui répliqua Ârnkill , mais }e ne veux pas me mettre mal avec Snorro pour cela. >*

Ainsi repoussé de tous côtés et dévoré d'une rage impuissante, Thorolf Bœgifot s'en retourna cbe2^ lui. Il ne parla à personne , ne soupa pas, laissa partir ses domestiques sans quitter lui-même son siège, et le lendemain il fut trouvé mort à la même place et dans la même posture qu'il avait prise.

Un messager fut immédiatement envoyé à ArnkiU pour lui ap^ prendre la nouvelle de la mort de son père. Lorsqu'il arriva , le corps était encore assis dans l'attitude où il avait rendu le dernier soupir, et la famille, terriGée, supposa qu'il avait péri du genre de mort qui est de tous le plus redouté des Islandais ^. Anrkill eutra dans l'appartement, mais de manière à n'approehar du car davre que par derrière, et il recommanda à tous les gens de la maison de ne pas regarder le corps en face avant que les ritei expiatoires eussent été accomplis. Ce ne fut pas sans avoir re-> cours à la force qu'on parvint à enlever le cadavre du siège qu'il avait occupé. La figure était alors voilée , et on reûdit au mort l^s devoirs ordinaires^ Les cérémonies achevées, ArnkiU ordonna que le mur de la chambre fût abattu derrière Tendroit où Tho* voU avait expiré ; et le corps ayant été soulevé avec quelque ' peiùe, on le fit sortir par cette brèche^ , pour le déposer dans un tombeau solidement construit.

Mais les honneurs qu'on lui rendit, et ce tombeau 9 tout forti-» fié qu'il était , ne purent ai apaiser ni contenir l'esprit turbulent de Thorolf Bœgifot. Il apparut dans le district, de nuit et de jouT) tiia des hommes et des bestiaux , harcela tellement le pays par ses fréquentes apparitions et ses exploits malfaisants, que son fils

1 H paraît quil est question de suicide, i. u.

9 C^est encore un article de superstition populaire en Ecosse, que le corps d^un saioldé ne doit pas être transporté hors de l'appartement par la porle, mais qu'il faut le descendre par une fenêtre, ouïe faire sortir par une brèche ouverte dans le mur. On suppose que négliger cette coutume serait exposer la maison à être hanlée par des revenant».

EXTRAIT DE L»EYRBIGGIA4JAGA. Î8t

Ar&kfll, sur les plaintes rtitérées des habitants , résolut de chai^ ger le lieu de la sépulture de son père. H rencontra quelque op* position de la part des héritiers de Tbornbrand, qui voulaient re^ fuser de laisser passer le corps sur leur domaine , si leur père ne leur eût rappelé qu'il était illégal de refuser le passage à ceux qui remplissaient un devoir prescrit par la loi , et que tel était d'ail<lears l'enterrement des morts. £n creusant le tombeau j on y troova le corps de Thorolf ; mais son aspect avait quelque chose d'effrayant etde farouche au dernier point. Il fut placé dans un corcueil porté sur deux bœufs robustes, qui néanmoins furent épuisés avant de l'avoir transporté à un mille de là. On les rem^ plaça par d'autres; mais quand ils eurent atteint le sommet d'une montagne à quelque distance du lieu désigné pour h sépulture , ces animaux devinrent furieux , et , rompant leur joug , ils se précipitèrent au bas de la montagne , où ils périrent. Le cacfs était aussi devenu d'un poiie tel qu'il fut impossible de le transporter plus loin ; Amkill fut obligé de le faire déposer à terre sur ia cime de la colline où il était parvenu , et qui prit, dès cet épo»que , le nom de BœgifoL Arnkill Gt élever un monticule d'une hauteur considérable sur le tombeau ; et Thorolf, pendant la vie de son fils, vécut paisiblement dans sa nouvelle demeure , quoi»qne, comme nous le verrons par la suite , il ait recommencé à causer de nouveaux désordres après la mort d' Arnkill.

Thorolf ayant cessé de vivre , Amkill eut plusieurs contesta* lions avec le pontife Snorro pour la restitution des biens de Krakeness, et avec les Gis deThornbrand à cause de leurs anciennes querelles. Il eut le dessus dans plusieurs escarmouches qui s'ensuivirent, et dans différentes discussions devant l'assemblée nationale. Snorro lui-môme, pendant long-temps , ne put réussir dans les divers efforts qu'il fit pour se débarrasser de ce puissant rival ; car, qudque prêtre , il ne fut nullement délicat dans te choix des moyens qu'il pouvait employer en pareille occasion ; il attenta môme plusieurs fois à la vie d' Arnkill, en cherchant à le faire assassiner. A la fin, cependant, extrêmement exaspéré d'avoir entendu des étrangers exalter le courage et la puissance d' Amkill comme supérieurs aux siens^ le pontife résolut de faira servir à sa vengeance les fils de Tbornbrand. Il remit à ThorelC Kimbi, le plus fort de ces guerriers , une hache de guerre qu*ii avait choisie, et lui faisant remarquer la longueur du manche, il ajouta : « Cependant c'est tout au plus si elle est assez longue

8!t2 EXTRAIT DE L'EYRBIGGIA-SAGA.

pour atteindre la tète d'Arnkill pendant qu'il fait les foins à la ferme d'Ulfar. » Nous ferons remarquer qu'Arnkiil n'osait pas occuper la ferme d'Ulfar, qui avait été le sujet de tant de contestations entre les fils de Thornbrand et lui ; il se contentait d^y envoyer des faucheurs dans le jour , et de les en faire revenir avant la nuit. Dans le temps des foins^ cependant, il employait aussi ses serfs au clair de la lune pour transporter le foin de ces domaines dans les siens. Les fils de Thornbrand; d'après les conseils du pontife, épièrent tous ses mou vementS; et apprenant que pendant une nuit éclairée par la lune, Amkill avait accompagné lui-même ses serfs dans ce but, ils dépêchèrent un messager à Snorro pour l'informer que te vieil aigle avait pris son essor vers Orligstad. Le pontife se leva immédiatement, et, accompagné de neuf hommes armés, il traversa la place à AUipord, où il rejoignit la troupe des fils de Thornbrand , qui étaient au jnombre de six. Arnkill , qui avait aperçu ses ennemis s'avancer i«rs lui , envoya chez lui ses compagnons qui n'étaient pas armés, pour appeler ses serviteurs à son aide. « En attendant, dit-il , je me défendrai sur ce tas de foin , et je ne laisserai pas à mes ennemis une victoire facile. » Mais l'un de ses messagers se noya en traversant un torrent , et l'autre s'amusa en chemin. Pendant ce temps, Arnkill se défendait vaillamment ; mais étant enfin accablé par le nombre, il succomba, et fut tué. C'est le sujet d'un des chants du scalde Tbormoda Ulfilson :

Aux petits de Taigle sauyage Le pontife assure un repas ; . Un cadavre ennoblit la tombe Quaod le yaillant Arnkill qui tombe Se fraye un glorieux trépas.

