LES PREMIERS ÉTATS
de la SPILODES ÆRUGINALIS , HB
Lépidoptères de la famille des Botydes
La Spilodes æruginalis est sans contredit une de nos plus belles botydes. Ses taches et ses bandes d’un brun verdâtre qui ornent le fond blanc de ses ailes, la caractérisent suffisamment et lui donnent un relief tout spécial dans la série de ses congénères aux couleurs un peu trop monotones.
Si nous pouvons la compter parmi les espèces franç aises, — sa découverte en France est, en effet, assez récente, — nous le devons au père de M. G. Dupuy, entomologiste fort zélé, d’Angoulême, qui la captura le premier en 1868 sur certains coteaux des environs d'Angoulême.
Comme ce papillon n’a été trouvé que sur les coteaux où poussent de nombreux plants d ’Artemisia camphorata, et comme on le fait toujours partir des touffes de cette plante, on a toujours pensé que la chenille devait se nourrir de cette Artemisia, et cependant, malgré -des recherches très fréquentes et très minutieuses, la chenille restait introuvable.
En juin 1889, M. G. Dupuy, sur mes indications, parvint à obtenir des pontes de Y Æruginalis qu’il s’empressa de m’envoyer avec plusieurs plants d ’Artemisia camphorata.
L’éducation de cette chenille fut rapide, et grâce à l’obligeance de M. Dupuy qui renouvela à plusieurs reprises ma provision de plants <ï Artemisia, elle fut terminée dans la première quinzaine de juillet.
Œuf. — L’ Æruginalis pond ses œufs par petits amas ou mieux par petites plaques composées d’un nombre variable d’œufs, généralement six à huit, empiétant les uns sur les autres, la partie antérieure de l’un couvrant la partie postérieure de l’autre ; on peut dire d’eux qu’ils sont imbriqués, au sens botanique du mot. L’œuf est très aplati, à peine renflé au centre; son élévation n’atteint certainement pas un dixième de millimètre ; dans le sens horizontal, il est elliptique un peu allongé : sa surface est comme chiffonnée longitudinalement, sa couleur est jaune verdâtre.
Un ou deux jours avant l’éclosion, le côté antérieur devient noir : c’est la tête de la chenille qui apparaît à travers la coquille.
Chenille. — A voir des œufs si aplatis, on se demande comment une chenille peut se former et tenir sous leur coquille ; il est vrai que sur les derniers jours ces œufs semblent s’exhausser au centre, mais si peu, si peu !
Huit à dix jours après la ponte, selon la température, la petite chenille sort de l’œuf. Elle est vive, allongée, de grosseur presque égale, un peu aplatie en dessous. — Tête forte, très aplatie en avant, d’un beau noir brillant ; écusson du premier segment brun très foncé. Le corps est d’un blanc sale légèrement teinté de verdâtre, les points verruqueux noirs surmontés d’un poil brun ;
les pattes écailleuses et membraneuses de même couleur que le corps.
Placée sur les pousses (VArtemisia camphorata, elle s’entoure immédiatement de quelques fils de soie clairsemés et mange avidement. Elle devient alors plus verte, ses points noirs s’accentuent, et l'on peut déjà distinguer la vasculaire qui apparaît plus foncée.
La première mue s’effectue quatre jours après la naissance de la chenille et opère de notables changements dans l’état de celle-ci. La tête n’est plus noire, mais d’un roux plus ou moins foncé et ornée en son milieu, près de la suture des deux lobes, de deux gros points noirs, les ocelles sont noirs. Quant au corps, il présente tous les caractères, lignes, points, etc., que possédera la chenille une fois adulte, à un plus grand développement.
Tout en grandissant, la chenille d 'Æruginalis ne cesse de s’entourer de fils soyeux, d’en accroître le nombre et la longueur; elle finit par se confectionner une sorte de galerie soyeuse à tissu très lâche dans laquelle elle circule très librement, très à l’aise, et qui la conduit aux sommités des pousses (VArtemisia, dont elle se montre très friande.
Un plaisir pour elle, c’est de se mouvoir en plein soleil : sous l’influence de ses chauds rayons, elle va, vient, se remue, s’agite, semble heureuse de vivre et mange et dévore sa plante avec une satisfaction non déguisée.
Ce goût du mouvement, cet amour du déplacement ne lui font pas cependant oublier ses habitudes de prudence; aussi ne fait-elle jamais un pas hors de sa retraite sans avoir tendu au préalable quelques-uns de ces fils de soie qui, elle en est persuadée, lui constituent un sûr abri. Tout le ‘plant d 'Artemisia ne tarde pas à en être couvert et quand les chenilles en ont mangé les feuilles et qu’il n’en reste plus que les tiges dénudées, il offre absolument le même aspect que présente une branche de fusain dévastée par une famille d 'Hyponomeuta cagnagellus, tant il est chargé de tissus soyeux... et d’excréments
11 n’eût vraiment pas été d’un bon observateur de laisser sans solution une question qui devait tout naturellement se présenter à l’esprit: 1 'Æruginalis vit-elle exclusivement de VArtemisia camphorata ? Ne mangerait-elle pas d’autres plantes, d’autres Artemisia, au moins?
