DÉVELOPPEMENT DE L’HYDROPHILE BRON
(Hydrophilus piceus.)
Tous les êtres, dans la nature, ont un cachet spécial, une beauté particulière, quelque chose enfin qui les rend dignes d’attention... Il arrive souvent que ce côté saillant, que cette particularité nous échappe ; cela tient le plus souvent à ce que nous ne voyons pas ces êtres dans le milieu pour lequel ils ont été’dréés, auquel ils’bnt été adaptés.
Il en est ainsi pour le grand Hydrophile brun.
Voyez-le sur terre; c’est un' coléoptère massif, de couleur sombre, incapable de se mouvoir avec aisance.
Voyez-lc dans l’eau qui est son élément réel. Aussitôt le coup d’œil change. Son dos en carène lui permet de fendre l’eau rapidement ; Ses pattes, munies de longs poils serrés qui font l'office de rames, lui rendent la nage très facile. Sa couleur, il est vrai, reste la même mais, à peine l’insecte est-il plongé dans l’eau,, que la fine pubescence dont le métasternum est recouvert, donne à ce dernier l’aspect d’une lame d’argent parfaitement poli.
Cet effet est dû à dos bulles d’air extrêmement ténues que l’insecte accumule en dessous de son corps et qui constituent, dit Brehm « une provision de gaz respirable qui se trouve « toujours à portée des stigmates pour permettre à l’animal « de demeurer longtemps sous les eaux ».
Ce n’est pas seulement à l’état parfait que le grand Hydrophile est remarquable. Chacune des phases de. son existence peut prouver à l’observateur que l’admirable Providence du Créateur s’étend- à tous les êtres, si petits soient-ils dans l’ordre des choses.
Nous avons vu l’insecte ; examinons comment il naît et comment il se développe.
La ponte de l’Hydrophile a été étudiée avec le plus grand soin par Lyonet.
Les œufs, au nombre de 50 environs, sont déposés, la pointe en haut, dans une coque ovigère tissée par la femelle avec des fils blanchâtres sécrétés par deux tubercules qu’elle fait saillir de- son abdomen.
Cette coque ressemble à une boule piriforme dont l’extrémité supérieure est allongée en pointe et recourbée à angle droit, ce qui lui permet de rester accrochée aux plantes aquatiques.
Ce n’est pas tout; comme cet esquif peut, d’un moment à l’autre, , être. Egnversé, la femelle a reçu l’instinct de làisser audessus de ses œufs un espace plein d’air, grâce auquel la coqüc reprend toujours sa position la pointe en haut si un accident quelconque vient à la faire chavirer.
Les jeunes larves, une fois écloses, restent 15 jours dans la coque qui les a vues naître et se nourrissent très probablement de la dépouille des œufs d’où elles sont sorties car on n’en retrouve jamais de vestiges dans les coques que l’on recueille.
La Larve. — Longue de 7 à 8 centimètres quand elle est arrivée à toute sa taille, cette larve est à peu près de la même couleur qu’une Sangsue dont elle a, d’ailleurs, assez l’apparence.
La tète, bombée en dessous et concave en dessus vers son milieu, est constamment relevée, ce qui lui donne l’air d’étre placée à rebours.
Cette disposition bizarre a sa raison d’être car elle permet à l’insecte de se nourrir plus facilement des coquillages àquatiques dont il fait sa pâture ; en effet, non seulement la larve peut aisément, et sans sortir de l’eau, saisir ces mollusques en dessous, mais encore elle brise leur coquille en la pressant entre sa tète et son dos. '
Je n’insisterai pas sur les caractères de cette larve dont je donne, en regard, un dessin détaillé et grossi, tiré du Catalogue de Chapuis et Candézc. — La larve de l’Hydrophilc est cssentiellèment carnassière et, à défaut de coquillages, s’accommode fort bien de viande crue lorsqu’elle est «n captivité.
Il est d’ailleurs prudent,- lorsqu’on possède ensemble plusieurs de ces larves, de ne pas oublier leur nourriture; sinon, elles se dévorent entre elles.
Par contre, l’Hydrophile, à l’état parfaitj n’est pas carnassier. Certes, s’il est poussé par la faim, il ne craint pas de s’attaquer à de petits animaux aquatiques, mais il se nourrit, le plus habituellement, de plantes d’eau et no dédaigne même pas, en captivité, les feuilles de salade. ■
Ce changement dans le régime est, d’ailleurs, en rapport avec une modification interne; en effet, chez l’Hydrophile à l’état parfait, l'intestin devient beaucoup plus long que chez la larve, c’est-à-dire quatre' ou cinq fois aussi long que le corps (1).