Arnkill est regretté par l'annaliste comme le modèle des qualités les plus admirées chez un chef islandais. Il excellait dansj'observation exacte des anciens rites et coutumes; il était ferme et vaillant dans une entreprise, et si sage et d'une éloquence si entraînante, qu'il gagna toujours toutes les causes qu'il plaida devant les assemblées du peuple. Ces qualités attirèrent sur lui cette jalousie qui fut la cause de sa mort. Le monticule qui recouvrait sa tombe était encore visible du temps de notre historien. Lesbiens d' Arnkill , et le soin de venger le meurtre dont il avait été victime, passèrent à des femmes, ce qui fut cause que ce dernier devoir fut assez mal rempli. Thorelf Kimbi, qui avait porté le coup

mortel, fut banni pour trois ans de Flslande , faible expiation de l'assassinat d'un tel guerrier. Et c'est ce qui fut cause, dit l'annaliste, qu'on décréta qu'aucune femme ni aucun jeune homme audessous de seize ans ne poursuivrait à l'avenir une cause qui aurait pour but la vengeance d'un meurtre.

Sans nous arrêter sur un combat furieux entre les fils de Thombrand et ceux de Thorlac , nous ferons seulement remarquer la précision avec laquelle le compensatio injuriarum fut pesé dans les comices d'Helgafels quand cette querelle fut arrangée. Chaque malheur arrivé à un parti fut balancé par un autre du môme genre souffert par l'autre. Yie pour vie , blessure pour blessure, œil pour œil, dent pour dent, tout fut pesé avec la plus scrupuleuse exactitude -, et la balance s'étant élevée en faveur d'une des familles belligérantes , le surplus fut évalué et acquitté par une amende pécuniaire. Cet arrangement , qui fut suivi d'une paix intérieure d'une durée extraordinaire, eut lieu eh 999.

L'an 1000 , la religion chrétienne fut introduite en Islande par ses apôtres Gizur le Blanc et Hialto * . Snorro se convertit, et contribua puissamment à propager la nouvelle croyance *. Il n'est pas facile de comprendre quel motif pouvait avoir le prêtre de Thor de renoncer à un culte , auquel il présidait lui-môme, pour une nouvelle religion ; car le caractère d'égoïsme, de ruse et d'immoralité complète dont Snorro était revêtu, ne permet pas qu'on lui fasse l'honneur de croire qu'il agît en cette circonstance d'après sa conviction. Cependant il fit ériger une église chrétienne à Helgafels, au lieu môme où était le temple de Thor, et fit preuve sur tous les autres points d'une conversion sincère. Comme c'était pour la troisième fois qu'on essayait de prêcher le christianisme en Islande, il paraît probable que le bon sens de ses habitants avait déjà rejeté sérieusement les superstitions du paganisme , et que

4 Hialto était Islandais de naissance ; mais il avait été banni pour avoir composé une chanson en mépris des divinités païennes; en voici la traduction littérale :

« Je ne veux pas servir une idole de bois : Pane et Pautre sont les mêmes k mes jeux ; car, ou Odin est un chien, ou Freya est une chienne.o a. m.

2 Nous apprenons d^une antre autorité que les prêtres païens et les nobles tinrent une conférence publique avec les missionnaires chrétiens, dans rassemblée générale des tribus dUslande. Pendant qu'on discutait, la nouvelle arriva qu^itie éruption de lave venait de désoler un district voisin. « C^est Peffet de la colère de nos divinités offensées,» s'écrièrent les adorateurs d'Odin et de Thor. «Et quel motif excitait ^onc leur colère ? » répondit Snorro, le héros de rEyrbicgia-Saga, quoique encore païen lui-même, « quel motif excitait donc leur colère quand ces rochers.de lave que nous foulons maintenant étaient eux-mêmes des torrents enflammés ?» La promptitude de cette réponse imposa silence aux défenseurs du paganismet

JUMb EXTRAIT DE L*£YRBI'GGIA*SAX;A.

le culte de Thor avait perdu dans Testiioe du peuple j Snorrodonc aura pu, conséquemment avec sod caractère , se mettre à Tabrî d'une révolution religieuse à laquelle il prévit qu'il ne pourrait s'opposer.

La même année est indiquée comme étant la date d'un légende fort curieuse. Un vaisseau islandais vint hiverner dans un port auprès d'Helgafels. Parmi les passagers était une femme native des Hébrides , qui passait parmi les matelots pour posséder des vêtements et des meuUes bien au-dessus de ceux qui étaient alors en usage en Islande. Le bruit en étant parvenu à Thurida, sœur du pontife Snorro et épouse de Thorodd , femme d'un caractère vain et cupide , et , disait-on aussi , de mœurs licencieuses , elle alla faire une visite à l'étrangère , mais ne put la décider à lui montrer ses trésors. Persistant cependant dans ses importunités, elle pressa Thorgunna d'accepter un logement dans la maison de Thorodd. Cette dernière n'y consentit qu'avec répugnance; mais elle ajouta que comme elle connaissait tous les genres d'industrie qui pouvaient être utiles dan$ un ménage, elle espérait de cette manière acquitter les obligations qu'elle pourrait contracter envers cette famille , sans pour cela rien céder des effets qu'elle possédait en dédommagement de son logement. Comme Thurida OHitinuait de la presser d'accepter cette invitation , Thorgunna l'accompagna à Troda, habitation de Thorodd , où les matelots déposèrent une grande boîte et une énorme armoire qui conteliaient les effets de l'étrangère , et sur lesquels Thurida jeta des regards pleins de curiosité et de convoitise. Aussitôt qu'on lui eut assigné sa chambre à coucher , elle ouvrit son coffre et en tira une belle courte-pointe brodée et une tenture magnifique et complète de tapisserie, avec une garniture de lit de linge d'Angleterre mêlée de soie, comme on n'en avait jamais vu en Islande. « Yendez-moi cette belle garniture de lit , lui dit l'envieuse matrone. — Crois-moi , lui répondit ThorgunAa , je n'ai point envie de coucher sur la paille pour satisfaire ton goût luxurieux et ta vanité. » Cette réponse déphit tellement i Thurida, qu'elle ne lui renouvela jamais sa demande.

