LA DESTRUCTION DU YER BLANC
Quand le Hanneton n'est, pas victime des espiègleries des écoliers, et que la main de l’homme n’entrave pas l’œuvre de la nature, il ne meurt pas sans laisser derrière lui une nombreuse postérité ; il s’accouple, et la femelle dépose dans la terre le fruit de ses courtes amours.
Ce sont les futurs vers blancs que les agriculteurs appellent tantôt turcs, tantôt mans, meunier, etc... Les ravages qu’ils causent en France s’élèvent annuellement à près de trois cents millions de francs. Ce n’est pas, comme on voit, une bagatelle. Les vers blancs s’attaquent aux racines des arbres fruitiers, des salades, des fraisiers, et font leur régal des pommes de terre et des betteraves. Les prairies auxquelles ils s’attaquent ont bientôt fait de perdre leurs vertes couleurs, et les jardins qu’ils visitent prennent un aspect désolé. Pendant deux ans, ils exercent leur dévastation; constamment en mouvement, remontant à la surface du sol, et s'enfonçant de nouveau dans la terre, suivant les saisons. Puis, leur dernière course ache vée, le ver se change eu nymphe, pour se transformer enfin en Hanneton.
Jusqu’à présent, c’est seulement dans cè dernier état qu’il était possible de l’atteindre et de lui faire la guerre. Des syndicats, dits de hannetonnage s’étaient formés, et de véritables battues étaient organisées. On secouait les arbres sur lesquels ils se réfugient, et les hannetons, en tombant, étaient ramassés à pleines poignées. Mais, hélas ! ils ne mouraient pas tous,, et il suffisait qu’un petit nombre survécût pour qu’une génération nouvelle naquît, prête à venger, sur les cultures inolïensives, ses ancêtres massacrés.
Le hannetonnage, tout#en ayant du bon, n’était donc qu un palliatif. 11 atténuait le mal sans le guérir.
Nos savants viennent de trouver un véritable remède.
Un jour de l’an dernier, le président du syndicat du hannetonnage de Goiron (Mayenne), trouve dans un champ un ver malade. Il se rappelle qu’un chimiste lui avait dit que les vers blancs pouvaient bien souffrir d’une maladie, et que si 1 on arrivait à découvrir des vers malades, les procédés scientifiques enseignés par Pasteur permettraient sans doute d’utiliser cette maladie pour en répandre les germes dans les champs infestés et contaminer les vers blancs.
M. Le Moult s’en alla donc porter ses vers atteints do maladie aux mycologues de Paris. M. Giard, de l’Ecole Normale, MM. Prillicux et Delacroix, de l’Institut agronomique, les examinèrent, les retournèrent en tous sens, et, finalement, déclarèrent que la maladie était un champignon parasite, qu’ils baptisèrent Botrytis tenella.
Ainsi muni d’un état civil, le champignon parasite ne devait pas rester longtemps sans rencontrer des âmes charitables pour s’intéresser à son sort.
Au lendemain des communications faites a l’Académie des . sciences par les savants, MM. Fribourg et Hesse, 26, rue des Ecoles, entreprirent dans leur usine la culture en grande .surface du précieux parasite, et ils sont arrivés aujourd’hui a fournir aux agriculteurs les spores qui tuent le ver blanc, sous une formé pratique et' d’un usage facile.
Ces spores sont renfermées dans des tubes en verre (1).
Voici la façon de procéder :
1° Prendre une centaine de vers blancs ri 1rs mettre dans un plat r II terre ou en l'aimer, d’assez grande dimension ; le fond du plat doit être tapissé d’une couche de terre ou de sable d’environ un centimètre d’épaisseur et légèrement humide ; l’enterrer dans un endroit frais à l’ombre.
2° Pulvériser très finement, entre les doigts, le contenu du tube, et le répandre sur les vers blancs contenus dans le plat. Les fragments qui ne s'écraseraient pas sous le doigt, seront mélangés avec un peu de terre humide, et seront répandus sur les vers. Chaque ver doit être touché, par la poudre.
3° Recouvrir le. plat avec des planches sur lesquelles on étend des linges humides, ou mieux de la mousse mouillée.
(1) Chaque tube coûte' G francs, en vente aux bureaux du journal.
4° Au hout do six heures, les vers sont atteints de la maladie. On les prend un à un et on les disperse dans différentes parties du champ, à environ 20 centimètres dans le sol, en évitant de les endommager. On les enfonce légèrement en les recouvrant de terre. Choisir de préférence lès endroits les plus attaqués par les vers blancs pour y placer les vers blancs malades.
Il est bon de conserver quelques-uns des vers qui se sont trouvés dans le plat; dans ce but, les placer dans un pot à fleurs avec de la terre humide. Les vers doivent, au bout de quinze jours, être morts, gonflés et d’une nuance rose clair.
On voit que c’est assez simple, et qu’il n’est pas nécessaire d’ètre un grand clerc pour débarrasser les champs et les jardins des terribles ravageurs qui sont les vers blancs. Un peu de soin, d’application, de persévérance, il n’en faut pas plus pour utiliser une des plus belles conquêtes de la science, que des industriels bien outillés ont su mettre à la portée de tous.
Tous ces efforts, si heureusement combinés, sont une nouvelle manifestation de ce que peut Taire l’industrie mise au service de la science, et sont bien faits pour provoquer l’admi-
Car tout cela est vraiment admirable.
La découverte elle-même, et la rapidité avec laquelle elle a été mise au point, et les expériences faites d’après des méthodes si rigoureuses, qu’elles ne laissent aucune place à l’incertitude ou au doute, voilà une belle page à ajouter à l’histoire de cette fin de siècle !