‹ Le Naturaliste (volume 2)Chapitre 205 sur 240 · LE FOU DE BASSAN · texte numérisé non relu

LE FOU DE BASSAN

(Sula Bassana. Brisson.)

Le Fou blanc ou Fou de Bassan passe, chaque année, sur les côtes de Picardie, en plus ou moins grande quantité selon l’état de l’atmosphère et l’abondance des poissons dont il aime à faire sa nourriture : Célans (2), Maquereaux, Harengs, qui se rapprochent des terres, en automne, par les vents d’amont.

C’est ordinairement vers le milieu et la fin de septembre que les Fous apparaissent dans nos parages. Ils y prolongent leur séjour pendant tout le mois d’octobre et même les premiers jours de novembre, si les vents sont favorables et y retiennent les bancs de poissons.

Par les vents de terre, en effet, le poisson atterrit, et s’éloigne par les vents du large. Les oiseaux-pêcheurs suivent le mouvement de cette proie essentiellement inconstante et mobile. Aussi, par les vents d’amont les rencontre-t-on près des côtes et par eaux d’aval en haute mer.

Lorsque les colonnes serrées des voyageurs de l’onde entrent dans la baie de la Somme, Fous et Cats-marins remontent à leur suite. On en voit s’engager de la sorte jusqu’au fond de cette échancrure profonde. Le Fou, du reste, oiseau pe'lagien, s’aventure parfois dans l’intérieur des terres où il est presque toujours victime de ce changement insolite de milieu.

S’il n’y a pas d’années, je crois, où noûs ne voyons au moins quelques-uns de ces oiseaux, il en est qui sont privilégiées, et, toujours, comme je l’ai dit, ce sont les

(1) J. li. Taylor. Mimicry in the Plume Mollis (Nature analaise, vol. XXVI, n° G72, p. 477., Sept. 14, 1882).

(2) Clupea Pllchardus, Bl.

années où. à pareille époque, les bandes de certaines espèces de Poissons longent nos côtes.

Je trouve, par exemple, dans mon carnet de chasse pour l’année 1886, que vers la fin de septembre eut lieu un passage Considérable de Fous de Bassan. Ces oiseaux arrivèrent en même temps qu’un grand nombre de Catsmarins et de Puffins attirés par des bandes de Célans, de Blanches (1), de Maquereaux qui se rapprochèrent de la côte à cette époque.

Le 7 octobre, par une bonne brise de sud-est, je me rendis à la mer avec un de mes amis qui chassait depuis plus de dix ans dans nos parages. Il m’affirma n’avoir jamais vu une telle abondance de Fous et de Puffins. Arrivés dans la baie, à la hauteur du petit port du Hourdel, nous rencontrâmes une bande d’une vingtaine de Fous en train de pêcher. Ils se laissèrent approcher assez facilement. Nous en tuâmes quatre. Plus loin, dans la passe nord-ouest, nous en abattirnes quatre autres. J’estime à plus de trois cents le nombre des Fous que j’observai durant cette marée et en vue seulement des bancs de Somme. La plupart étaient des jeunes d’un an ou des sujets n’ayant pas encore revêtu leur plumage parfait. Nous vîmes cependant quelques adultes et parmi les douze oiseaux que nous rapportâmes se trouvait un individu en livrée complète. Ces oiseaux spnt très durs à abattre lorsque Je plomb ne les frappe pas à la tête ou ne leur casse pas une aile. Plusieurs, visiblement touchés, emportaient fort gaillardement, après s’être secoués un instant, notre plomb n° 4 et même n" 2. En faisant dégorger les sujets que nous avions tués, 'j’ai remarqué qu’ils avaient pêché principalement des Maquereaux de petite taille.

Le 9, je retournai à la mer, par uu vent de nord-ouest, les Fous se tenaient au large, je n’en rencontrai pas un seul dans la baie ni au pied des bancs. De violents coups de vents d’ouest régnèrent du 12 au 20. Le 22 et le 24 je me rendis de nouveau à la mer, et je m’avançai bien au delà des passes, je ne vis pas un seul Fou. Les tempêtes avaient chassé les bandes de poissons au grand large et avec elles les Fous. Aussi la pêche du Hareng, dans les parcs de la côte, fut-elle très peu abondante.

Cette présente année 1890 a été pauvre en Fous. Dans la saison où les Harengs visitent ordinairement nos côtes, les vents se sont tenus presque constamment dans la partie de l’ouest, soufflant avec violence, aussi la pêche à pied de ce poisson a-t-elle été presque nulle.

Tels sont les rapports intimes qui lient les oiseauxpêcheurs à leur proie, le mangeur au mangé.

Le Fou, oiseau-pêcheur de premier ordre, pêche au vol. Il ne poursuit pas sa proie sous Feau comme le Cormoran, mais se précipite sur elle du haut des airs. Son vol est très varié, tantôt il donne de vifs et rapides coups d’ailes, puis se laisse glisser rapidement sur l’air, tantôt il plane, tourne en cercle et repart subitement. Quelquefois il descend presque à la surface de l’eau pour s’élever ensuite à de grandes hauteurs. Sa course dans le vent a de brusques arrêts suivis d’élans inattendus. Il parcourt ses lieux de pêche en inspectant le flot d’un œil toujours vigilant. Dès qu’il découvre un poisson nageant à sa surface, il tombe sur lui d’une chute foudroyante, la tête la première, les ailes repliées, et pénètre dans l’eau en la faisant rejaillir violemment autour de soi.

(1) Harenyula latulus, Val.

Quand il pêche avec ardeur, il est tellement absorbé par sa quête incessante qu’il semble ne prendre aucun souci des dangers qui le menacent. J’en ai tué qui passaient au-dessus de mon bateau de chasse à la hauteur d’un mât. En pêchant, il fait entendre fréquemment son cri bref, saccadé et rauque, qui est un mélange du cri de l’oie et du croassement du corbeau.

C’est un gros mangeur. Lorsqu’il s’est gorgé de nourriture, il se pose sur l’eaupour digérer et quelquefois s’y endort. Il flotte alors comme une bouée, les bateaux de pêche lui passent sur le corps et on peut le recueillir vivant dans l’épuisette, en prenant bien garde toutefois au bec de l’oiseau éveillé, arme dangereuse dont il se sert avec habileté et brutalité (1). Un jeune Fou dont mon plomb était venu interrompre désagréablement la sieste et à qui j’avais cassé l’aile, faillit un jour me perforer l’avant-bras, protégé heureusement par une épaisse manche en velours. A peine amené à bord, il se jeta sur moi à plusieurs reprises. Grâce à la protection de ma solide veste de chasse, j’en fus quitte pour une légère meurtrissure. Son émotion lui lit dégorger un énorme Merlan et un paquet de petites Blanches du volume des deux poings, ce qui prouve que ce pêcheur insatiable, tout en affectionnant les belles pièces, ne dédaigne pas le fretin. Dans la saison du Hareng, il en avale gloutonnement une telle quantité qu’il en est tout alourdi et que, pour s’envoler, il est obligé, comme disent les marins, de jeter du lest par-dessus bord.

Magaud d’Auiîussox.

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