Thorgunna , au caractère de laquelle les événem^its suivants prêtèrent une espèce d'importance mystique , est représentée comme une femme d'une taille haute et imposante, avec un teint bmn et une épaisse chevelure noire. Elle était d'un âge avancé, assidue dans lès travaux des champs et de Taiguille , assistant

EXTRAIT DE L'ËYRBIGGIA-SâjGA. SI».

exactemeût au service divin . grave , sileiicie«âe et solennelle* dans ses rapports avec la société. Elle était peu comaïunicative avec les habitants de la maison de Thorodd ^ et il y en avait deux surtout pour lesquels elle montrait une aversion décidée. L'un était Thorer, qui, ayant perdu une j«nbe dans l'esearmoucbe en«*tre Thorbion et Thorarin le Noir, était appelé Thorer WiHIegr, à cause de celle quMl lui avait substituée , et l'autre ^ se femme Tborguana , appelée Galldra-Kinna (méchante sorcière) d'après Fart qu'on lui prétait des enchantements. Kiartan , jeune garçon de belle espérance , était le seul être de la maison auqud Thor^ gunna montrât de l'affection , et elle était fort affectée touteis lesfois que le petit garçon ^ emporté par la pétulance de Teiifiance, se montrait peu reconnaissant de ses bontés.

Kou^ somn^es obligés de faire ici une petite digression en faveur* de ce jeune Kiartan. Il était fils de Thurida / sœur dn pontife Sacnrro, et passait aussi pour l'être de son époux Thorodd ; mais ce fait était moins certain. Biorn , étranger qui avait acquis le surnom de héros de Bradwick, avait été très-assidu dans ses visitei à Thurida l'année qui précéda la naissance de Kiartan. Elles avaient éveillé la jalousie du mari , qui eut recours à une sorcière pour évoquer une tetopête nocturne dans le but de faire périr Biora pendant qu'il se rendrait chez sa maîtresse. Cette tentative , ce-» pendant^ fut inAruotueuse , ainsi que quelques'autres qui furent faites contre sa vie. A la fin, lorsque Snorro, qui croyait son hoi>neur intéressé à défendre sa sœur Thurida , était sur le point de oemer Biorn avec une troupe de cavaliers , le guerrier , s'étia&t aperçu de son dessein, saisit le pontife à l'improviste, et lui mettaot le poignard sur la gorge, il le força à consentir à un traité par lequel il s'engageait à retirer ses gens , et Biorn, de son côté, pro-^ mettait de cesser de porter atteinte à la réputation de Thurida , en quittant immédiatement l'Idande. Il tint parole , car pendant fort long-temps on n'en entendit plus parler. Bien des années après, cependant, un vaisseau islandais qui était sur la côte occi«dentale d'Islande fut surpris par une tempête qui le jeta dans des parages de l'océan Atlantique inconnus au pilote. Apirës avoir kmg^temps navigué à l'ouest, ils atteignirent une t^rre inconnue habitée par un peuple sauvage qui s'empara aussitôt des mar*^ chauds et de l'équipage du vaisseau ; il s'éleva alc^s entre eux de grandes discussions , les uns voulant les réduire à un état d'escla* yage, les autres les tuer sur le lieu même. En ce moment arriva

2tf6 EXTRAIT DE L*EYRBIGGIA-SâGA.

un corps de cavaliers commandés par un homme d'une haute stature et d'un aspect distingué , que les naturels assemblés sem* blaient respecter comme leur chef. Il s'adressa aux marchands dans la langue norse , et apprenant qu'ils venaient d'Islande , il leur fit beaucoup de questions sur le pontife Snorro, sa sœur Thurida, mais surtout sur son fils Kiartan. Leurs réponses ayant été satisfaisantes sur tous les points, il leur fit part de l'intention qu'il avait de leur rendre la liberté, en les avertissant de ne jamais reyenir dans cette île , les habitants étant ennemis des étrangers. Alors les marchands se hasardèrent à demander le nom de leur bienfaiteur. Il refusa de leur dire, dans la crainte que ses amis d'Islande, en venant le chercher, ne s'exposassent au danger dont il les délivrait, dans un moment où il n'aurait peut-être plus les mêmes moyens de les protéger comme il convenait de le faire ; car il y avait dans ce pays, leur dit-il , des chefs plus puissants que lui. liOrsqu'ils furent sur le point de partir, il les pria de remettre pour lui une épée à Kiartan et une bague à Thurida , comme venant de la part de quelqu'un qui aimait la sœur de Snorro plus qu'elle n'était aimée de Snorro lui-même. On crut reconnaître dans ces paroles Biorn, le héros de Bradwick et le père de Kiartan par suite de son intrigue secrète avec Thurida, et toute cette histoire sert à [prouver que les Islandais avaient quelque tradition obscure, fondée sur des conjectures oïl sur des relations accidentelles , de l'existence d'un pays à l'ouest de l'Atlantique.

Revenons maintenant à Thôrgunna que nous avons laissée ha- «bitant la maison de Thorodd et de sa femme. Il y avait déjà quelque temps qu'elle demeurait à Froda lorsqu'un jour qu'elle travaillait à faire les foins avec quelques membres de la famille , un nuage s'élevant tout à coup des montagnes du nord fit craindre à Thorodd une forte averse. Il ordonna à l'instant aux faucheurs derelever en meules tout ce qu'ils avaient déjà fauché. On se rappela ensuite que Thôrgunna ne fit pas un tas de sa portion de foin, mais le laissa étendu sur le pré. Le nuage approchait avec une grande rapidité , et couvrant les environs de la ferme , les enveloppa dans une telle obscurité qu'on pouvait à peine voir au delà des limites du pré. Une violente averse tomba ensuite, et aussitôt que les nuages se furent dispersés , on remarqua qu'il avait plu du sang. Ce qui était tombé de cet affreux orage sur les meules des autres faucheurs ne tarda pas à Sécher, mais le foin que Thôrgunna avait fauché n'ayant pas été relevé, resta humide de sang.

La malheureuse HébridJenne, terrifiée de ce sinistre augure^ se mit au lit, et fut saisie d'une maladie mortelle. Aux approches de la mort, elle demanda Thorodd, son propriétaire , et lui confia la di^osition de ses biens et effets : « Je désire, lui dit-^elle, que mon corps soit transporté à Skaihot, car mon esprit présage qu'il sera fondé dans ce lieu l'église la plus remarquable de l'île. Que mon anneau d'or soit donné aux prêtres qui célébreront mes obsèques, et indemnise*toi des dépenses que mes funérailles occasionneront sur le reste de mes effets. Je lègue à ta femme mon manteau de pourpre, afin d'obtenir par ce sacrifice fait à son avarice de pouvoir disposer de mes autres effets comme bon me semblera. Mais quant à mon lit avec sa garniture et ses tentures de tapisserie^ je te conjure de les livrer aux flammes. Ce désir ne vient pas du regret que j'aurais de penser que quelqu'un le posséderait après ma mort, mais parce que je veux éviter les malheurs que je prévois devoir arriver si la moindre chose est changée dans l'exécution de mes dernières volontés. »

Thorodd promit d'exécuter fidèlement et de point en pointée testament extraordinaire.

