‹ Le Naturaliste (volume 2)Chapitre 204 sur 240 · CHEZ LES LÉPIDOPTÈRES EUROPÉENS · texte numérisé non relu

CHEZ LES LÉPIDOPTÈRES EUROPÉENS

L’entomologiste voyageur qu’attire à Java la faune remarquablement riche de cette île a l’occasion d’observer le curieux phénomène suivant : un magnifique Lépidoptère diurne rappelant nos Apatura ou Mars changeants d’Europe, le Kallima paralekta Horsfield, vole en étalant aux regards la face supérieure de ses ailes d’un bleu profond ou d’un brun foncé traversée par une large bande orangée ou blanche ; puis disparaît tout à coup, comme par magie, au voisinage d’un arbrisseau desséché.

Inutile de chercher l’Insecte à moins que l’on ne connaisse d’avance le procédé dont il fait usage; et cependant il estlà,àquelques pas, complètement dissimulé, grâce à la ressent- blance protectrice.

Tandis que la face supérieure des ailes est parée des belles couleurs que je décrivais plus haut, la face inférieure de ces organes du vol est, au contraire, grise ou brune, parcourue par une ligne médiane principale et des lignes transyerses secondaires; le tout copiant fidèlement une feuille sèche grise ou brune avec ses nervures.

Suivant les observations de A. B.

Wallace (2), l’Insecte ne se pose ja mais sur des végétaux verts, toujours sur des végétaux secs. Il relève alors F‘g- 1- — Kallima paralekta sur une ses ailes en les appliquant l’une contre l’autre, comme le font la plupart des Rhopalocères et se transforme instantanément (3) en feuille morte.

Tout concourt ici à l’imitation : de petites queues que présentent les ailes postérieures simulent le pétiole de la feuille ; et une tache vitrée, sans écailles, placée vers le milieu des ailes supérieures, représente, avec fidélité,

tige sèche de caféier. (D’après nature.)

i Voyez mon irliclo La ress m blance protech mimétisme chez les Iraignées (Le Naturaliste, H® année, 2e série, n°s 63, 64 et 63, octobre-novembre 1869) et L. Cuenot Sur les moyens de défense des Arthropodes (même recueil, 12e année, nos 71 et 12, février-mars 1890).

(2) Wallace. La Sélection naturelle , traduction de de Candolle, pages 38 -60. Paris 1872.

(3) J. B. Skertchly (Ann. and May. of natural History, septembre 1889, pp. 209 et suiv.), insiste sur la rapidité avec laquelle les Kallima prennent leur attitude do feuille sèche.

LE NATURALISTE, 46, rue du Bae, Paris.

un trou rongé dans la feuille par une larve quelconque.

La figure 1 que j’ai dessinée d’après un Kallima posé sur une branche sèche de Caféier peut donner une idée de l’étonnante ressemblance que l’insecte présente avec une feuille desséchée ; mais, comme pour les figures suivantes qui accompagnent cet article, il y manque les détails de coloration qui ajoutent beaucoup à l’illusion.

D’autres Rhopalocères exotiques tels que : l’Anœa Pliantes et le Siderone clara de l'Amérique du Sud imitent de la même manière des feuilles entièrement ou partiellement sèches.

Ces faits sont assurément bien curieux; cependant on aurait tort de croire que, pour les observer, il faille exécuter un long voyage et s’exposer au climat souvent meurtrier des régions tropicales. Le vrai naturaliste, non l’amateur qui ne connaît que les insectes séchés alignés sur des épingles, mais le véritable amant de la nature parcourant les plaines et les bois en utilisant de bons yeux et une intelligence exercée, peut, chez nous et presque en toute saison, rencontrer des centaines de cas de ressemblance protectrice, aussi complets , aussi merveilleux.

L’article actuel a pour objet la démonstration de cette thèse. Je puiserai dans l’ensemble des documents que je réunis depuis des années, limitant toutefois mon sujet aux Lépidoptères , afin de ne pas lasser la patience du lecteur.

Commençons par ceux de nos Papillons qui, à l’exemple des Kallima javanais, profitent de la couleur et des dessins de la face inférieure de leurs ailes pour se rendre à peu près invisibles à l’état de repos.

L’Aurore mâle, Anthocharis cardamines, a les ailes de la première paire parées, au-dessus, d’une belle plaque orangée; mais le dessous des ailes de deuxième paire, seul exposé quand l’insecte cesse de voler, est maculé de taches vertes très découpées; de sorte que durant les instants d’immobilité, ce joli animal prend tout à coup l’aspect du menu feuillage des Achillées, des Ombellifères et des Cardamines des prairies (ligure 2).

