LES LIONS
On a tant écrit sur les Lions qu’il est bien difficile de traiter sans redites soit de leurs mœurs, soit de leur distribution géographique, soit même de leur structure anatomique. Cependant les relations qui ont trait à ces animaux sont éparses dans de si nombreux ouvrages, qu’il peut être utile de réunir en quelques lignes les principales observations intéressantes. D’un autre côté les légendes fabuleuses, les descriptions fantaisistes côtoient souvent des comptes rendus peu consciencieux, les opinions des voyageurs et des naturalistes ont pu se former sur des documents insuffisants et l’histoire du Lion, bien que chargée déjà de nombreuses anecdotes, est encore sur certains points assez obscure. On trouve des Lions dans l’ancien et dans le nouveau monde. Dans les temps modernes, personne ne conteste leur existence en Asie et en Afrique, mais quelques savants se refusent à reconnaître le Lion d’Amérique, le Couguar ou Puma pour un vrai lion ; d’autres n’admettent pas l’existence du Lion en Europe dans les temps anciens historiques ni dans les temps géologiques. Sans entreprendre la discussion des opinions, nous essayerons d’exposer ce oùe
l’on sait sur les vrais Lions modernes ou des temps passés, et spécialement sur les Lions d’Asie, dont les voyageurs ont moins parlé que de ceux d’Afrique.
Il existe actuellement des Lions en Asie, au moins dans le sud-ouest. Sur les bords de l’Euphrate, en diverses localités ils ont été signalés parles explorateurs. Cantonnés dans les oasis qui avoisinent Balis, les Lions se portent dans la direction d’Alep vers l’ouest; ils se rencontrent encore par groupes de quelques individus dans les montagnes de Syrie, notamment au Thabor, où les pèlerins qui vont à Nazareth l’ont entendu rugir. Plus loin encore vers le sud, à Deir, sur la rive droite du Nil, Omar Pacha montra à Mme de Gersdorff la place où deux chameaux lui avaient été enlevés la veille au soir par les Lions. Dans ces régions les Lions ne sont pas généralement dangereux pour les hommes. Il suffit dans la nuit d’allumer des feux autour du campement des caravanes.pour tenir les félins en respect. Dans le jour les lions semblent redouter les buffles, et ce fait est remarquable, si on le rapproche de certaines anecdotes tirées de Livingstone et d’autres voyageurs qui ont remarqué que les Lions d’Afrique n’attaquent les bœufs qu’avec hésitation. Les Affuddis connaissent si bien le respect du Lion pour le buffle, que lorsqu’ils donnent la chasse au fauve ils emmènent avec .eux leurs bestiaux, cherchent seulement à blesser le Lion et le laissent achever par les bêtes à cornes. D'ailleurs, lorsque les buffles sont en liberté, ils ne redoutent pas de s’enfoncer dans les épais fourrés de tamarix qui servent de refuge au Lion.
Les Lions de Palestine sont de taille moindre que ceux d’Afrique et même que ceux de la Babylonie.
Leur robe n'est pas très foncée, leur crinière très peu développée; ce sont des animaux moins puissants et moins redoutables que ceux qui habitent les bords du Tigre ; ces derniers ont les formes plus épaisses et la robe de couleur plus sombre. Les passagers du vapeur qui fait le service de Basra à Bagdad ont pu, dans les sept dernières années, tuer au rivage trois Lions adultes. Ces Lions étaient aussi sans crinière. On prétend que lorsqu’ils sont capturés jeunes ils s’apprivoisent facilement et que les Pachas font souvent cadeau de jeunes lions aux personnes qu’ils veulent honorer.