En conséquence, aussitôt que Thorgunna fut morte, son^fidèle exécuteur prépara un b&cher pour brûler ce lit somptueux. Thurida entra et appri t avec étonnement et colère le but de ces préparatifs. Elle répondit aux représentations que lui fit son mari , que ces menaces de danger futur n'étaient occasionnées que par un sentiment d'envie et d'égoïsme de la part de Thorgunna qui ne voulait pas que personne jouit de ses trésors après sa mort. Yoyant que se^ arguments ne pouvaient rien sur l'esprit de son mari, elle eut recours aux caresses et aux subterfuges, et à la fin obtint de lui la permission de détacher de la garpiture du lit les rideaux en tapisserie et le couvre-pied. Le reste fut livré aux flammes par obéissance pour la volonté de la défunte.

Le corps de Thorgunna , après avoir été enveloppé et placé dans une bière, devait ensuite être transporté à travers les précipices et les marais de l'Islande dans un district éloigné qu'elle avait désigné pour le lieu de sa sépulture. Un incident remarquable se présenta pendant le trajet. Ceux qui portaient le corps arrivèrent fort tard le soir, fatigués et trempés par la pluie , dans une maison appelée Nether-Ners , où l'avare hospitalité du propriétaire ne leur accorda que l'abri de son toit, sans y ajouter ni feu ni nourriture. Mais aussitôt qu'ils entrèrent , un bruit ex^

m» EXTRAIT DE L'EYRBIGGIA-SAGA.

traordinaire se fit entendre dans la cuisine de la maison, et la fleure d'ane femme qu'on reeonnut bientôt pour être celle de la défunte Thorgunna parut, et se mit à préparer à manger avec ae^ tivité. Cette eflTrayante apparition ayant été rapportée à leur hôte jn)|ospitaUer, il consentit aussitôt à leur dcmner tout ce qui pouyêtii leur être nécessaire , et la vision disparut sur-le-champ. Le bruit de cette apparition s'étant répandu, ceux qui transportaient •le ^xirps ne hn'ent plus exposés à demander deux fois l'hospitalité sur leur route, et ils arriTèrentsans accident à %aIbot, où Thot- ^naa^ après raccomplissement de toutes les cérémonies voulues |Hir la reUgion, fut paisiblement déposée dans la tombe. Mais les ^résultats de la violatioii de son testament se firent eruellement jentir à Freda<

L'auteur, pour mieux faire comprendre les prodiges qiii s^n fmivireat, donne des détails sur la maison de Froda et le genre de vie qu'oin y menait. C'était tin édifice d'une construction simple et patriarcale, et bftti d'aprte la mode en usage parmi les femilles licbes de Tldande. La salle à manger était très^yaste , et une partie qui en était séparée par une cloison contenait les fits de la famille. De chaque côté était une espèce de magasin, dont IHid -contenait dé la farine et l'autre du poisson séché. Tous les soirs on allumait de grands feux dans eet appartement pour préparer les idiiBents, et les serviteurs de la famHle s'asseyaient ordinaire* ment autour juscpi'à ce que le souper fût fait.

Lé soir oà les gens qui avaient transporté le corps de Thorgunna revinrent à Froda, tout le monde vit une espèce de météore ou corps lumineux , ressemUant à une demi-lune , qui se lïlissa le long des boiseries de la salle, dans nne direction opposée «u comrs du soleil ^, et continua à accomplir sa révolution jusqu'à ee que fes domestiques allassent se livrer au repos. La même apparition se renouvela une semaine entière, et Tborer à la jamte de bois décida bientôt que ce devait être un présage d'épidémie et de mortalité. Bientôt après , un pâtre donna des symptômes

I G^était là une circonstance importante. Tout ce qui suivait le mouTemenl da êoleil était regardé comme d^an heureux présage. De môme les Highiandais, en faisant leur deahl, espèce de bénédiction (}uHls donneni en tournaiit AiH<Mir de ti personne à laquelle ils veulent être favorables, observaient toujours le cours du seleU* D*aatre part, les sorcières foisaienl leurs cercles, widderskins , comme l'exprime le dialecte écossais, on en opposition arec le vonyement deTaitredo jour. L'apparition de la demi-lune nous rappelle Hécate, les mystères dUsis daoi i^pulée, et un passage des Menteurs de Lncien, où la lune est évoquée par def i>pérattoM m«||iqaQ|»

EXTRAIT DE L'ETraBICGIA-SACA. ^89

d'aliénation mentale , et on crut reconnattre à plo^ieiirs signes qu'il aVait subi les persécutions des esprits malins. Un matin cet homme fut trouvé mort dans son lit, et alors commencèrent des apparitions de revenants, énoncées dans les annales de la superstition.

La première victime fut Thorer, qui avait prédit ces calamités. Un soir qu'il était sorti, il fut assailli par le spectre du berger au moment eu il cherchait è rentrer dans la maison ; sa jambe lui fut inen peu utile dans une pareille hitte, car il fut temssé et si hor*- TÎMeraent maltraité qu'il mourut des suites de ses contustons. Thorer ne (M pas ptutôt mort , que son spectre s*aSBoeia à cehii du pâtre , et Faida à attaquer et à poursuivre les habitants de Froda. En même temps une maladiei épidémtqne se répandit ra«pîdement, et planeurs serben furent atteints suci e e ss? ?eme rt , et des présages sinistres se mamfestèrent dans n&térieur de fat nuti* son . La fmne était déplacée et mêlée, et le poisson séché dispersé de toutes parts, sans qu'on ait pu découvrir qui Tavait fait. A la fin, on soir que les domestiques formaient eerde autour du feu , un spectre, dont la tête ressemblait à celle d'un veau marin , ap^ parut sortant du plancher de la saHe, et fixant ses yeui ronds et novrs sur les rideaux du IR de Tboi^unna. Quelques-uns des do* mestiques se hasardèrent à frapper cette figure; mais, loin de céder à leurs efiforts, elle sembla s'élever davantage du plancher, jusqu'à ce que Kîartan, qui paraît avoir été doué d'une influence dominante sur ces apparitions surnaturelles , saisit un gros marteau de forge, frappa A plusieurs reprises cette tête de veau marin ^ et robtfgea de disparaître en la faisant rentrer en terre à coups redoublés, comme s'il eût enfoncé un pieu. .

