L'ENTOMOLOGIE TRAGI-COMIQUE ICI
Passons à l'histoire du "Kissing Bug." En a-t-on parlé, du Kissing Bug, depuis le commencement du mois ! Il ne doit plus y avoir, dans la Province, un seul journal qui n'ait mis ses lecteurs en garde contre ce terrible ennemi — lequel a déjà, prétend-on, fait plusieurs victimes chez ks Canadiens. Mais c'est 4a Presse et la Pairie qui ont remporté la palme sur ce terrain nouveau. Comme on le sait, ces deux journaux sont engagés dans une sorte de duel, o\x ils luttent à coup de faits "sensationnels."
Ce fut la Pairie qui commença à revêtir nos modestes chenilles à tente des "plumes" du Gypsy Moth. Cette fois, c'est la Presse qui la première, croyons-nous, a levé le Kissing Bug. Dès le ler juillet, elle donnait l'image du terrible insecte, grossi de moitié, et nous le présentait, sous le nom de Melatiêlesies picipes^ comme "un simple {sic) insecte, à peine plus gros qu'un hanneton adulte en bonne santé." Cela veut-il dire que les hannetons malades rapetissent ! En tout cas, "à peine plus gros qu'un hanneton," c'est être d'une taille déjà raisonnable, pour un insecte. Enfin, le Kissing Bug, dont la piqûre nocturne rend malade durant trois ou quatre jours, se dirigeaii vers le Canada, étant déjà rendu, le 30 juin, à Paterson, N. J.
Le 8 juillet, la Pairie arrivait aussi avec sa gravure du Kissing Bug, qui ressemble assez à celui de la Presse^ si ce n'est que les yeux sont devenus énormes, et que les antennes se sont démesurément allongées. Dans le texte, on désigne l'insecte comme un hanneton. (Coléoptère), comme un Hémiptère, comme une mouche (Diptère). Un insecte qui appartient en même temps à trois des Ordres entomologiques ! C'est comme si l'on disait d'une plante qu'elle est à la fois une Dicotylédone, une Monocotylédone et une Acotylédone. — Mais ce n'est pas tout. Au cire de notre entomologiste d'occasion, le Kissing Bug
"appartient à l'espèce dite " Hemîptra'*. (Il n'y ani espèce, ni genre de ce nom, en entomologie ; par exemple, il y a l'ordre des Hemiptera ou Hémiptères), Cela n'empêche pas qu'un plus loin on lit qu'il y a "deux espèces distinctes" <îe cette "espèce dite "Hemiptra/* à sa^ voir : Xtspicipes abdon>dnalis^ç!t\^^ picipes melanotestes! — Or, ajoutait la Patrie^ l'insecte avait déjà envahi le Canada. A rtle d'Orléans, quelques jours auparavant, un M. Couture avait reçu le terrible baiser du "hanneton", et avait failli en mourir. Et puis,! "on cite plusieurs cas, dans le district de Québec comme dans celui de Montréal, où des personnes* ont été victimes, durant leur sommeil, de la morsure vénéneuse de cet insecte maudit."
Cependant, la Presse n'est pas journal à se laisser ainsi damer le pion. En ce même jour du 8 juillet, au-dessous de la demi page consacrée à l'histoire du Gypsy Moth, il y avait une demi-page destinée à faire connaître le Kissing Bug. Ne disons rien des gravures qu'il y a là, et qui ne sont pas toutes également entomologiques. C'est le texte qui mérite le plus l'attention. Effrayées des sombres prévisions qu'avait exprimées la Presse du icr juillet, de tous côtés les populations émues lui avaient expédié "un- nombre incalculable de bestioles", afin de savoir si c'était bien le Kissing Bug que l'on avait rencontré. Le journal veut bien rassurer ces bonnes âmes. — Eh I non, ce n'est pas le Kissing Bug que vous avez rencontré. "Le Kissing Bug, le seul et l'authentique "Bug", est noir et mesure un pouce de longueur... le corps ressemble assez à celui de l'abeille." Pourtant, d'après les gravures du journal, il y a loin de l'abeille au "Mcianolestes," que l'on décore cette fois du nom spécifique/if/z^^j. En tout cas, dit la Presse, l'insecte "n'a pas encore fait son apparition au Canada." Cbmmt on voit, la Presse se faisait battre, sur ce point, par la Patrie qui, à la même heure, de son puissant télescope,, apercevait des Kissing Bugs jusque dans la région de Québec.
