‹ Le Naturaliste canadienChapitre 59 sur 142 · Août · texte numérisé non relu

Août

séjourner à Capoiie, parce qu'il s'y trouv^ait biep. Un message de mes navigateurs vint soudain me rappeler dans le domaine des réalités de la vie.

Nous embarquâmes-nous le dimanche soir ou le lundi matin ? Quel vent faisait-il îiu départ ? Hélas î J'ai beau fureter dans tous les recoins de ma mémoire ; je n'y trouve aucun souvenir qui me permette de renseigner là-dessus mon lecteur, et je regrette amèrement de me voir dans l'impossibilité de résoudre ces graves problèmes. Tout ce qne je puis dire, c'est (jue le lundi se passa enccre à louvoyer ; c'ecit que la marée du mardi matin nous laissa encore à deux milles de Québec, vis-à-vis l'église de Beauport. Il fallut passer là, à l'ancre, toute la journée, sous un soleil brûlant. Le soir, seulement, nous arrivâmes aux quais du PalaiSy quatre jours après notre départ de Saint-Joachim. Voilà comment, il y a trente ans, on faisait un trajet de neuf lieues, par un vent contraire, trajet que l'on peut faire aujourd'hui en une heure, de quelque côté qu'd vente. Que l'on méprise encore l'époque où nous vivons !

Les quelques heures que je passai sous le t^it de l'abbé Gariépy n'ont pas eu, que je sache, l'effet d'attirer mou attention sur les études scientifiques. Même, si je fus émerveillé à lajvue du gros esturgeon dont j'ai parlé, ce fut moins par intérêt ich thy ologique qu'à titre de gourmet.

M. Provanclier, lui, voyait souvent son voisin M. Gariépy, qui était un fervent amateur d'arboriculture et s'adonnait avec ardeur à cet art agréable et utile. On causait souvent de ce sujet très pratique, ce qui n'était certes pas pour déplaire à M. Provancher, qui autrefois avait mis tant de zèle, sans grand résultat, à l'étude de la vie végétale. De plus, sous la direction de son ami, il reprit les essais infructueux qu'il avait faits à Saint- Victor de Tring pour se rendre maître des procédés, pourtant faciles, de la greffe, et cette fois le succès couronna ses efforts.

Ce fut M. Gariépy qui le mit en possession du fameux livre Le 'bon Jardinier, Dans le but, probablement, de

L'ABBÉ PROVANCHER 119

pouvoir remettre sans trop de délai le livre à sen propriétaire (grand exemple pour tant de pirates de bibliothèque, qui semblent croire que.lorsqu'il s'agit de "livres," il n'y a pas à se gêner, et que, s'il y a des gens pour les acheter, il en faut d'autres pour les emprunter et les garder), tout en se mettant en mesure de se passer do cet ouvrage, il en tira un abrégé des principes de la botanique. Il eut ensuite occasion de faire voir ces notes à M. Ed. Richard, alors curé de Saint-Féréol (de 18*4 à 1861) et par conséquent aussi un autre de ses voisins. Celui-ci avait autrefois enseigné la botanique au Collège de Sainte-Anne et devait s'y connaître fort bien. Le travail de M. Provancher lui parut avoir du mérite, et il l'engagea à le faire imprimer. Toutefois, avant de livrer ses notes à l'impression, l'auteur les revit et les augmenta même, en se servant de (juelques auteurs des Etats-Unis, Wood, Gray, etc. Enfin, — ce fut en 1858, — le premier ouvrage de l'abbé Provancher x)uvr it cette carrière de publicistequi fut longue et féconde. Il avait pour titre : Traité élémentaire de Botanique à Vu sage des maisons d'éducation et des amateurs qui voudraient se livrer à V étude de cette science sans le secours d un maître, — Ouvrage illustré de plus de 80 gravures sur hois — par V abbé L, Provancher, curé de 8t Joa^ chim, Montmorency. Sous le titre, il y avait en épigraphe ce verset du livre de l'Ecclésiastique : " Multa abscondita sunt majora his : pauca enim vidimus opera ejus."Ce petit volume, du format in-12,était de 118 pagc8,et sortait "de l'imprimprie de St. Michel et Darveau, 1.1, rue Lamontagne, Basse- Ville Québec. — 1858." L'ouvrage fut tiré à quinze cents exemplaires, et se vendit bien, quoique l'édition fut assez longtemps sans s'épuiser. Les " quatre- vin^rrts gravures sur bois" avaient coûté à l'auteur la somme de $100, prix que nous trouverions assez élevé aujourd'hui, où les progrès dewirts ont njis à notre eervice bien des procédés de gravure que l'on ne soupçonnait pas alors et qui ont joliment détrôné l'art du burin.