Ce prodige , à ce qti'on vit ensuite, annonçait une autre calamité. Thorodd , le chef de la famille, avait entrepris quelque temps auparavant un voyage sur mer pour apporter une cargaison de poisson séché; mais en traversant la riyière de Guna, l'esquif fit naufrage et il périt avec toute sa suite. Une cérémonie eut lieu à Froda en mémoire du défunt, et, an grand étonnement des convives, les ombres de Thorodd et de ses compagnons apparurent dans Tappartement, qui était tout rempli d'eau. Cependant cette vision excita moins dliorreur qu'on aurait pu s'y attendre, car les Islandais, quoique chrétiens de nom , conservaient, parmi d'autres superstitions païennes , la croyance que les spectres de ceux des noyés qui avaient été bien reçus par la déesse Rana

avaient l'habitude d'apparaître à leurs funérailles. Ils virent donc sans crainte Thorodd et ses compagnons tout trempés s'établir autour du feu dont tous les conviés, probablement par humanité, se retirèrent pour leur faire place.

On supposait que cette apparition ne se renouvellerait pas après la fin de la fête; mais cet espoir fut bien trompé, car, aussitôt que tous les convives funèbres furent partis,- le feu étant allumé, Thorodd et ses compagnons allèrent se mettre d'un côté, toujoure tout trempés, et de l'autre entra Thorer à la tête de tous ceux qui étaient morts de l'épidémie, et qui parurent couverts dépoussière. Les deux bandes occupèrent les sièges qui étaient à Fentour du feu, et les domestiques, à moitié morts de terreur et de froid, passèrent toute la nuit sans lumière et sans feu. Le môme phénomène se présenta le lendemain soir, quoique les feux eussent été allumés dans une maison séparée , et Kiartan fut enfin obligé de transiger avec les spectres, en leur faisant allumer un grand feu dans l'appartement principal, et un autre, pour la famille et les domestiques, dans un bâtiment séparé. Ces prodiges continuèrent pendant toute la fête de Jol. D'autres augures sinistrès vinrent alarmer cette famille malheureuse. La maladie coq* tagieuse reparut de nouveau , et , quand elle faisait une victime, son spectre ne manquait pas de se joindre à la troupe de ceux qui persécutaient la maison de Froda, et qui s'en étaient déjà presque entièrement emparés. Thorgunna Galldra-Kinna, femme de Thorer, succomba aussi à son tour. En un mot, de trente domestiques , dix-huit moururent , et cinq s'enfuirent par frayeur des apparitions , de sorte qu'il n'en resta que sept au service de Kiartan.

Kiartan eut alors recours aux avis de son oncle maternel Snorro, d'après le conseil duquel (conseil qui paraîtra peut-être singulier au lecteur), on prit des mesures judiciaires contre les spectrès. Un prêtre chrétien , cependant, fut joint à Thordo-Kausa , fils de Snorro, et à Kiartan, pour présider à ces mesures et les sanctifier. Les habitants furent régulièrement cités à comparaître sur l'enquête , comme il est d'usage dans une cause entre un homme et un autre, et le tribunal fut constitué devant la porte de la maison , au moment où les spectres venaient de prendre leur place accoutumée auprès du feu. Kiartan se risqua hardiment à les approcher , et saisissant dans le feu un tison, il ordonna que la tapisserie, appartenant à Thorgunna, fût portée au dehors, et

EXTRAIT DE L'EYRBIGGIA-SAGA. Ml

là il y mit lé feu, et la réduisit en cendres avec les autres ornements du lit, qui avaient été si indiscrètement conservés d'après le grand désir de Thurida. Un tribunal ayant été constitué \ une accusation fut portée par Kiartan contre Thorer à la jambe de bois, par Thordo-Kausa contre Thorodd, et par d'autres accusateurs contre les dix spectres présents , les accusant de porter le trouble et le désordre dans la maison, et d'introduire la maladie et la mort parmi ses habitants. Toutes les formes les plus solennelles de la procédure judiciaire furent observées dans cette singulière occasion; les preuves furent produites , les charges résumées et la cause formellement décidée. Il ne paraît pas cependant que les spectres se soient défendus, de sorte que la sentence d'expulsion fut prononcée contre eux individuellement^ en bonne et due forme.

Quand Thorer entendit le prononcé du jugement, il se leva en disant : « Je suis resté ici tant qu'il m'a été permis de le faire; » et il quitta l'appartement par la porte opposée à celles auprès de laquelle le tribunal s'était assemblé. Chacun des spectres, en entendant sa sentence respective, quitta la place en disant quelque chose qui indiquait sa répugnance, et Thorodd lui-même, ayant été solennellement averti de partir^ disparut en disant : « Cette habitation n'étant plus tranquille, nous allons la quitter. »

Kiartan entra dans la salle avec ses compagnons, et le prêtre, avec de l'eau bénite et la célébration de roffice, acheva de remporter sur les spectres une victoire qu'avaient déjà décidée le pouvoir et l'autorité de la loi islandaise.

Nous nous sonnnes peut-être trop étendu sur celte légende; mais c'est le seul exemple où l'on voie l'administration ordinaire de la justice se supposer du pouvoir jusque sur les habitants de l'autre monde , et où la charge d'exorciser les esprits ait été transférée du prêtre au juge. Ceci , joint aux divers exemples qu'on trouve dans l'Eyrbiggia-Saga, d'une espèce de respect pour les formes de la jurisprudence, même au milieu des divisions les plus violentes, semble prouver quelle influence extraordinaire était attribuée aux lois municipales par ce singulier peuple, même dans l'état le plus reculé de la société.

4 U ne parait pas que les juges en Islande formaient un ordre séparé; au contraire, chaque tribunal semblerait aToir été coostilué par choix, ex asdantibtts, et en cela ces cours de justice ressemblaient à un jury choisi pour décider une cause spéciale, et disseas une fois cette tâehe remplie»

SXTAAtT DE l'eTKBIGGIA-SAGA. 17

EXTRAIT Dfi L'EYRBIGGIA^AGA.

SnorrO) qui ftu total peut être considéré comme le héros priih cipal de Thistoire^ Ait jeté dans de nouveaux embarras et denoo» velles dissensions par la mort de son frère Styr , qui Ait tué par les habitants d'un district voisin; et» malgré toute réloquenoe de Snorro dans l'assemblée populaire, et les forces guerrières qa'il déploya, il ne put se venger dignement de ce meurtre. Il se \m de la querelle qu'il eut avec Ospakar d'une mamère qui lui fiut plus d'honneur.

