‹ LE NAIN NOIRChapitre 68 sur 99 · FILS DU LAIRD · texte numérisé non relu

FILS DU LAIRD

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A L'EDITEUR DU KEEPSAKE t

Tous mVivez demandé, monsieur, de tous fournir un sujet pour la peinture ; quoique je puisse me flatter d'avoir quelque haUtude des compositions littéraires , et que je ne puisse me dire entièrement étranger aux trésors de Thistoire et de la tradition qui offrent les meilleurs modèles aux pinceaux de Tartiste , c^M^idant je sans toute la difliculté de répondre à votre demande. Mais , bien que skut picturapoesis soit un axiome ancien et incontestable , et que la poésie et la peinture aient toutes deux le même but , celui d'exalter l'imagination de l'homme en lui présentant des images agréables ou sublimes de scènes idéales , cependant Tune passant à l'esprit par les oreilles , et l'autre ne s'adressant qu'aux yeux, les sujets qui conviennent le mieux au poète et au narrateur sont quelquefois totalement impropres à la peinture , où l'artiste doit nous faire voir d'un seul coup d'oeil tout ce que son art a la puissance de nous dire. Le peintre ne peut ni récapituler le passé , ni faire pressentir l'avenir , le présent seul est tout ce qu'il peut nous montrer, et de là sans doute plusieurs sujets, soit réels , soit fictifs, qui nous charment en poésie ou dans ttne narration , ne peuvent pas être avec effet représentés sur la toile.

Comprenant une partie de ces difficultés, quoique ignorant sans doute leur étendue, et les moyens par lesquels on pourrait les diminuer on les vaincre, j'ai cependant essayé de vous présenter la narration survante d'une tradition qui offre une histoire , dont , une fois les détails généraux connus , l'intérêt se concentre sur une situation si forte, et est d'un pathétique si déchirant , qu'un seul coup d'œil suffit pour la compfendre.et en être touché. J'ai

i LiUéralement, Mort du Joch du lairdm En écossaifi Jock est pour Jean. à. m. 2 Souvenir. A. u.

donc présumé qu'elle pourrait être agréable , et fournir peut-être plusieurs idées à quelqu'un des nombreux artistes qui se sont distingués depuis quelques années et qui ont formé Técole an^ glaise dont ils sont les soutiens.

On a assez parlé en prose et en vers

De la terre exposée aax lances meurtrières Et des belliqueuses frontières,

pour rendre les mœurs de ceux qui les habitaient avant l'union de l'Ecosse avec l'Angle terrefamilières à la plupart de vos lecteurs. Les traits les plus rudes et les plus grossiers de leur caractère étaient adoucis par leur amour pour les beaux arts , [qui avaient donné lieu à ce dicton, que sur les frontières chaque vaflée était rendue mémorable par un combat, chaque rivière avait été célébrée dans un chant poétique. Une sorte de chevalerie grossière continuait encore d'être en usage, et les combats singuliers étaient les amusements qui remplissaient les courts intervalles de ttèYe qui interrompaient la durée presque constante de la guerre. On peut juger par Tincident qui va suivre à quel point cette coutume était invétérée.

Bernard Gilpin, l'apôtre du Nord, le premier qui entreprit de prêcher les doctrines protestantes aux habitants des frontières , fut très-surpris un jour, en entrant dans leurs églises, de voir un gantelet ou gant de mailles pendu au-dessus de l'autel. Ayant demandé ce que^ signifiait l'étalage peu respectueux de ce symbole de guerre dans le lieu sacré , il apprit que ce gant appartenait à un fameux homme d'épée qui l'avait pendu là comme gage de bataille et de défi général à quiconque oserait l'en ôter. « Donnez-le-moi, » demanda le révérend éclésiastique. Le clerc et le sacristain ayant refusé tous deux de se charger de cette tâche dangereuse; Bernard Gilpin fût obligé de détacher lui-même le gant, et il pria ceux qui en furent témoins de dire au champion que c'était lui, et lui seul , qui s'était emparé de ce gage de défl. Mais le champion craignit autant de regarder en face Bernard Gil-' pin que les deux fonctionnaires de l'église avaient hésité à déplacer ce gage de combat.

L'histoire suivante date à peu près desdernière^annéesdu règne d'Elisabeth , et les événements se passèrent dans le Liddesdale, canton agreste et montueux du comté de Roseburg, qui d'un côté deses limites n'est séparé de l'Angleterre que parune petite rivière.