Ayant sous la main les Artemisia campestris et vulgaris, je pouvais tenter l’expérience. J’offris donc à mes chenilles de jeunes pousses de ces deux Artemisia. Elles goûtèrent bien aux feuilles les plus tendres, elles en mangèrent un peu, mais comme en rechignant et du bout des mandibules; finalement, elle les délaissèrent tout à fait, ne les trouvant pas à leur convenance.
De mue en mue — elle en subit cinq dans le cours de son existence, — la chenille d 'Æruginalis arrive enfin à toute sa taille, à son complet développement. Elle mesure alors 32 millimètres environ ; sou corps a la forme commune aux chenilles de Botydes, très légèrement atténué aux extrémités; sa couleur est d’un vert assez gai un peu jaunâtre, rappelant le ton de la plante nourricière. Sur le dos se trouvent quatre lignes blanchâtres continues, encadrant les trapézoïdaux, et sur les côtés une large bande stigmatale de même couleur sur lesquelles s’appuient les points verruqueux suprasligmataux ; il faut encore mentionner une bande ventrale également blanchâtre et bien continue. Les points verruqueux sont d’un beau noir brillant : les plus forts sont
les latéraux des trois premiers segments ; les plus petits sont les deuxièmes trapézoïdaux de chaque segment; leur poil est blond. Stigmates à péritrême noir.
La tète est cordiforme, d’un blanc jaunâtre et couverte de mouchetures rousses avec quelques points noirs dont les plus gros sont ceux signalés plus haut et se trouvent en avant. Organes buccaux roux, filière blanchâtre à pointe ferrugineuse.
Ecusson du premier segment bordé latéralement de brun noir et chargé de points noirs de diverses grosseurs. Clapet blanchâtre pointillé de noir.
Pattes écailleuses de la couleur du fond avec quelques taches et cercles noirs, ergots roux ; pattes membraneuses concolores et de la forme commune aux chenilles de Botydes, c’est-à-dire, comme les appelaient les entomologistes du siècle dernier, à. jambes de bois.
Vingt-cinq à trente jours après son éclosion de l’œuf, la chenille de l’ Æruginalis est prêle à se transformer. Sa couleur perd alors de sa vivacité ; elle devient jaunâtre, pâle. Elle ne mange plus, et ne tarde pas à quitter son habitation tendue de fils de soie pour gagner le sol, où presque à la surface elle se construit une coque spatieuse dans laquelle elle s’étend et se repose dans une immobilité volontaire et passe ainsi l’été, l’automne et l’hiver et attend la venue du printemps pour se transformer en chrysalide.
Chrysalide. — La coque mesure environ 18mm de long sur 7 à 8 de large : elle est cylindrique et arrondie aux extrémités. La soie dont elle est formée est d’une finesse extrême, le tissu en est très serré et très résistant ; l’intérieur est lisse et luisant, l’extérieur est grippant et chargé de grains de terre retenus' solidement à l’enveloppe. La soie est de couleur jaune clair, parfois brune à l’extrémité par laquelle doit sortir le papillon.
La chrysalide, qui mesure 9 millimètresde Iongueursur 2 à 3 de largeur, est donc relativement courte et presque cylindrique. La partie antérieure est un peu proéminente; le thorax est robuste ; les segments abdominaux sont libres ; l’extrémité anale est large, aplatie, arrondie en éventail, d’où partent huit à dix petites soies raides.
Comme couleur, elle est d’un jaune de miel, plus foncé sur toute la partie thoracique, aux incisions, aux ptérothèques et à l’anus, mais plus clair et presque blanchâtre à l’abdomen.
L’extrémité de l’enveloppe des pattes (2e et 3e paires), libre et détachée de l’abdomen, dépasse les ptérothèques.
Les stigmates sont jaunes de miel, la dernière paire est plus saillante.
C’est à l’obligeance de M. Delamain, de Jarnac (Charente), que je dois de pouvoir décrire la chrysalide de la Spilodes æruginalis. M. IL Delamain, ayant de son côté fait l’éducation de cette chenille en 1889, en a surveillé attentivement le moment de la transformation et ce n’est qu’au commencement de juin 1890 qu’il a obtenu la première chrysalide et a eu la bonté de me l’envoyer.
Mais si l’on veut bien remarquer que d’habitude c’est au commencement de juin qu’apparaît le papillon, si l’on veut se souvenir en outre que le printemps de 1890 s’est signalé tout particulièrement par ses intempéries et son manque de chaleur, on admettra que le mois de juin ne peut être l’époque normale de la clirysalidation de la Spilodes æruginalis. Il faut la placer à une date antérieure, et je crois être dans le vrai en indiquant
comme moyenne la période de temps qui s’écoule du 20 avril au 20 mai.
Le papillon éclôt une vingtaine de jours après.
Dans un prochain article, je donnerai la description de la Spilodes vertical is L. = einctalü Tr.
P. Chhktien.