Cet Ospakar, homme d'uue haute stature et d'une grande force personnelle, toujours entouré des satellites du même genre, dif* ferait des autres chefs islandais par le m^ris qu'il professait ouvertement pour les lois de la propriété. Il entretenait un boa vaisseau toujours prêt pour des excursions de piraterie , et avait entouré sa maison de hauteurs , qui en faisaient une espèce de citadelle. H arriva qu^une baleine fut jetée sur le rivage de la mer dans une portion de llle où la loi en assignait une partie à Snorro, et l'autre partie à son voisin Thorer. Mais, pendaat que ceThorer, «t Alfar, surnommé le petit, intendant de Snorro, étaient occupés à se la partager, Ospakar parût à la tête d'une suite de gens armés, et après avoir étourdi Thorer par un coup de hache, il s'appropria toute la baleine* Il y eut escarmottcbe sur escarmouche ^ et le sang coula des deux côtés, jusqu'à ce qu'enfin Snorro songeât à invoquer la justice des comices contre ce brigand sans frein, et obtint une sentence contre Ospakar, qui le condamnait au banissement avec ses compagnons. 11$ se soumirent à cet arrêt pendant quelque temps, et Snorro fît parbir ger les effets d'Ospakar parmi ceux qui avaient le plus souffert de ses rapines; Thorer et Âlfar furent ceux qui obtinrent la plus grande partie de ses dépouilles. Ce fut cependant un don fatal pour le premier. Ospakar , qui continuait toujours sa profession de pirate, fit une brusque descente sur la côte, et s'emparant de Thorer, le fit périr devant la porte de sa maison. Alfar, lui échappant avec peine, se réfugia auprès de Snorro , et Ospakar, malr gré la sentence prononcée contre lui , reprit possession de sa maison fortifiée, et la mit en état de soutenir un siège. Snorro déploya dans cette occasion la prudence qui le caractérisait ordinairement. On a pu voir qu'une meule de foin ordinaire était regardée comme un poste très-sûr dans la tactique islandaise^ mais une maison entourée d'un banc de terre était une fortiflcation bien plus respectable enccHne; aussi Snorro ne regarda-t-fl

EXTRAIT DE L'£YBfiIGGlA-SAGA. 1168

pas comme prudent d'attaquer la forteresse du pirate avant d'avoir assemblé ses amis et ses satellites les plus distingués.

Parmi ces derniers était un nommé Thraudar, que l'on appelait Bersekir , avant qu'il eût embrassé la foi chrétienne; et quoi qu'il eût perdu la force surnaturelle que déployaient ces individus, qui, d'après le dire de Fauteur, était l'eflet naturel du baptême, probablement parce que le champion, en devenant, chrétien, avait abandonné l'usage des drogues qui l'excitaient è la fureur; cependant il conservait toujours une' vigueur et un courage naturels qui étaient encore très-formidables.

Au premier avis que lui donna le messager de Snorro, Thraudar accompagna le pontife armé, comme quelqu'un qui se trouve impliqué dans une mauvaise affaire. Les autres alliés de Snorra Biarcbèrent rapidement vers la forteresse d'Ospakar, et le sommes reot de se rendre à discrétion. Le brigand ayant refusé de se soumettre, le m(^t fut vaillamment assailli, mais aussi bravement défendu. Thraudar, en enfonçant le fer de sa hache d'armes dans^ le haut du rempart, parvint à l'escalier en se servant de la p(H~ gnée pour se soulever^ et ilse déûtdeRafen, pirate fort renommé,, qui l'avait attaqué pendant qu'il gravissait la hauteur. Ospakar lui-même périt d'un coup de lance> et ses compagnons se rendirent à la seule condition qu'on les laisserait s'échapper avec la viesauve. Serscalde Tbonnodar composa sur ce combat un poëme appelé fiafinaul ou la mort de Rafen,

Les oiseanx d^Odio, dans Ie«ir joie.

Ont h la fin troaté leur proie; Car dans 1« golfe de BUra Un carnage horrible régna.

On Tit éteodos dans la plaine Le» trois voleurs de la balaine \ Et puis le terrible Rafen, Après ses dangers, ses rapines , A rencontra dans lea eolUnes Sons le fer une digne fin .

Après la mort du brave AmkBl, l'esprit de son père Thoroir Boe^fot, ou au pied contonmé, commença, comme nous Tavons déjà fait entendre, à redevenir incommode. Il sortait de nuit de dessous le mont que l'on avait élevé sur lui, et errait dans le pays, ravageant les récoltes, estropiant les bestiaux, et terrifiant au. plus haut point les habitants, de sorte que le pays était menacé de devenir désert. Des plaintes ayant été îaites de toutes parts i

Thorodd, il résolut de prendre des mesures pour pacifier cet esprit turbulent et implacable.

Ayant emmené avec lui une troupe d'hommes, Thorodd gravit le sommet sur lequel Arnkill avait enterré le corps de son père. On pratiqua ensuite une ouverture dans le monticule qui le couvrait, et le corps de Thorolf fut trouvé bien conservé, mais prodigieusement enflé, et offrant un visage horrible, et d'une effrayante lividité. Comme il élait évident que l'âme du vindicatif suicidé, ou de quelque mauvais démon qui avait pris sa place, se servait de ses dépouilles mortelles, de môme que le vampire hongrois, pour commettre ses forfaits nocturnes, Thorodd résolut d*agir d'après cette supposition. En conséquence il ordonna qu'on sortît de la tombe ce corps, qui fut trouvé d'un poids si considérable, qu'on ne put le soulever qu'avec un levier. Il fit ensuite transporter sur le rivage de la mer ce cadavre maudit, qui fut déposé sur un vaste bûcher, où il le fit brûler. On n'y réussit pas sans peine, car, pendant quelque temps, le feu parut n'avoir aucune influence sur Thorolf. Cependant il fut enfin réduit en cen*' dres, dont une partie fut jetée au vent, et l'autre dans la mer. Cette cérémonie achevée, le spectre au pied crochu ne parut plus, cependant ses restes continuèrent à occasionner de nouveaux prodiges.

^ Il était à peu près neuf heures dû soir, heure à laquelle on trait les vaches, quand Thorodd revint après avoir brûlé le corps de Thorolf, et, en s'approchant de l'étable, une vache, qui courait devant lui^ se démit le pied. Cette vache, qui était stérile, fut prise, et, comme elle était trop maigre pour être tuée, Thorodd lui fit bander le pied, et, aussitôt qu'elle fut en état de faire le voyage, il l'envoya à Ulfarsfell pour y être engraissée, les pâturages étant aussi bons là que dans les marais. Pendant que cette vache paissait dans ce lieu, elle allait souvent sur le bord de la mer où le bûcher funèbre de Thorolf avait été élevé, et léchait les pierres qui étaient sur le rivage où le vent avait fait voler une partie des cendres. Quelques personnes prétendent que des insulaires, qui portaient leur poisson dans la partie intérieure de 19

4 La légende suivante du Bœuf aurnaturel-èiàii omise dans Pesqulsse originaU de ce petit ouvrage, parce que cette histoire se trouve dans une autre partie des Antiquités du Nord, k l^appui de la curieuse ballade danoise de Rosmer Hafinand. £lle est maintenant rendue k Pouvrage dont elle fait partie, et il convient de dire que cette légende est donnée, k l'exception des rimes, d'après la version de M. Robert Jamkson, qui la traduisit de Tislandais.