Pendant le bon vieux temps où les hommes, n'étaient occupés qu'à se harceler et à se battre ^ , cette vallée était principalement cultivée par la famille ou clan des Armstrong.- Le chef de cette race belliqueuse était le laird de Mangerton. A l'époque dont je parle, le domaine de Mangerton, avec le pouvoir et la dignité du chef, appartenait à John Armstrong, homme d'une haute stature et doué de beaucoup de force et de courage. Tant que son père vécut 9 il fut distingué des autres membres de son clan par l'épithète de Jock du Laird, c'est-à-dire Jack ou Jock, fils du Laird. Il rendit ce nom célèbre par tant d'exploits hardis et courageux , qu'il le conserva môme après la mort de son père , et qu'il est ainsi désigné et dans des annales authentiques , et dans la tradition. Quelques-uns de ces hauts f/iits sont rapportés dans les poésies des frontières écossaises, et d'autres sont cités dans les chro^ niques du temps.

Dans l'espèce de combat singulier que nous avons décrit , le Jock de Laird était sans rivaux, et aucun champion du Cumberland, du Westmoreland ou du Northumberland , ne pouvait résister au poids de sa large épée à double poignée qu'il brandissait avec aisance , et que peu d'hommes auraient pu même soulever. Cette terrible épée, comme disait le peuple , lui était aussi chère que Durusdane ou Fushberta à leurs maîtres respectifs , et était presque aussi formidable à ses ennemis que ces armes si renommées le furent aux ennemis du christianisme. Cet arme lui avait été léguée par un proscrit anglais , nommé Hobbie-Noble , qui, ayant commis quelque action qui l'exposait à la poursuite de la justice , se réfugia dans le Liddesdale, et devint le compagnon et le frère d'armes du célèbre Jock, jusqu'au moment où s'étant risqué à reparaître sur le territoire d'Angleterre avec une faible escorte, un guide infidèle, et une mauvaise épée à poignée simple, au lieu de l'arme pesante qu'il .portait ordinairement, Hobbie-Noble, attaqué par un nombre supérieur au sien, fut fait prisonnier et exécuté.

Avec son arme , et au moyen de sa force et de son adresse , le Jock du Laird maintint la réputation du meilleur homme d'épée des frontières , et défit ou tua plusieurs individus qui voulurent ^ui disputer ce titre formidable.

4 Of rvgging and fiving, dit le telle ; mot k mot, de tirer et de déchirer. Ceci est •une «llasion aux temps des guerres civiles et des querelles intestlDes des X1V« et XV* siècles en Ecosse ; et Pauteur emploie k cet effet des expressions qni ont pour èqoiTalenlfl des désordret et des hrigandaqesm a. m.

«n MORT DÇ JOtK.

Mais les années s*écouIent pour les hommes vigoureux el bra« ves, comme pour les faibles et les timides. Un temps vint où Jock fût incapable de manier ses armes , et même de toute effort actif plus ordinaire encore. Le guerrier impotent fût enfin réduit à garderie lit, et n'eut pour toute consolation que les soins assidus d'une fille unique, sa garde et sa compagne fidèle.

Indépendamment de cette vertueuse enfant, le Jock du Laird avait un fils unique sur lequel reposait la charge périlleuse de guider le clan au combat^ et de soutenir le renom guerrier de sou pays natal, qui avait été disputé par les Anglais dans différentes occasions. Le jeune Armstrong était actif, brave et vigoureux, et rapporta dans ses foyers, après plusieurs aventures, des gages as^ sures de succès. Cependant, il paraît que le vieux chef ne crut pas que l'âge et l'expérience de son fils lui donnassent encore le droit de se voir conGer l'épée à double poignée, avec laquelle il s'était lui-même distingué d'une manière si redoutable.

A la fin, un guerrier Anglais, du nom de Foster (si je me rappelle bien), eut l'audace d'envoyer un défi à la meilleure lame du Liddesdale, et le jeune Armstrong, soupirant après la gloire chevaleresque, accepta le défi.

Le cœur dû vieillard impotent se gonfla de joie Iwsqu'il apprit que le défl avait été donné et accepté, et que la rencontre devait avoir lieu sur un terrain neutre qui servait d'emplacement en pareille occasion, et que lui-même avait déjà rendu célèbre par plusieurs triomphes. Il éprouvait d'avance une joie si orgueilleuse de la victoire qu'il espérait que son fils remporterait, que, pour exiter encore davantage ses vaillants efforts, il lui donna , comme au champion de son clan et de sa province, la célèbre épée qu'il avait jusque-là gardée lui-môme.