Métamorphoses de la Larve
II est assez facile de suivre les métamorphoses de la larve de 1 ’Hydrophilus piceus. Lorsqu’elle, est arrivée à toute sa taille, ce que l’on reconnaît aisément à ce qu’elle cesse de manger, il suffit de la placer sur de la terre humide, que l’on choisit de préférence au bord d’une mare ou d’un ruisseau, afin de se rapprocher le plus'possible des conditions normales d’existence de la larve.
Au bout de deux à trois jours, la larve s’enfonce dans la terre et 's’v construit une logo dans laquelle elle se tient pour
1 Larve de l’Hydrophilus piceus. — 2 Nymphe £ . — 3^ Insecte parfait £ . — 4 Tète vue en dessus et grossie. — 5 Tète vue en dessous. ■ — 6 Dernier anneau de l’abdomen grossi.
ainsi dire debout, légèrement recourbée en demi-cercle, les pattes appuyées contre Tune des parois. Elle garde cette position sans bouger, pendant quinze jours environ; c’est après cette période que la peau se fend pour laisser passage à la nymphe; transition remarquable par le bruit sec que fait çètte dernière en quittant la dépouille larvaire.
La lymphe
Ce qui frappe tout d’abord dans cette nymphe, c’est l’armature, en apparence bizarre, en réalité fort utile, dont son corselet est orné.
Cette armature consiste, en trois saillies lamelliformes recourbées en demi-cercle, qui sont situées de chaque côté du corselet, à la partie antérieure. Ces trois lames, qui sonf superposées, vont en s’amincissant et sont légèrement rougeâtres vers leur extrémité.
(1) C’est Léon Dufour qui a fait ces observations anatomiques.
Le corselet présente, de plus, plusieurs petites épines réparties tout autour d’une façon assez régulière.
Quant au dernier anneau de l’abdomen, il possède deux prolongements épineux, assez longs, qui, dé même que l’ar-- Iceau auquel ils sont adaptés, sont de couleur rougeâtre.
Disons enfin, pour compléter cette description, que les arceaux abdominaux sont tous munis, de chaque côté, de deux poils spiniformes et qu’ils présentent, sur leur partie dorsale, à droite et à gauche, une petite épine sur chacun d’entre eux.
Les mouvements de la nymphe, le plus souvent insensibles et résidant exclusivement dans l’abdomen, sont parfois très violents et lui permettent de se retourner complètement.
C’est là que devient évidente la remarquable utilité des appendices du corselet. Si, en effet, on mouille le sol sur lequel la nymphe se trouve, on la voit se retourner entièrement par un de ces mouvements brusques que je viens de signaler, de sorte que son extrémité abdominale repose sur les deux crochets terminaux, tandis que la partie antérieure du corps s’appuie sur les armatures du corselet dont les trois lamelles superposées font exactement l’office de ressorts.
Do la position prise par la nymphe pendant l’expérience cidessus, il résulte que le but des appendices dont son corps est muni est de l’empèchcr d'étre mouillée en cas d’infiltration du sol sur lequel elle repose, ce qui doit arriver fréquemment, étant donné que la larve de l’Hydrophile choisit, pour se transformer, le bord des mares ou des ruisseaux et qu’il pleut souvent à l’époque, de sa métamorphose, c’est-à-dire généralement vers la fin de l’été.
Coloration de la Nymphe.
Au sortir de la dépouille larvaire, la nymphe de l’Hydrophile est, comme celle du Lucanus cervus, entièrement d’un beau blanc diaphane, sauf l’abdomen, qui est d’un blanc d’ivoire opaque.
Il n’y a de colorés que les yeux qui sont tant soit peu lavés de brun et les appendices du corselet et de l’abdomen qui sont un peu rosés.
Au bout de trois jours, la tête et le corselet jaunissent un peu ; les lamelles du prothorax, les appendices du dernier arceau abdominal, l’extrémité des tarses et les mandibules passent au rose clair.
Le cinquième jour, les mandibules se colorent presque entièrement en rouge orangé.
Le sixième jour, les mandibules et les éperons dont sont munies les pattes sont devenus d’un carmin foncé.
Le septième jour, toutes les parties du corps sont d’un brun rouge très clair, sauf l'abdomen qui est d’un jaune rougeâtre et la plaque distinctive du mâle à la patte antérieure qui reste blanche ; les crochets des pattes antérieures sont d’un jaune rougeâtre ; quant aux tarses , ils commencent à se dessiner nettement au travers de leur enveloppe.
Le huitième jour au matin, le corps est d’un brun rougeâtre clair, à part les yeux et l’extrémité des mandibules qui ont toute leur coloration ; les pattes sont un peu plus foncées. Les palpes maxillaires, ainsi que les arceaux de l’abdomen (moins le dernier), sont les seules parties qui ne présentent pas trace do coloration.
