I.c TANREC de Madagascar [Centetes selosus
maux est rendue difficile, c’est la saison sèche ; en effet, les cours d’eau sont alors taris presque tous, la flore disparaît en grande partie; aussi, pendant cette période, quelques espèces s’enfouissent en terre et s'engourdissent, absolument comme les Marmottes et les Ecureuils pendant l’hiver de nos régions : c’est ce qu’on appelle l’estivation: ce phénomène, d’ailleurs assez rare, est surtout bien marqué chez un Mammifère du groupe des Insectivores, le Tanrec, et chez les Vertébrés inférieurs du groupe des Dipnoides. Ce mot d’estivation, qu’on oppose trop directement à l’hibernation, me parait assez mal choisi, car ce n’est pas, en réalité, l'élévation de température qui est en cause, mais bien la sécheresse concomitante; cela est si vrai, que, dans nos régions tempérées, les phénomènes d'estivation sont bien marqués chez les Invertébrés d’eau douce qui
(1) Voir le Naturaliste, nos du 1er cl du Ci janvier, du 1er et du 15 février, et du 15 avril 1891.
LE NATURALISTE, 46, rue du Bac, Paris.
sa période d’estivation. Quand la sécheresse va commencer, le Tanrec se creuse un terrier peu profond et y dort pendant près de six mois, de juin à novembre ; ce sommeil estival est absolument comparable, au point de vue physiologique, au sommeil hibernal de la Marmotte.
Il n’j a guère que le Tanrec parmi les Mammifères qui présente une sensibilité aussi grande à la sécheresse et à la chaleur; en général, il est vrai, les animaux des régions tropicales, les Lions notamment, ne sortent guère dans le jour et attendent plus volontiers le crépuscule ou la nuit; cependant il en est d’autres, comme la Gerboise d’Égypte (Haltomys Æi/ypliacus ), qui ne paraissent aucunement craindre les rayons du soleil d’Afrique et se montrent en plein midi, alors que le sdl est pour ainsi dire chauffé à blanc.
Le groupe des Dipnoides, intermédiaire entre les Batraciens et les Poissons, ne comprend actuellement que trois espèces vivantes : le Lepidosirai paradoxa, dans les
(1) Voir notamment Wiedersheim, Zur Biologie von Prolopterus, Anatomischer Ânzeiger, 1887, p. 707 ; travail analyse par .1 u 1 i n dans Bull. Scient • France et Belgique, 1888. — Le Naturaliste, n° 39 du 15 octobre 1888.
Fig. 3. — Lo Protoptère ( Proïoplerus annectcns).
affluents de l’Amazone; le Protopterus annectens, de la Gambie et du Sénégal (Nil-Blanc, Niger); elle Ceratodus Forsteri, de l’Australie (rivières Mary et Burnett du Queensland). On sait que ces animaux, dont la structure anatomique se rapproche beaucoup de celle des Pois-
Fig. d. — La GERBOISE d'Égypte ( Ilaltomys Ægyptiacus).
sons, présentent un appareil branchial bien développé, leur permettant de respirer dans l’eau, et un appareil pulmonaire (transformation de la vessie natatoire), qui les rend capables d’absorber l’oxygène de l’air : cette conformation, analogue à celle des Axolotl, est en rapport avec leurs conditions d’existence; pendant la saison pluvieuse, ils vivent à la façon des Poissons et respirent dans l’eau au moyen de leur appareil branchial ; pendant la saison sèche, lorsque les marais sont desséchés, ils se retirent dans la vase à une plus ou moins grande profondeur, entourés d’une sorte de cocon muqueux résistant : l’appareil pulmonaire entre alors en fonction.
Le Protopterus annectens a été étudié avec quelque soin durant sa période d’estivation (1) ; ce sont surtout ces observations que je vais résumer.
Pendant toute la saison sèche, qui dure environ neuf {nois de l’année, le Protoptère est enfoncé dans la vase desséchée, à environ cinquante centimètres de profon¬
deur; il est entouré d’une sorte de Jcocon qui l’enferme hermétiquement (Grayfet Bartlett, Kraus, |Wiedersheim, N. Parker). La motte de terre où il se trouve est traverséeg par un canal en [trou de souris, à paroij lisse revêtue jf’d’une couche de substance mucilagineuse durcie; ce canal aboutit à une région du cocon, plus mince que le reste et facilement perméable, qui correspond à la tète de l’animal. Bien que la respiration doive être extrêmement ralentie durant cette période, oh voit que cette disposition assure le renouvellement de l’air à l’intérieur du cocon.
