A PROPOS DE LA. MALADIE DES BARREAUX
Dans le Naturaliste du 1er novembre dernier, M. le Dr Girard a consacré une note à la grave affection qui a sévi cet été sur les Barbeaux de la Seine. .Je crois utile de présenter quelques observations au sujet de cotte note.
Ce n’est, pas la première fois que des épidémies de ce genre sont signalées. D’après les renseignements que nous fournissent les auteurs allemands, dès la fin de l’année 1870, on aurait vu dans la Moselle, notamment à Trêves, de grandes quantités de Poissons, et en particulier des Barbeaux, flotter à la surface de l’eau : toutefois, personne ne parait avoir déterminé, à cette époque, la cause du mal.
De 1883 à 1885, c’est-à-dire pendant trois années consécutives, ce sont les Barbeaux de la Meuse qui ont été attaqués. L’épidémie s’est accusée peu à peu, de manière à acquérir son maximum d’intensité vers le milieu de l’année 1884; elle s'est limitée à la Meuse même, dans le voisinage de Méziéres, sans envahir les affluents : dans certains jours de cette période, on enterrait, à Méziéres seulement, jusqu’à 100 kilogrammes de Barbeaux; la Meuse était couverte de cadavres.
A ce moment (1884), M. Ladague, vétérinaire à Méziéres, qui étudiait avec grand soin cette maladie, fit expédier à Alfort quelques-uns des poissons atteints, et nous reconnûmes, M. Nocard et moi, que les tumeurs dont ils étaient tous porteurs, et qui étaient évidemment le point de départ de troubles observés, avaient pour base des psorospermies ou myxotporidies .
Quelques années plus tard, la maladie en question avait cessé au voisinage de Méziéres, mais elle sévissait en aval, vers la frontière belge; puis elle fut signalée en Belgique même, où on l’attribua, bien à tort, à l'action de certains Vers.
D’autre part, on l’étudia de nouveau dans la Moselle, et les observateurs, Mégnin en France, H. Ludwig on Allemagne, s’accordèrent à reconnaître la nature psorospermique des tumeurs caractéristiques.
L’année dernière (1889', elle sévissait dans l'Aisne, au voisinage do Rctliel, et c’est au mois cle juin de cette année seulement qu’elle est apparue dans la basse Marne (l),pour gagner bientôt la Seine. J’ai donné quelques détails sur cette dernière épidémie dans le Bulletin de la Société centrale d'agriculture de France.
Pour rectifier les indications de M. le Dr Girard, il me suffira donc de rappeler les points principaux des notes que j’ai publiées antérieurement sur ce sujet.
Les symptômes de la maladie sont assez faciles a saisir. Les Barbeaux atteints sont moins vifs qu’à l’état normal; ils ont beaucoup de peine à remonter les courants : au lieu do se tenir, comme à l’ordinaire, dans les points où l’eau a une marche rapide, près des piles de ponts, par exemple, on les voit rechercher les endroits calmes. Finalement, ils se laissent prendre à la main ou à l’aide d’une simple épuisette.
Les sujets atteints sont de toute taille et de tout poids ; les adultes sc montrent aussi souvent malades que les jeunes ou barbillons. 11 faut remarquer toutefois que le corps est souvent dilaté, et que, par suite, le poids réel est bien inférieur à ce. que semblerait indiquer l’apparence extérieure.
(P D’après des renseignements qui m’ont été communiqués récemment, on l’avait constatée depuis plusieurs années, dans les départements de Soine-et-Marne et de la Marne.
La surface du corps est. terne; le tégument est recouvert d’une sorte de mucus huileux, et les poissons glissent facilement des mains quand on veut les saisir. Le plus souvent, ils présentent des lésions extérieures bien apparentes, tumeurs ou ulcères, ceux-ci dérivant de celles-là. Les tumeurs, hémisphériques ou un peu allongées, siègent principalement sur le ventre ou sur les côtés du corps; elles sont en nombre assez variable, et leurs dimensions varient également, depuis la grosseur d’une noisette jusqu’à celle d’un œuf de poule. A leur niveau, les écailles sont soulevées, peu adhérentes et finissent par se détacher. Souvent alors la tumeur s’ouvre en laissant échapper une matière puriforme d’un gris jaunâtre; elle prend ainsi l’aspect d’un ulcère profond, à bords saillants, enflammés, et d’aspect sanguinolent. Au fond de cet ulcère, ainsi que dans la matière qui s’en échappe, on trouve des myriades de ces corps lenticulaires que Millier a fait connaître, en 1841, sous le nom de psorospermies.
Dans certains cas, à la vérité, les tumeurs ne s’ouvrent pas à l’extérieur, ou même on n’en remarque point d’apparentes ; mais on trouve alors les kystes parasitaires à l’intérieur, soit dans les muscles, soit dans la cavité viscérale. En tout cas, la chair est jaunâtre, molle et prend par la cuisson une saveur amère plus ou moins prononcée.
Tous les poissons attaqués ne sont pas nécessairement destinés à périr; dans la Meuse et dans le Rhin, on a vu dès èas do guérison spontanée; d’autre part, M. Ladague a constaté qu’en ouvrant les tumeurs et en les vidant, on prolonge de beaucoup l’existence des sujets; parfois même on parvient à les guérir.
En somme, T « ampoule » qu’a observée M. le Dr Girard, et dont il décrit le contenu comme étant de « nature adipeuse », n’est autre chose qu’un kyste parasitaire, renfermant une foule de spores ou psorospermies.