Quand on s’éloigne vers l’orient jusqu’en Afghanistan, on trouve une variété plus petite de Lions relativement faibles et timides ; encore dans les montagnes qui avoisinent la belle plaine de Caboul et plus au nord aux sources de l’indus et presque dans l’État de Pamir, l’espèce est représentée par de petits individus. Les stationnements sont plus abondants dans la région montagneuse située entre le Sir-Daria et l’Amou-Daria. Sans doute dans ces contrées les fauves sont attirés parles nombreux moutons sauvages qui se tiennent habituellement dans les hauteurs et descendent cependant pour se nourrir dans les plateaux moins élevés.
On ne sait pas au juste jusqu’à quel point s’étend dans la partie orientale du Tibet le domaine des Lions, mais on croit qu’ils ne dépassent guère le Tengri.
Les bergers de Cuth, de Cuzerate, de Bombay se plaignent souvent des fauves dangereux qui viennent ravager leurs troupeaux et pour éloigner ces ennemis ils mettent de temps en temps le feu aux grandes herbes. Ces fauves, appelés quelquefois chameau tigre ou tigre de chameau, ont été considérés comme appartenant à l’espèce Lion ; ils sont courts de jambe et sans crinière, mais on ne sait pas grand’chose de leurs mœurs.
Le Lion de l’Atlas (Afrique;.
Telles sont les notions que nous possédons aujourd’hui sur la distribution moderne des Lions d’Asie. Les relations de l’antiquité et celles qui sont fournies par le moyen âge les placent en Arménie et en Cappadoce. Certains auteurs ont décrit le pays situé entre l’Euphrate et le Tigre comme couvert de forêts de palmiers, au milieu desquelles les Lions auraient vécu en grand nombre. Dans cette région étaient capturés les fauves que les rois entretenaient dans d’immenses jardins-ménageries et aussi cette multitude de Lions qui étaient tués dans les cirques. Il est certain que la prodigieuse consommation qui fut faite pour les combats du cirque dut contribuer à affaiblir le nombre de ces animaux dans les régions où les chasseurs les poursuivaient. L’antique domaine des
domaine assez au nord dans l'Europe. Les chants des Niebelungen apprennent que Siegfried tua un Lion dans les Vosges. D’ailleurs les noms d’un certain nombre de villes ont peut-être été adoptés en souvenir de ces fauves, tels sont les noms de Léonberg, Lôwenberg (Montagne des Lions), Lôwenstein (Pierre des Lions), Lowen et même Lion.
Les restes fossiles témoignent d’ailleurs d’une manière beaucoup plus décisive. Le felis spelea était un vrai Lion, plus robuste et plus grand que son représentant actuel, mais des ossemenls ont été découverts qui constituaient le squelette d’individus de modeste taille.
Les Lions d’Afrique sont ceux que les récits des explorateurs nous ont le mieux fait connaître. De nos
La Lionne de l’Atlas (Afrique).
fauves devait, s’étendre de la limite orientale de l’Inde jusqu’en Europe à travers l’Asie et la Perse. Les localités qui figurent, aujourd’hui les repaires échelonnés des Lions sont les derniers îlots du territoire immense et continu qui était leur royaume.
Ce territoire avait-il vers le nord une étendue considérable? On ne peut répondre à cette question en donnant la limite exacte de cette frontière nord, mais il faut croire que dans les temps reculés les grands félins pouvaient vivre dans des climats froids. Alexandre le Grand tua un lion au nord de l’Oxus. Plus récemment, en 123o, Hulaghu, le fondateur de la dynastie mongole, tua, entre l'Oxus et la ville de Balk, tandis que la glace recouvrait le sol et que la neige se soulevait en tourmentes, non moins de dix Lions dans une seule chasse. S’il faut ajouter foi aux légendes, les Lions auraient étendu leur
jours ils ont encore de nombreux cantonnements sur le territoire africain, mais à mesure que ce continent sera envahi par les Européens, le domaine des grands fauves, déjà morcelé comme en Asie, disparaîtra comme en Europe dans l’antiquité.