L’Aurore femelle et le PierisDaplidice, plus méridional offrent des taches verdâtres analogues sur la face inférieure des secondes ailes et le même procédé de dissimulation.

Chez le Citron, Gonepteryx Rliamni, le mâle est jaune.

la femelle verdâtre; cependant, dans les deux sexes, la face inférieure des ailes reproduit admirablement, par

Fig. 2. — Anlhocharis Vtirdamines »a repos, dissimulé dans le feuillage de l’Achillée. (D’après nature.) sa teinte générale, par ses nervures et même par quelques petites taches, une feuille plus ou moins jaunie.

Si vous ne pourchassez pas l’animal, comme le font les enfants et les chasseurs novices, mais si vous le suivez des yeux jusqu’à ce qu’il se pose, au repos, les ailes fermées , vous le trouverez neuf fois sur dix sur ou plus souvent sous des feuilles de trèfle, de fève, etc., déjà jaunes et qu’il choisit de préférence à d’autres (figure 3).

Fig. 3 — (lonepteryx Rhamni sur des feuilles jaunies de Glycine. (D'après nature.)

Notre Thécla de la Ronce, Thecla Rubi, brun au-dessus, d’un beau vert en dessous, devient brusquement introuvable dès qu’il se pose sur une feuille vivante.

Lacordaire, auquel peu de phénomènes échappaient, cite, dans son Introduction à l'entomologie (1 ), les Vanesses

et les Satyres pour la faculté qu’ils présentent d’imiter en se posant des feuilles séchées. Je ne puis que confirmer ses dires : nos Vanesses, surtout Vanessa C. album, V. polychloros et V. Urticæ, ornées de couleurs assez vives au-dessus, sont, en dessous d’une couleur brune ordinairement foncée. A l’état de repos total (f) les ailes complètement relevées et appliquées les unes contre les | autres, elles ne se distinguent plus des feuilles brunies de dimensions analogues encore attachées aux rameaux ou pendant entre les plantes aux toiles d’araignées. Il faut le coup d’œil exercé du chasseur pour les découvrir.

Le Paon de jour, Vanessa Io, malgré la coloration presque noire de sa face inférieure, se dissimule fort bien par le même moyen. Dès que le ciel est assombri par des nuages, il se place, en posture de feuille morte, sous un rameau feuillu retombant. Si vous le prenez délicatement à la main et si vous le faites voler, vous le voyez, confiant dans sou travestissement, se remettre,

I quelques mètres plus loin, dans une position et une situation identiques.

j Nos Satyres ( Satyms Semele, Pararge Mura, P. Megœra.

| P.Ægeria, Epinephele-Janira, etc.), se cachent d une façon semblable. Ed. B. Poultonattribue à ce moyen de dissimulation fort répandu le fait de la disparition presque complète des Rhopalocères lorsque le temps est couvert.

Passons aux Lépidoptères nocturnes; ici les exemples de ressemblance protectrice abondent; on n’a que l’embarras du choix.

La Venilla macularia, cette Phalène jaune maculée de noir, si commune dans les taillis, copie exactement la couleur et les taches des feuilles de Bouleau et de Peuplier tombées ou séchées sur l’arbre et pointillées de taches noires ou brunes. La ressemblance est si parfaite, j que l’insecte, immobile, doit presque toujours passer inaperçu (figure 4).

Fig. 4. — Venilla macularia sur uni1 feuille de Bouleau maculée de taches foncées. (D’après nature.)

Plusieurs Phalènes toutes blanches imitent les larges

(1) J’insiste sur l’expression de repos total. En effet, lorsque ces Insectes ne $e posent que momentanément sur une fleur ou sur la partie humide d’un tronc, d’arbre, les ailes restent ouvertes et l’illusion n’existe pas. Ed. B. Poulton (The Colories of Animais, p. 54) emploie le termo de repos complet torpide.

J Suites à Ruffon , t. II, p. -469.

gouttes déterminées sur les feuilles par les excréments des oiseaux. Mieux que cela encore, de petits papillons dont les ailes supérieures blanches sont marquées à la base d’une tache foncée et dont les organes du vol sont en quelque sorte roulés autour du corps à l’état de repos, constituant ainsi un cylindre étroit noirâtre à une de ses extrémités, d’un blanc de craie à l’autre, copient si bien la lîente des passereaux, que l’illusion est complète et que des personnes peu familiarisées avec ces phénomènes sont stupéfaites lorsqu’en le touchant on fait s’envoler l’objet sur la nature duquel elles s’étaient totalement méprises. Tels sont : Cille spinula, Perlthinci pruniana, etc. (figure 3).

Fig. 5. — Penthina pruniana un peu grossie. (D’après nature.)