Ce Traité de botanique est devenu pres:]ue une rareté bibliographique, et peu de mec? lecteurs ont dû le voir. On

sera content, me 8emble-t-il,d'en lîre ici la Pkéface. Le morceau est assez étendu ; mais on aura plaisir à voir Tabbé Pro vancher commencer dès lors la série des nombreux appels qu'il adressa,durant plus de trente années, à ses compatriotes en faveur de l'étude. des sciences naturelles ; on y constatera que, à l'époque où il écrivait, ces études n'étaient guère répandues encore ; en outre, on verra que, chez lui, le naturaliste était doublé du chrétien. Ce dernier point de vue est à noter, surtout à notre époque où la plupart des savants, qui trouvent tant de choses au bout de leur luLctte ou de leur scalpel, n'ont pas l'idée d'y découvrir seulement l'indice des perfections du Créateur î

Lisons donc la Préface du premier traité de botanique publié au Canada :

" Depuis quelques années, le goût pour l'étude des sciences naturelles semble prendre une expansion toute particulière dans notre Canada. Il est si naturel aussi, pour tout homme accoutumé tant soit peu à réfléchir, de se demander compte des phénomènes qui se passent sons ses yeux, dont il sait souvent tirer parti, et que quelquefois même il peut contrôler jusqu'à un certain point.

" L'étude de la nature est aussi ancienne que le monde même. Car du moment que notre premier père fut mis hors de cet Eden où l'avait placé l'Eternel, il dut réfléchir sur le parti qu'il pourrait tirer des différents êtres qui l'entouraient, pour la sustentation de sa malheureuse vie, aux besoins de laquelle il devait dès lors pourvoir. Il dut de suite tourner ses yeux vers la terre, car la foudroyante condamnation de l'Etre Suprême retentissait encore à son oreille : comedes herbam terrœ. L'expérience, et peut-être aussi une lumière particulière, car Dieu n'oublie jamais sa miséricorde, même en exerçant sa justice, lui Urent donc bien vite connaître les plantes qui pourraient lui fournir des aliments, celles dont il tirerait ses vêtements, ses outils, ses meubles, etc., le mode de croissance de chacune de ces plantes, le terrain qui lui convient davantaare,efcc ,3t dès lors les bases de cette science qiie nous appelons aujourd'hui Botanique furent posées. Car c'est la résumer en deux mots, cette science, que de dire qu'elle consiste dans l'étude des plantes,

(il suivre) V.-A. H.

FORMATION DU SAGtJENAY 121

, LE CATACLYSME

(Continué delà ipnge \09)

Il fut résolu de prendre terré le plus vite possible ; ce que lions fîmes après beaucoup de difficultés, mais sans accident, grâce au sang-froid et à l'habileté de mon compagnon qui, aj'^ant grande hâte de toucher la terre ferme, avait visé, depuis quelque temps, un endroit propice, d'abord facile.

(Ce compagnon, oa Ta deviné, c'est Mgr Liflamme, Tadversaire de M. Damais snr cette question de Cataclysme ; tons deux, suivant Tallégorie de TAuteur, dont nous abrégeons de beaucoup le développemeut, vont assister au fameux bouleversement du territoire saguenéen.

Ils s'aperçoivent d'abord que la marée baisse de façon exceptionnellement considérable; puis une sorte de préoccapation indéfinissable les avertit qu'il se prépare dans la nature quelque chose de terrible. Rio.)

" Ne trouvez- vous pas, vous aussi, me dit-il, qu'il y a quelque chose dans la nature qui ne va pas ? qui va mal ? L'air se raréfie, je le sens. Ce calme effrayant qui nous entoure,Qomme si la vie était partout suspendue, me fait présager une réaction terrible !

" Comment expliquez- vous ce reflux qui ne finit pas ?. . . ;

" Regardez le soleil, il *'se violète"; ses rayons se perdent en chemin ; ne dirait-on pas qu'il s'éloigne de la terre?

" Le ciel se plombe de tous côtés ; pas un nuage cependant à l'horizon, ai ce n'est ces nuées d'oiseaux qui ne cessent de fuir, vers le couchant, comme si leur salut était là.

" Fuyons donc, nous aussi, dans cette direction !

" Ce sol me brûle les pieds ; mon front glacé s'humecte ; un pressentiment affreux pèse sur ma poitrine ^ Je me sens nerveux ; mes bras sont forts ; je ne sens plus les fatigues du

matin Embarquons-nous, si vous le voulez, et à la grâce

de Dieu !