l'entomologie tragi-comique 103
Comme c'est principalement dans leurs gros numéros du samedi que nos confrères se mettent de la sorte en frais d'entomologfie, du 8 juillet passons au 15. Enfin ! Nous y voilà ! Le Kissing Bug, dit la Presse, "fait son apparition à Montréal et dans les environs." On lui en expédie,d'ailleurs, "un grand nombre., .de différentes parties de la Province.** Et, dans ses vitrines, elle en expose un spécimen pris dans les environs de Sherbrooke. Deux jours après, le 17, la Presse annonce qu'il y a dans ses vitrines **un énorme échantillon pfèsumè du Kissing Bug, mesurant deux pouces et demi de longueur." Ce présuméAk est bien le mot de la situation : il est clair, en effet, que dans toute cette affaire on n'a marché que sur des* présomptions. Et puis, cette fois, on donnp bravement une longueur de 2 ^^ pes à Tinsecte qui, deux jours auparavant, ne mesurait qu'un pouce de longueur. — Quelle pitié, que de voir faire ainsi de la science à tort et à travers !
Mais, tout bien considéré, c'est à la Patrie que nous allons décerner le premier prix de.. .blague (mot qui est devenu, comme on sait,presque poli, au Canada,depuis certaine séance de la présente session du parlement d'0^ta\va).Le 8 juillet,on s'en souvient, la /î2/r?V déclarait que le Kissing Bug, ''hanneton dangereux," **terrible mouche," appartient à Tordre des Hémiptères ; et, de fait, la gravure qu'elle en donnait est bien Timage d'un véritable Hémiptère. Eh bien, le 15 juillet, ce même journal donne la vignette d'un Kissing Bug capturé à Montréal ; et cette gravure représente un papillon ! ! Le papllon, le plus inoffensif des êtres vivants, incapable avec sa trompe légère d'entamer Tépiderme le plus délicat, le papillon donaé comme Tinsecte à la terrible piqûre, désigné sous le nom de Kissing Bug !
Vraiment, ces grands journaux traitent leurs lecteurs comme de parfaits imbéciles.C'est une véritable honte devoir ainsi nos journaux français les plus puissants présenter, en
:guise de données scient ifiques,un amas de choses fantaisistes, incohérentes, ridicules niémc, comme ils font depuis un mois avec cette histoire surtout, du Kissing Bug. Voilà la "presse Jaune" qui opère jusque dans le domaine scientifique.
Nous n'exigeons pas que tout le monde soit entomologiste ; mais, du moins, que ceux qui ne savent pas évitent de ^•aiter des sujets qu'ils ignorent.
■Souvent nous avo::s lu des articles sur l'histoire natu- ^ relie dans les journaux d'Europe et des Etats-Unis : ces articles étaient toujours sensés et conformes aux données de t la science, parce que l'on confiait à des gens du métier le isoin de les écrire. Il y a, à Montréal, parmi nos compatriovteSj'âes naturalistes capables. Pourquoi nos grands confrè- "res, ^m ont des ressources, ne s'assurent-ils pas leur collaboration, puisqu'ils ont l'excellente intention de parler de .science à leurs nombreux lecteurs?
Et maintenant, grâce à la publicité considérable de la JPrssse et de la Patrie, auxquelles ont fait écho la plupart «des autres journaux, nous ne doutons pas qu'il n'y ait une •sorte de panique, dans la province de Q.*ébec, causée par la rpeur du Kissing Bug. Tout insecte qui pique est désormais iiin Kissing Bug, même ceux qui n'ont aucune arme offensive, comme l'innocent papillon. Un piètre du Nouveau- .JBrunswick se blesse au doigt avec une épine, et succombe à J'empoisonnement du sang : on en fait une victime du Kis- •^ing Bug ! Au témoignage de la Presse du 17 juillet, un ''^policeman" de Montréal a eu de la peine à se défendre <l'un Kissing Bug !
