LE CLERGÉ EUROPÉEN ET LA SCIENCE I
de la société ; c'est même là pour moi uae situation étrangement paradoxale. Nous sommes à une époque rigoureureusement scientifique : tout le progrès industriel, qui est considérable, est basé sur les applications de la physique, de la chimie et des sciences naturelles. Et cependant, les connaissances scientifiques générales intéressent de moins en moins le public.
« On fait de la bicyclette, de l'automobile, de la photographie, on voyage beaucoup ; mais on délaisse les connaissances scientifiques qui intéressaient tant nos pères.
« Je constatais tout à l'heure le désintéressement du clergé vis-à-vis des sciences naturelles et physiques, dans lesquelles il brillait encore il y a moins d'un demi-siècle ; mais je dois reconnaître que la même absence de curiosité personnelle se retrouvera dans l'immense majorité des instituteurs. Il semblerait que ces gens devraient, par éducation même, s'intéresser à la connaissance des choses scientifiques qui sont à leur portée immédiate, et apporter leur contribution personnelle à l'augmentation de nos connaissances générales. — La nature leur offre un champ d'observations immenses ; ils rendraient de sérieux services en fouillant les forêts et le sol de la région qui les entoure. Eh bien ! ils n'en font rien, et, en dehors du développement terre-à-terre de leur programme, ils délaissent complètement les études personnelles.
a Cette situation ne laisse pas d'être très curieuse, mais je la trouve déplorable et dangereuse. Il est bien certain que ceux qui, plus tard, feront l'histoire du développement des sciences dans l'humanité ne manqueront pas de constater l'existence d'un trou noir, dans le développement général des nations à l'aube du XXe siècle. Je serais bien curieux d'en démêler la cause. Jusqu'à présent, je n'arrive pas à trouver une explication satisfaisante. Peut-être faut-il accuser l'énorme développement
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de chaque branche des sciences. Autrefois, le champ des connaissances était très réduit, on pouvait l'embrasser presque d'un coup d'œil, quelques lois suffisaient à enchaîner les faits. Il n'en est plus de même aujourd'hui. La vie d'un homme suffit à peine à fouiller un très petit coin de l'horizon scientifique : ce qui détruit forcément l'esprit de généralisation. Il est possible que les simples curieux se découragent devant l'immensité des détails qui s'offrent à leur esprit, et arrivent ainsi à se désintéresser d'études qui leur deviennent de plus en plus lointaines.
«t C'est surtout au point de vue collection que le trou noir dont je parlais tout à l'heure marquera sa place. Jadis, des milliers d'amateurs s'employaient à réunir des échantillons de tous genres, dont les pièces les plus intéressantes ont été peu à peu rassemblées dans nos musées. Je crois qu'on peut affirmer que ceux-ci ont été constitués par l'initiative privée, et que, pour une belle pièce vraiment intéressante, il faut compter peut-être des milliers d'échantillons vulgaires ramassés patiemment par de braves gens simplement curieux. Comment pourrons-nous dans l'avenir espérer faire de belles trouvailles, si nous n'avons pas la collaboration constante et universelle de tous ces curieux dont le nombre va diminuant de jour en jour ? Voilà, à mon avis, le vrai point noir »...
Nous pouvons ajouter que, à ce qu'il nous semble, nous n'ensommespasencore, ici, au «point noir» dont parle notre correspondant parisien. L'étude des sciences naturelles est en progrès, non en décadence, chez nous ; et le clergé y fait certainement la plus grande part. Ce progresse continuera longtemps, au moins tant que la mentalité des multitudes anglo-saxonnes qui nous entourent n'aura pas changé. Or, vraisemblablement, cette mentalité restera indéfiniment la même. Bn d'autres termes, les peuples de
LBS POISSONS ÉLECTRIQUES IJI
langue anglo-saxonne n'en viendront pas de sitôt à délais* ser les sciences positives et d'observation, pour se passionner de philosophie, de beaux-arts et de belles-lettres : il leur faudrait pour cela échanger leur idéal assez terre-à» terre pour celui des races latines. Les sciences naturelles continueront donc à tenir un rang considérable dans l'Amérique du Nord. Et nous, les Canadiens-Français, nous devrons suivre le mouvement, même malgré nous.