Le huitième jour, au soir, l’enveloppe nymphale se sèche et se rétrécit autour des organes colorés, au point que ces organes qui paraissaient boursouflés pendant la vie de nymphe, n’ont plus que le volume qu’ils auront chez l’insecte parfait. — On commence également à se rendre compte de la formation des poils dont les tarses sont munis ; ces poils sont encore incolores ; enfin, la nymphe tient son abdomen tendu, de telle sorte qu’elle est droite, au lieu d’être courbée en arc de cercle comme elle l’était depuis son éclosion.
Le neuvième jour, au matin, l’insecte a quitté sa dépouille; les élytres ont pris leur position normale. En un mot, l’insecte est tout formé; seulement, il est loin d’avoir acquis une entière coloration; même, les differentes parties du corps sont moins foncées qu’elles ne paraissaient l’être chez la nymphe.
L’écusson et les pattes sont entièrement d’un brun rougeâtre clair; le corselet et la tète sont beaucoup plus foncés; les yeux sont entièrement colorés ; les élytres sont molles et d’un jaune rougeâtre clair et très transparent, comme vernissé, un peu plus foncé le long de la suture.
Les pièces de la bouche sont encore blanches, ainsi que les palpes maxillaires et les antennes, ces deux dernières pièces étant encore repliées.
L’abdomen est resté d’un beau blanc, sauf la moitié do
l’avant-dernier arceau qui est d’un brun rougeâtre, et le dernier, qui a toute sa coloration.
Les différentes parties du sternum sont à peine nuancées; elles le sont un pou plus sur les côtés, aux endroits couverts de pubescence.
Quant à la carène métasternale, elle est encore blanche, saut la pointe qui fait saillie entre les jambes postérieures.
La dépouille de la nymphe présente ces mêmes filaments blancs que j’ai signalés chez la dépouille de la nymphe de la Cétoine dorée (1), et l’insecte, quand on le dérange, rejette ce même liquide incolore et transparent dont j’ai constaté l’émission chez la Cétoine.
Le soir du neuvième jour, les élytres sont devenues d’une belle nuance acajou clair vernissé, et le rebord externe offre des teintes d’un vert cuivreux. Le métasternum, sauf la carène, est un peu plus foncé ; la pubescence est bien apparente.
Le dixième jour, au matin, les élytres. encore très molles, ont pris leur couleur définitive; les arceaux du ventre ont leurs contours colorés en rouge brun foncé; la saillie métasternale est en entier de la même couleur.
Le dixième jour, au soir, les élytres ont pris une certaine élasticité, mais elles sont encore molles. Le dessous du corps est entièrement rougeâtre.
Le onzième jour, les pattes sont presque entièrement colorées ; les palpes, les antennes et les pièces buccales ont pris leur couleur naturelle ; les élytres ne sont plus molles qu’à l’extrémité. L’abdomen et le métasternum, encore rougeâtres, ont pris de la consistance; on aperçoit très bien l’ouverture des trachées sur les bords latéraux de l’abdomen.
Le douzième jour, l’abdomen est devenu acajou foncé et les élvtrcs ont pris presque toute leur fermeté ; l’insecte reste toujours sur le dos, mais se débat quand on le touche.
Enfin, le quinzième jour, l’Hydrophile se meut dans le bocal où je l’ai placé ; toutefois, ses élytres ne sont pas encore entièrement durcies.
Telles sont, notées au jour le jour, les différentes phases de coloration de 1 ’Hydrophilus piceus. Sans être aussi brillantes que celles de la Cétoine dorée, elles ne sont pas moins curieuses ni moins belles, et les nuances très variées par lesquelles passe notre insecte procurent à l’observateur plus d’une surprise agréable.
Lorsqu’il est à l’état libre, l’Hydrophile sort-il de sa retraite dès le quinzième jour? Je ne le crois pas. Tout au moins ne va-t-il pas à l’eau, car celui sur lequel j’ai expérimenté, bien qu’il fût fort grand et bien développé, s’est mal trouvé du régime aquatique auquel je l’avais soumis. C’est à peine s’il touchait aux aliments que je lui donnais, et quelques jours après, il était mort.
J’ai donc tout lieu de croire qu’une quinzaine de jours au moins est nécessaire à l’Hydrophile, comme d’ailleurs à tous les grands Coléoptères, pour que ses organes acquièrent la force dont ils ont besoin.
En effet, pour n’en citer que deux exemples, les Lucanes, que nous voyons apparaître normalement dès le commencement de juin, sont éclos depuis le mois d’avril, et VAromia moschala, qui éclôt vers les premiers jours de juillet, existe depuis le mois de juin, toute formée dans les branches d’osiers où sa
Louis Planet.
Description de deux espèces nouvelles d’Oiseaux