11 y a sans doute, en divers lieux de la Province, quantité de personnes plus ou moins affolées par ces terribles récits, et qui, chaque soir, sont obsédées par la peur du Kis- :sing Bug. Nous voudrions être en mesure de leur dire à toutes qu'elles peuvent se tranquilliser : il est probable que jamais <lc leur vie elles ne feront rencontre du terrible insecte.
l'entomologie tragi-comique ids
Assurément,nous ne pouvons pas d'ici constater qu'il y a ouqu'il n'y a pas,depuis quinze jours^tel ou tel insecte nouveau à Montréal, à Sherbrooke,à Québec,etc, Mais nous pouvons dire, par exemple, que nous regardons la présence en Canada du Kissing Bug comme la chose la plus invraisemblable du monde. Quand même ce Kissing Bug s'avancerait, de l'ouest à Test des Etats-Unis, il pourrait s'écouler des années et des années avant qu'il nous arrive. Le Gypsy Moth, dont nous avons parlé plus haut, est au Massachusetts depuis trente ans, et il n'a pas encore pénétré au Canada.
Quand on pense qu'il y a comme cela, aux Etats Unis, nombre d'insectes plus ou moins dangereux, et que notre "presse jaune" n'aura qu'à le vouloir pour en effrayer nos paisibles populations de la vallée du Saint-Laurent !
Espérons que ce "coup" récent du Kissing Bug va mettre le public canadien en garde contre les fantaisies scientifiques du reportage montréalais.
P. S. — Depuis que nous avons écrit ce qui précède, nous avons lu une lettre, adressée à la Ptesse^ par M.;C. Stevenson, assistant-chimiste et entomogîste à l'université Mc- •Gill, de Montréal; relativement au Kissing Bug. "Je m'empresse à dire que l'on se fait des craintes pour pas grand' chose," écrit M. Stevenson, qui, moins porté à "présumer" «que l'entomologiste de la Presse^ avoue qu'il n'a pas les données suffisantes'pour déclarer que le Kissing Bug.réel ou supposé, des Etats-Unis a effectivement envahi le Canada. Voilà le langage d^un homme de science !
Enfin, au moment d'aller sous presse, nous recevons le Scientific American du 22 juillet, qui va nous mettre en état de donner le dernier mot sur les Kissing Bugs. Nous y lisons en effet un article intitulé The ^^ Kissing Bug'' Scare (La panique du Kissing Bug), par le Dr Èug. Murray-Aaron. Or cet entomologiste écrit absolument dans lemême sens que nous venons de faire ; comme nous
pour le Canada, il attribue toute cette histoire du Kissing^ Bug, pour ce qui concerne les Etats-Unis, aux reporters dela "presse jaune/* Et surtout, comme nous nous en doutions bien, toute cette camps^ne pseudo-entomologique ne repose sur rien. En effet, le Metanolestes picipes^ ce prétendu fléau, le terrible animal qui profite du sommeil des gens, pour les assassiner, n'est qu'un brave insecte qui n'use de son épée qu'à corps défendant ; ajoutez que, cette année, 3 n'est pas en plus grand abondance que de coutume ! ! — Du fait qu'il s'est présenté deux cas de piqûre par cet insecte» dont l'un a produit accidentellement (comme même les mouches ordinaires de nos maisons peuvent en causer parfois^ un léger empoisonnement, les reporters américains ont lance cette grande affaire de Kissing Bug ; quant à nos reporters de Montréal, emboîtant le pas, ils se sont ch irgés du public canadien, qui leur a été une proie facile.
On dira peut-être que nous avons eu tort de consacrettant de nos pages à cette affaire ridicule. C'est bien aussi, notre avis.
SOUVENIRS ENTOHOLOGIQUES
(Continué de la page 70) Les aliments savoureux, assaisonnés à la sauce piquante que fournit la campagne, ont été bien appréciés ; et maintenant si quelqu'un désire allumer un cigare, ou même une pipe, cela i«e me gênera pas. Bien que le savant Frovancher ait déclamé si vigoureusement contre le tabac et qu'il ait si fortement démontré les mauvais effets que produit cette herbe pernicieuse,rhabitude déplorable compte encore ses fidèles et même ses esclaves. En tout cas, les victimes: peuvent se consoler de quelque manière en c >nsidérant qu'ils sacrifient à une coutume des plus vieilles de notre pays^ et qu'ils se servent d'une plante indigène à l'Amérique^