Ce n'est pas tout : quand le jour du combat arriva, le Jockda Laird, en dépit des tendres prières de sa fille, résolut, quoiqu'il n'eût pas quitté le lit depuis deux ans, d'être lui-même témoin du duel, sa volonté était encore une loi pour ses gens, qui le portèrent sur leurs épaules, envoloppé de plaids et de couvertures, au lieu où le combat devait se livrer; là on l'assit sur un fraguement de rocher, appelé encore aujourd'hui la pirere du Laird Jock; et il resta les yeux fixés sur l'arène où les deux champions allaient se mesurer. Sa fille, aprèsavoir fait tout ce qu'elle put pour qu'il fût placé commodément, était immobile à côté de lui, partagée entre les craintes qu'excitaient en elle la santé de son vieux père et Tis-

sue cta combat où alkit s'engager sob frère bien aimé. Avant même que le combat commençât, les vieox guerriers qui y assis* tàvntfixaientlesyeuKsur leur chef, qu'ils revoyaient alors pour la première fois depuis des annné^, et comparaient tristement ses traits flétris et ses membres décharnés, avec le modèle de ^gueur et de beauté qu'ils se< rappelaient avoir vu en lui. Les jeuoes contemplaient sa haute stature et sa robuste constitution, comme s'il eût été quelque antique géant échappé au déluge.

Mats le son d^ trompettes des deux côtés rappela sur Tarène Tattention générale, et elle était entourée d'une foule de ^ctateurs des deux nations curieux d'assister à un pareil événement. II est inutile de décrire le combat : le champion écossais fut vaincu. Foster, posant le pied sur son antagoniste, saisit l'épée redoutée, si chère aux yeux de celui qui l'avait possédée si long-temps, et la brandit au dessus de sa tête comme un trophée de sa conquête. Les Anglais poussèrent des cris de triomphe; mais le cri de désespoir du vieux guerrier qui voyait son pays déshonoré, et son épée long-temps la terreur de leur race, en la possession d'un Anglais, s'entendit au-dessus des acclamations de la victoire; Il parut un moment animé de toute son ancienne vigueur, car il s'élança du rocher sur lequel il était assis, et tandis que les vêtements dont on l'avait entouré tombaient à ses pieds et laissaient à découvert ses membres décharnés et les débris de son ancienne force, il élevait ses bras au ciel d'un air égaré, en poussant un cri d'indignation, d'horreur et de désespoir, qui, suivant la tradition, fut entendu à une distance extraordinaire, et ressemblait plutôt au rugissement d'un lion mourant qu'au son d'une voix humaine

Ses amis le reçurent dans leurs bras lorsqu'il retomba entièrement épuisé de cet effort, et le portèrent dans son château avec une douleur muette, tandis que sa fllle^ tout en pleurant sur son frère, cherchait à adoucir et à calmer le désespoir de scm père ^ mais jc'était une chose impossible, le seul lien qui attachait le vieillard à la vie venait d'être brusquement rompu, et son cœur en avait été brisé. La mort de son Qls n'était pour rien dans sa douleur, et il ne voyait en loi que l'enfant dégénéré, par lequd l'honneur de son pays et de son clan avait été perdu. Il mourut trois jours après, sans avoir prononcé une fois le nom de son fils, mais ne cessant de s'exhaler en plaintes sur la perte de sa noble épée.

Il me semble que le moment où les facultés du chef intime, ré-

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yeillées par le désespoir du moment, Tentralnent à un dernier effort, offrirait au peintre un sujet heureux. Il pourrait obtenir l'avantage de faire contraster la figure farouche du vieillard dans Taccës du plus furieux désespoir^ avec la douceur et la beauté d'une figure de femme. Le champ fatal pourrait être représenté en perspective de manière à donner un plein effet à ces deux figures principales ; et avec la seule explication que le tableau représente un guerrier contemplant la mort de son fils et la perte de rjionneur de son pays, il me semble qu'il fierait suffisamment intelligible au premier coup-d'œil; si l'on croyait nécesssaire d'indiquer plus clairement la nature du combat, on pourrait le faire en représentant un pennon de Saint-Georges déployé à une des extrémités de la lice, et celui de $aintrAndré de l'autre. Je suis, monsieur.

Votre obéiasant serTitenr,

L'AvTBUR m; Wawerley.

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