EXTRAIT DE L*ËYRBIGGIArSA6A. ^»

baie pour l'y faire sécher^ virent avec cette vache, sur le bord da bois, un taureau fort étrange, couleur de souris, et que personne ne reconnaissait. L'automne suivant, Thorodd songea à tuer la yache^ mais ceux qu'il envoya la chercher ne la purent trouva nulle part. Après Tavoir long-temps cherchée inutilement, ils finirent par la regarder comme perdue, supposant qu'elle était morte ou avait été v(dée. Un peu avant le temps de Jol, un matin que le vacher de Kœrstead allait à retable comme à l'ordinaire, il vit devant la porte la vache au pied démis, et qu'on avait tant cherchée ; il la fit entrer dans l'étable, et alla en porter la nou-* velle. Thorodd vint la voir en personne, et l'ayant bien examinée et tàtée, il découvrit qu'elle était pleine, et par conséquent peu propre à tuer et à mettre sur le marché, d'autant plus qu'il avait assez de viande sans cela pour lui et sa famille. Vers la fin du printemps suivant, elle eut une génisse, et bientôt après un veau, qui était si gros, que la vache mourut après avoir vêlé. Ce veau énorme fut emmené dans la maison, il était couleur de souris , et paraissait valoir la peine d'être élevé. Les deux veaux ayant été portés dans la chambre, il s'y trouva par hasard un vieille paysanne qui avait été mère nourrice de Thorodd, et était deve<* nue aveugle. Dans son jeune temps, elle avait la réputation d'être douée de seconde vue, mais quand elle vieillit ses prédictions furent regardées comme le radotage insensé de la vieillesse, quoique plusieurs eussent été justifiées par l'événement. Le veau, ayant été posé par terre les jambes liées, commença à mugir, sur quoi la vieille femme s'écria avec la plus grande terreur : « C'est là le mugissement du petit d'un lutin, et non d'une créature terrestre, et vous ferez bien de le tuer sur-le-champ. Thorodd fit observer que ce serait dommage de sacrifier un veau«qui, s'il était élevé avec soin, pouvait devenir un excellent bœuf de charrue. Le veau beugla alors une seconde fois, et la vieille laissa tomber ce qu'elle tenait à la main, en s'écriant : « Mon enfant! fais tuer ce veau, car, si on l'élève, nous aurons un jour grand sujet de nous en repentir. — Eh bien, nourrice ! puisque vous le voulez, répondit Thorodd, on te tuera. »Les deux veaux furent alors emmenés hors de la chambre, et Thorodd donna Tordre qu'on tuât la génisse, et qu'on portât le veau dans l'étable pour y être élevé avec injonction sévère de ne pas en parler à la vieille nourrice.

Le veau devint si gras, qu'avant le printemps il était aussi gro que ceux qui a valent plusieurs mois de plus que lui. Quand on le

«ee EXTRAIT DE L*fiYRBI6GIA.SAGA.

laissa sortir, il se mtt à courir dans la prairie et beagla comme on taureau , et si haut , qu'on l'entendit de la maison. Ce qui fit dire à la vieille femme : «< Puisque ce monstre n*a pas été tué, il fera assurément plus de mat qu'on ne peut Texprimer par des paroles. » Le veau grossit à vue d'œil, et Tété on le mit dans un champ où on laissait croître Therbe. Quand l'automne arriva , il était >d*une taille telle que peu de reaux âgés de deux ou trois ans poch vaient lui être comparés. Il avait de bdles cornes et la peau bien luisante, et de tout le troupeau c'était le plus bel animal qu'on •pût voir; c'est ce qui ftat cause qu'on l'appela Gloesir. Avant dV iroir deux ans , il était aussi gros qu'un bœuf qui en avait cinq; il paissait au milieu des autres non loin de la maison, et toatesles fois que Thorodd allait voir le troupeau , Glœsir s'approcbût de lui , le sentait et léchait ses habits , et Thorodd le caressait. H était doux comme un agneau pour les gens et pour lesbétes*, mais quand il beuglait , il était eSVayant , et la vieille femme ne l'entendait jamais sans exprimer la plus grande consternation et la plus grande horreur. Quand Glœsir eut quatre ans, si les femmes , les enfants , ou les jeunes gens passaient près de lui , il n'y taisait aucune attention ; mais si c'étaient des hommes, il écumait et devenait menaçant , si méchant et si fougueux , qu'ils avaient beaucoup de peine à l'éloigner d'eux.

Glœsir continuant d'être intraitable et de beugler aussi terri- .blement , Thorodd , touché des avis continuels et des craintes de sa nourrice , promit enfin sérieusement de le tuer l'automne suivant , aussitôt qu'il serait assez gras. Mais la vieille devineresse lui prédit que ce serait trop tard, et l'entendant encore uiie fois mugir avec fureur , elle s'abandonna , comme il arrive souvent aux Islandais, à une sorte de transport poétique.

Du troupeau le roi mugissant Menace les gens du vdiage; .

Ses cornes et son front sauvage ■ Annoncent la mort et le sang.

Dans I^horriblc mugissement Dont il remplit au loin la plaine.

De ta mort funeste et prochaine Tu dois voir le pressentiment.

« Vous radotez, nourrice, au. lieu de prophétiser, »» répondit Thorodd ; alors elle répliqua :

Quand la vieille parle ou murmure, £Ue est folUy dit-on toni bas.

EXTRAIT DE U£YRBi6GIA»SA(U. 9BT

J9 Toi» la saaglMl? Wa^qre; MaU pour loi, tu ne la yois pas.

Je ne sais quelle peur soudaioe Me glaec e» Tay«sl ce taureau ; SI aïs avant la moisson procUaino Tu verras creuser ton tombeau.