L’explorateur qui a le mieux observé les Lions est sans contredit Livingstone, mais tandis que la plupart des gens considèrent le roi des animaux comme un animal magnifique, noble, imposant, terrible et magnanime, Livingstone semble avoir pris plaisir à le décrire comme un misérable dogue. Il semble plus raisonnable de garder une appréciation moyenne. Quelques Lions sont de mine piteuse, la plupart sont de superbes et très respectables bêtes, et qui ont rarement, malgré Livingstone, la figure d’une vieille femme en bonnet de nuit.
Tout le monde connaît la couleur de ces animaux, elle
varie du fauve clair au fauve brun. Parfois l’extrémité des poils de la crinière est noire et cette particularité a fait croire à l’existence des Lions noirs.
Dans le Sud africain on peut les rencontrer en plein jour, mais ils n’attaquent ni au jour ni au clair de lune, excepté s’ils ont des petits. Leur attaque est alors extrêmement rapide. Dans la nuit, au contraire, ils ne s’approchent qu’avec précaution et en silence ;la moindre apparence de piège suffit pour les arrêter et les faire reculer avant les derniers bonds.
Lorsque le Lion se jette sur un animal, il l’attaque le plus souvent par le flanc, et c’est aussi parle flanc de la victime qu’il commence son repas. Il s’endort quand il est repu, et dans ce cas les chasseurs en viennent à bout facilement. On ne rencontre jamais les Lions en troupes, mais ils sont généralement sept ou huit dans la même région et chassent ensemble. Il est à supposer que chacun de ces groupes est formé des membres d’une même famille.
Nous avons fait remarquer que les Lions d’Asie redoutaient les buffles; plusieurs récits prouvent que les bœufs inspirent aux Lions d’Afrique un respect relatif. Wright raconte ce qui suit : Deux Lions vinrent une nuit jusqu’à trois mètres d’un bœuf attaché à un wagon et poussèrent quelques rugissements, mais sans oser bondir; une autre fois, deux des nôtres, inconscients du danger, s’étaient endormis près d’un buisson à Mashue. Le feu était allumé à leurs pieds ; un Lion vint à trois mètres du feu et alors commença à rugir à la vue du bœuf de trait qui était à l’entrave non loin du buisson. Toute la nuit le Lion rôda en rugissant, mais n’osa profiter de l’occasion de faire un bon repas.
A l’égard des autres animaux de petite taille, le lion est moins respectueux. Il redoute l’éléphant adulte, mais attaque quelquefois les jeunes isolés. 11 se jette, paraît-il, sur le rhinocéros chaque fois qu’il le rencontre. Les serpents lui font grand’peur, aussi les Maures menacés par des Lions détachent-ils leur longue ceinture, qu’ils font tournoyer et onduler pour imiter les mouvements et la forme du serpent.
Le procédé est simple et ingénieux, la méthode de Samson qui prit une mâchoire d’âne pour mettre en déroute les Philestins était géniale aussi, mais on ne peut guère conseiller ces expériences qu’en face de Lions ou de Philistins de bonne volonté.
Les divers renseignements que nous donnons ici sont tirés d’un certain nombre d’ouvrages étrangers. Nous avons évité de répéter les récits de chasse merveilleux, remplis de péripéties dramatiques et quelquefois d’inventions ingénieuses, parce que ces histoires sont écrites dans toutes les langues et dans tous les livres de voyages. Ce qui est moins connu, c’est la répartition géographique des grands fauves, ce qui est encore à l’étude, c’est l’exacte délimitation de leur domaine dans l'antiquité et même dans les temps géologiques. Ces questions méritent d’attirer l'attention, elles touchent à l’élude de la répartition primitive des animaux dont les bêtes féroces font leur nourriture, et aussi à l’histoire de l’envahissement humain à la surface du globe, envahissement qui n’a pu se faire sans de terribles combats avec le roi des animaux. Les singes avaient la ressource de grimper sur les arbres; les premiers hommes sans doute se sont humiliés plus d’une fois à suivre leur exemple.
Remy Saint-Loup.