Quand on enlève avec soin, à sec, les fragments de vase durcie, on met alors à nu le cocon muqueux, de forme ovoïde et de couleur brun-marron, à l’intérieur duquel le Protoptère est replié sur lui-même, comme le montre notre figure 4. Si on détache ensuite le cocon, l’animal apparaît; toute la surface du corps est revêtue d’une couche très mince de vernis, formé par du mucus coagulé. Le cocon est destiné très probablement à protéger l’animal contre l’action mécanique de la vase qui se contracte en séchant, et le vernis à empêcher la dessiccation elle-même.
Le Protoptère estployéendeux:
la queue, très élargie et d’une coloration rouge très intense, recouvre toute la partie antérieure du corps, à l’exception des narines et de la bouche ; les membres sont appliqués contre le tronc et plus ou moins abrités sous cette large queue, qui forme comme une sorte de voile mem- | braneux, soudé par la couche de vernis à la tête et au tronc de l’animal.
Le Protoptère en léthargie présente un certain nombre ■de particularités intéressantes; pendant cette période, il n’a pas moins de deux appareils respiratoires : d’abord la vessie natatoire transformée en poumon et ensuite sa large queue membraneuse, parcourue par un réseau extrêmement serré de capillaires sanguins; l’air qui
it de la nageoire caudale.
pénètre par le trou de souris et la paroi amincie du cocon dans l’intérieur de ce dernier se trouve en partie absorbé par le poumon, en partie par le voile caudal si riche en capillaires sanguins.
D'après Parker, les muscles latéraux de la queue s’atrophient, au point que les fibres musculaires sont réduites au périmysium ; la substance contractile dégénère et est absorbée par les amibocytes de l’animal (globules blancs jouant le rôle de phagocytes), probable- I ment à titre de matières nutritives.
Il est facile, d’après ces renseignements, de s’imaginer la succession des phénomènes qui doivent se passer lors de la dessiccation des cours d’eau où vit le Protoptère; il s’enfonce dans la vase, en enduisant la paroi du canal qu’il y creuse en passant d’une couche de mucus, qui empêche ce canal de se fermer plus tard (c’est le canal en trou de souris dont nous avons parlé plus haut). Il se blottit dans la vase et enduit sa retraite d’une couche de mucus (qui constitue le cocon); enfin, il se replie sur lui-même et une mince couche de ce même mucus colle comme un vernis la queue de l’animal sur la partie antérieure du corps; c’est à ce moment que la queue et le poumon commencent à fonctionner comme organes de respiration aérienne.
Lorsque la saison pluvieuse revient, les marais se | remplissent d'eau, et le Protoptère reprend alors très rapidement sa vie active. La vase se ramollit; le cocon et le vernis qui enveloppent l’animal se dissolvent dans l’eau, ce qui dure environ une heure ; la queue se décolle du tronc et le Protoptère se met alors à nager. Peu de temps après, au mois d'aoùt, il s’accouple et pond des œufs en chapelet au fond de l’eau, comme la plupart de nos Amphibiens.
On voit que le Protoptère et les autres Dipnoïdes, pour assurer la conservation de l’espèce, s’astreignent à passer dans le sommeil estival les trois quarts de leur vie (neuf mois sur douze), ne menant une vie libre et active que pendant un quart à peine; c’est bien probablement à cette particularité biologique qu’est due la persistance extraordinaire de ces espèces, assez mal armées dans la lutte pour l’existence; en effet, on a
trouvé dans le dévonien d’Amérique et. le trias des dents de Ceratodus absolument identiques aux dents des Ceratodus actuels; ces Dipnoïdes paraissent s’être conservés sans aucune modification depuis ces époques géologiques si reculées jusqu’à nos jours; c’est un exemple analogue à celui fourni par la Lingule, dont les espèces cambriennes se distinguent à peine des formes récentes.