Un jour de ce même étô» que Tbûrodd «V4it f«it nsaettbier rar te pré^t reJe¥#r tout le foin ea meules , il plut beaucoup. Le lendmaiQ xonUfii \m domestiques » w sortant , reoiarquërent qu^ Glosîr était dws le champ ; il s*étatt débarrassé de la planche qu'on lui avait mise devant les cornes depuis qu'il était de¥entt iQéctoDt , et il courait ci et U , dispersant lé foin par tout le pré, ce qu'on ne lui avait jamais vu faire \ et ses beuglements et sea mugîsseiçents terrifièrent teliement les domestiques , qu'aucun n'osa aller le chasser. Lorsqu'ils avertirent Thorodd de ce quo âûsait GlcBsir » il sortit , ^ saisissant une grande fourche » il m hÂta d'aller dans le pré avec celte arme sur l'épaule pour attaqua le taureau. Glcosir, s'en étant aperçu, cessa ses dé^^ts, et s'avança à la rencontre de son mattre , sans faire attention à ses menaces et au bruit qu'il faisait pour rinlimider. Thorodd le frappa si fort QjQitre les cornes que les fourches de son pieu se brisèrent. Giioesir se précipita alors sur Thorodd , qui , le saisissant par les cornes, lui détourna la tête : de cette manière ils luttèrent ensemble, pen^ dant quelque temps, Glœsir poussant toujours Thorodd , et ce*lui'Ci révitant jusqu'à ce qu'enCn il commençât à se fatiguer ; alors il lui sauta au cou, et s'appuyant sur ses c(»*nes il Tétieignit, le serra de toute sa force, espérant l'étouffer ou le fatiguer au moins ; et de cette manière le taureau se mit à courir dans le pré le portant sur son cou .

Les domestiques voyant leur maître dans un si grand dangei et n'osant .^ hasarder sans moyens de défense, rentrèrent à la n[iaison pour prendre des piques et d'autres armes. Alors le bœuf baissa la tête entre ses jambes et la secoua jusqu'à ce qu'il par* vînt à passer une de ses cornes sous Thorodd , puis la releva par une secousse si violente qu'il le jeta les jambes en l'air , de sorte qu'il se trouva , pour ainsi dire , la tête en bas sur le cou du taureau. Lorsqu'il retomba sur ses jambes , Glœsir, baissant encore une fois la tête, le frappa au ventre de son autre corne, si fort que le sang en jaillit avec abondance et que Thorodd fui obligé de lâcher prise. Le taureau alors , mugissant avec furie , courut le long du pré vers la rivière. Les domestiques le poursuivirent A

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travers un ravin de la montagne, appelé Geirvaur , jusqu'à l'instant où ils le virent atteindre un marais situé au-dessous de la ferme de Nello , et là , se précipitant dans un étangs il disparut, et Ton ne le revit jamais. Depuis lors on donna à ce marais le nom de Glœscirkellda. Les domestiques, en rentrant dans la maison , trouvèrent Thorodd mort de sa blessure ^.

Les annales nous apprennent ensuite la mort de Snorro, pendant l'hiver qui suivit celle de saint Olave *, il laissa après lui une famille nombreuse, et florissante pour soutenir sa réputation. Il fut enterré dans l'église de Tunga qu'il avait fondée lui-même , mais quand elle fut transférée, on transporta aussi ses os dans le nouvel emplacement. D'après ses dépouilles, le célèbre Snorro paraîtrait avoir été un homme d'une stature ordinaire , et en effet , on ne voit nulle part qu'il ait acquis l'ascendant qu'il possédait dans Tile par sa force personnelle , mais plutôt par la subtilité de Tesprit qu'il déployait dans la conduite de ses entreprises , et par son adresse et son éloquence dans les assemblées populaires. Quoique souvent mêlé dans des combats , sa valeur paraît avoir été tempérée par une prudence raisonnable , et les exploits guerriers qu'on chanta en sa faveur devaient plutôt être attribués au bras vigoureux de quelque allié ou de quelque satellite. Il avait une si grande égalité de manières, qu'il était diflicile de distinguer ce qui lui plaisait de ce qui lui était désagréable. Lent et prudent à se décider àia vengeance , une fois résolu, il la poursuivait avec ténacité et d'une manière implacable. Il était d'excellent conseil pour ses amis , mais habile à insinuer à ses ennemis les mesures qui devaient ensuite leur devenir Tatales. Enfin , comme le dit l'historien ecclésiastique de l'Islande, en faisant le résumé de ses bonnes et mauvaises qualités, si on ne pouvait vanter dans Snorro ni la bonté, ni la piété , il était du moins regardé comme possédant plus de sagesse , de prudence et de sagacité que n'en ont ordinairement les autres hommes. Ce pontife ou préfet est cité avec beaucoup de distinction dans d'autres chroniques islandaises que

i Nous reoTerroDs le lecteur curieux aux notes de M. Jamieson, et nous dous contenteroDS de dire ici quMl n*y a pas de tradition universelle dans les hautes e basses terres d^Ëcosse, aussi bien qu'en Islande, que celle du taureau marin, anima^ 0urnaturel sous quelque rapports, mais regardé cependant comme faisant partie des créatures terrestres. Les peuples parmi lesquels cette légende passe pour un article de foi s'accordent merfeilleusement entre eux sur les facultés et les habitudes qu'ils^ lui attribuent, de sorte qu'on pourrait penser que cette croyance a été fondée sur "existence d'une espèce d'animal amphibie qui remonterait & une époque trèséloignée, et dont la race serait maintenant éteinte.

EXTRAIT DE L'EYRBIGGU^ÂGA. 269

dans celle de YEyrbiggia^Saga. Le livre du La%tdnama, seconde partie , troisième chapitre , renferme aussi plusieurs des événements dont on a parlé plus haut , ainsi que le LaxdœlchSaga et le Saga de Olu Tryggaton.

En voyant un homme , dont le caractère tenait plus du jurisconsulte ou du politique que 'du guerrier, s'élever si haut à une époque si reculée , on reconnaît la préférence que les Islandais accordaient déjà à la supériorité intellectuelle sur les attributs grossiers de la force et^du courage, et l'on y trouve une nouvelle preuve de la civilisation prématurée de cette république extraordinaire. Sous d'au très rapports le caractère de Snorro n'avait rien d'estimable, et offrait des rapports frappants avec celui des sauvages. La ruse et la subtilité lui tenaient lieu de sagesse, et souvent le soin jaloux avec lequel il ne cessait de s'occuper de ses propres intérêts, comme dans la dispute qui s'éleva entre Arnkill et son père, lui lit oublier les liens du sang et de l'amitié. Cependant l'égoïsme de sa conduite semble avoir été plus utile à l'établissement qu'il gouvernait que n'eût été celle d'un guerrier vail~ lant et généreux qui se serait laissé diriger par l'impulsion du moment. Son ascendant , quoique lent , acquis par des moyens peu estimables, semble avoir produit dans ce petit canton à peu près le même effet que celui d'Auguste sur l'empire romain. Quoique moins coupable que ce grand empereur, le pontife d'Helgafels n'a pas détruit la liberté de son pays ni légué la puissance qu'il avait acquise à un successeur tyrannique. Ses fils lui succédèrent dans l'administration de ses domaines, mais non dans ses charges politiques, et ses biens ayant été également partagés entre eux , ils fondèrent plusieurs familles long-temps respectées en Islande comme descendant du pontife Snorro.

AbboUford, ce 15 octobre 1813.

FIN DE l'EYRBIGGIA-SAGA.

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