Un certain nombre de nos Nyctéolides ou Bombyciens tortriciformes , Hylophila prasinana , Halias quercana Earias chlorana, une Noctuelle, Luperina virens, quelques Phalènes, Geometra papilionaria, Phalœna thymiaria, une tordeuse, Tortrix viridana se confondent avec les feuilles sur lesquelles elles sont appliquées, par suite de leur coloration d’un beau vert.

Les Noctuéliens suivants : Bryophila muralis, Motna Orion, Agrolis prœcox , Dischenia aprilina, exposent aux regards des ailes supérieures vertes parcourues par des dessins noirs et imitent certains Lichens. Les Lichens gris sont copiés par Acronycta leporim, A. psi, A. Megacephala, Hadena Brassicæ, Calocala nupta, etc., dont les ailes antérieures, seules visibles, sont couvertes de dessins indécis gris sur gris ou noir sur gris.

L’imitation est fort bonne, mais les contours trop nets des Noctuelles en question rendent un cadre ou un fond de Lichens véritables indispensables. Une Phalène très commune, Halia ( Fidonia ) Wavaria, mieux travestie, se passe de cet entourage : blanchâtre, saupoudrée de gris, les ailes antérieures marquées de trois taches foncées, elle se pose sur les murs, les rochers, les écorces nues et représente fidèlement une petite plaque de Lichen avec ses découpures caractéristiques.

Innombrables sont les Lépidoptères nocturnes d’un brun plus ou moins grisâtre qui, posés dans diverses attitudes spéciales, simulent de petits éclats de bois, des feuilles desséchées soit étalées, soit roulées et ces myriades de brindilles tombées sur les mousses ou salissant les toiles des Epe'ires.

Tout le monde connaît les Bombyciens vulgairement appelés feuilles-mortes : Lasiocampa quercifolia, qui a

absolument la coloration des feuilles sèches du Chêne L. populifolia copiant les feuilles de Hêtre ou de Charme, L. Pruni qui ressemble surtout aux feuilles de Charme rougies avant la chute, L. ilicifolia ayant effectivement la couleur des feuilles sèches du Houx, etc., etc.

Je rappellerai encore Gonoptera libalrix, Noctuélien imitant une feuille tombée, demi rongée et couverte de cryptogames (1), Clostera curtula ressemblant à une vieille feuille de Charme roulée, Philodontis palpina rappelant une feuille roulée plus pâle, Lithosia griseola (figure 6) qui, posée au pied d’un arbre, simule une

Fig. 6. — Lithosia griseola imitant une Samare de Frêne. (D’après nature.)

samare de Frêne un peu décolorée par les pluies d’hiver, enfin beaucoup de Tortrix et autres Micro-lépidoptères que l’on confond avec des brins de graminées ou des aiguilles de Sapin.

La ressemblance protectrice ne suppose pas toujours l’état de repos, les Pterophores, Pteropliorus pentadac-

Fig. 7. — Pteropliorus monodaclylus imitant au vol une akène de Composée. (D’aprcs nature.)

Chez l’animal vivant le battement des ailes rend celles-ci confuses et augmente l’illusion.

(1) Cité par Ed. B. Poulton ( The Colotirs of Animais, p. 35). J’ai vérifié le fait. G. libalrix passant l’hiver en vie est probablement très protégée par sa ressemblance avec des débris végétaux partiellement décomposés.

li/las, Pt. monodactylus, etc., au vol assez paresseux, exécutant surtout de courtes excursions de haut en bas et de bas en haut, ressemblent pendant leur locomotion aérienne à des Akènes de Composées emportées par le vent (1} (figure 7). „

Ces exemples, glanés çà et là, suffisent, et si l’on prend la peine de faire le relevé des chenilles et des chrysalides que cachent aux yeux de leurs ennemis la couleur, la forme, l’aspect du fourreau, on arrive à cette conclusion qu’il n’y a peut-être pas un seul de nos Lépidoptères qui, au moins sous l’un de ces trois états successifs, n’ait recours à une ressemblance protectrice plus ou moins complète.

Ne franchissons donc pas les mers pour- aller étudier aux Indes néerlandaises ou au Brésil un des phénomènes les plus intéressants qu’offre à notre admiration la gent animéé; restons chez nous, car les faits de ressemblance protectrice -présentés par nos insectes indigènes sont si nombreux, qu’une partie seulement de ces faits est connue et qu’il reste beaucoup de petites découvertes à effectuer.il est évident que ce n’est pas en regardant des collections, où les animaux piqués dans des boîtes au-dessus de papier blanc sont totalement privés du cadre végétal ou minéral indispensable, qu’on peut se former une opinion à cet égard. C’est dans les jardins, les prairies, les forêts, en un mot en visistant la nature chez elle, qu’on a chance de surprendre quelques-uns de ses secrets.

F. Plateau.

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