*• Attendons-nous à des événements qui vont changer,

dans un instant peut être, toute la face du pays. Puisque déjà la mer laisse son lit, couune jadis, aux époques reculées, il faut forcément en conclure que la terre se remue, que sa croûte se soulève. Qui nous dit que le poids incalculable de cette mer immense, qui équilibre et maintient les assises du monde,une fois ref ou lée,ren vergée sur d'autres rivages, ne déterminera pas un de ces cataclysmes épouvantables, par l'impulsion subite donnée aiiisi à cette puissance incommensurable qui agit sous la surface ?

" Un mouvement d^exhaussement aussi prononcé et aussi saisissant, voilà ce qui me confond.

" De fait,on doit s'attendre à tout,croyez-moi ; il n'y a de sûreté nulle part ; d'un moment à l'autre c'est la fin qui nous arrive.

" Je voulais partir, suivre les oiseaux qui fuient. — Folie ! Chimère ! Sentez vous déjà le sol qui frémit ? Voyez la mer ; le courant est arrêté, on dirait qu'il se cabre c'est affreux ! La montagne s'ébranle Regardez cette vague monstre, immense, qui s'élève !"

D'un bond je m'élance vers le canot qui est menacé, le charge sur mes épaules, monte la rampe et vais le déposer sous les arbres en arrière de mon compagnon, qui se tient toujours immobile à la lisière du bois, mais cette fois transfiguré, les yeux à fleur de tête, fixes, glacés ; son bras tendu vers l'est attire mes regards. Malgré mon trouble et l'étourdissement causé par l'effort que je viens de faire pour sauver notre embarcation, je ne puis retenir un cri d'horreur. Un jet immense de vapeur s'élève au-dessus de la mer comme une colonne gigantesque ; sortant de ses abîmes, elle se rapproche de nous en se déroulant comme un cyclone destructeur.

A l'éclat épouvantable des cent tonnerres qui semblent sortir des entrailles de la terre, aux chocs effrayants des vagues profondes qui se précipitent vers nous, noyant la rampe de leurs flots d'écume, se mêle un grincement inouï, affreux, qui sort de la forêt comme un râle de suprême agonie. Les arbres, depuis le pin géant jusqu'au faible arbrisseau, s'ébran-

le Cataclysme— Fo'jiatioa ie la Baie des Ha I Ha I

lent, s'entre-choquent dans toutes les directions, se croisent, s'enlacent, s'entre-déchirent pour ainsi dire, oscillant comme les vagues de la mer, comme un champ de froment sous les coups de la tourmente.

Nous-mêmes, n^us tenons à peine sur nos jambes, nous nous protégeons mutuellement en nous appuyant Tun contre l'autre. Nous n'entendons plus nos voix, ou les sons s'étranglent dans notre gorge ; nous tremblons comme des feuilles au vent, nos dents s entre-choquent à se fendre ; c'est un frisson qui nous disloque jusqu'à la moelle des os.

Un ébranlement sans pareil, sans nom, nous abîme sur le sol et nous rejette au loin ; ma tête tourne dans l'espace ; je vois pins, sapins, cyprès^ se renverser sur eux-mêmes, comme sous la faux puissante d'un cyclope ; une vapeur lourde, pénétrante, dérobe enfin à ma vu© tout ce qui existe encore ; mon sang se fige, mon cœur s'arrête ; quelque chose de surhumain ébranle tout mon être, mon âme même s'évanouit, je tombe ....

La nuit est noire, froide, lugubre. Soudain des éclairs aux mille dards étincelants déchirent la nue et enflamment l'atmosphère pour faire place à des ténèbres plus profondes encore; les éclats du tonnerre résonnent de tous côtés, sur ma tête, sous mes pieds, comme mille canons ensemble ; le sol tremble jusqu'au centre de la terre; les montagnes s'ébranlent sur leurs b&ses ; la mer, par un dernier efibrt, bondit de ses abîmes, et des torrents déchaînés se précipitent des cata* ractes du ciel comme pour la secourir dans ses derniers moments.

Ce vacarme efirayant, ce tintamarre épouvantable, capable de mettre les morts en fuite, me tirent enfin de la profonde léthargie où j'étais tombé.

Mes idées reviennnent avec la mémoire du jour terrible qui a précédé cette nuit plus terrible encore. Le souvenir de mon compagnon me ramène enfin à la réalité.

(A suivre)

P.-H. DUMAIS

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