L’étude de ces kystes a été faite récemment par L. Pfeiffer, de Weimar (Die Protozoen ah Krankheitserrcger , Iéna, 1890), et cet auteur a reconnu qu’ils ont, tant dans leur constitution propre que dans leur siège et leur évolution, une grande analogie avec le Sporozoaire des petits Ruminants que j’ai décrit sous le nom de • Balbiana gigantea. Cependant, par la constitution des spores, ils se rattachent au groupe des Myxosporidies. tandis que celui-ci appartient aux Sarcosporidies.
On ignore encore par quelle voie se. fait l’infestation des poissons (peau, branchies ou voies digestives). Quant aux conditions qui la favorisent, on a cru les trouver surtout dans la malpropreté des cours d’eau, qui reçoivent de plus en plus les eaux vannes des usines, dans l’établissement de barrages qui ralentissent les courants, etc.
Les moyens à opposer à cette maladie dépendent à peu près exclusivement de la prophylaxie ; en recueillant des poissons dès le début du mal, c’est-à-dire avant l’ouverture des tumeurs, et en les enterrant à une certaine distance de la rivière, on supprimerait les éléments de la contagion, et la maladie s’éteindrait sans doute beaucoup plus rapidement.
Il me paraît inutile de parler de la consommation des poissons atteints, au point de vue de l’hygiène. L'aspect répugnant qu’ils offrent, du moins quand les tumeurs sont ulcérées, et la saveur amère que possède leur chair me portent à croire que bien peu de personnes doivent se décider à les manger. Au surplus, l-ien ne permet de supposer, jusqu'à présent, que cette consommation offre le moindre danger.
A. Railuet.
L’HIBERNATION
( Mammifères )
Voici l’hiver arrivé dans toute sa rigueur, amenant un changement complet dans les conditions de la vie : les animaux, les plus humbles comme les plus élevés en organisation, sont prévenus par leur instinct, résultat d’une expérience plusieurs fois séculaire, et mettent tout en œuvre pour échapper ou pour survivre au fro:d ou à la faim. Pour quelques-uns, les Carnassiers notamment, l’hiver marque le summum de leur activité ; la vie, relativement facile durant la belle saison, devient dure à l’époque des frimas, lorsque la neige couvre la terre : les individus isolés jusque là se rapprochent, s’associent
pour vivre, tentent des expéditions audacieuses et lointaines. « La faim fait sortir le loup du bois », dit la sagesse des nations, qui, pour cette fois, est d’accord avec la réalité. Mais les trois quarts du temps, l’hiver amène un ralentissement vital considérable; quand il est long, comme dans les pays élevés ou dans les régions septentrionales, on peut dire sans paradoxe, que l’animal emploie les quelques mois d’été à se préparer pour la mauvaise saison, à accumuler suffisamment de matériaux de réserve pour subsister durant la longue période qui le réduit à l’inaction.
Une étude générale de l’hibernation serait des plus intéressantes; mais, comme pour beaucoup de points de physiologie générale, on a d’abord étudié en grand détail les Vertébrés, et l’on ne sait que très peu de chose pour les animaux plus inférieurs, qui fourniraient cependant des résultats du plus haut intérêt.
Mammifères. — On sait que l’un des premiers effets du froid sur les Mammifères est la modification du pelage, qui, devient plus épais et plus long; entre les poils ou crins qui le composent, se forme une quantité considérable de duvet fin, qui emprisonne beaucoup l’air, et réduit au minimum la déperdition de chaleur. Naturellement plus l’on remonte dans le Nord, et plus les modifications sont sensibles; ce sont là des faits tellement connus qu’il n’y a pas lieu d’insister.
Ce qui est curieux, c’est que le même effet se produit quelquefois sous une influence exactement contraire : tout le monde connaît les chèvres et les chats Angora, à poils longs et soyeux; ces races proviennent d’Angou-
Fig. 1. — Chèvre angora.
rieh en Anatolie (Ancyre des anciens), où l’hiver qui dure quelques mois à peine, est très clément; la température estivale y est aussi fort élevée. Cette hypertrophie du système pileux a probablement pour but d'empêcher l’absorption de la chaleur extérieure, de même que les Arabes se couvrent dans le même but de burnous blancs et épais.
Non seulement le pelage s’épaissit, mais il change souvent de teinte. L’Ecureuil commun ( Sciurus vulgaris), d’un beau roux en été, devient pendant l’hiver, dans les pays du Nord, d’un brun grisâtre avec le ventre blanc ; le Renard bleu ( Vulpes lagopus), eu été couleur de terre ou de rocher, est blanc eu hiver; de même l’Hermine
[Mustela herminea), dont le bout de la queue reste cependant toujours noir; le lièvre des Alpes ( Lepus variabilis ) devient aussi tout blanc, sauf aux pointes des oreilles. Ces changements de coloration ne sont pas si absolus
Fig. 2. — Le Renard bleu.
ni si réguliers qu’on le croit d’ordinaire; pendant l’hiver, on tue en Islande des Renards bleus de toute teinte, les uns blancs, les autres gris cendré; en été, y on trouve parfois de jeunes Renards, à peine âgés de quelques semaines, dont la robe est entièrement blanche.
11 est extrêmement probable, au moins pour quelquesuns, que ces changements de coloration sont des phénomènes d 'homochromie, ayant pour but d’harmoniser leur couleur avec celle du-milieu où ils vivent; le Renard bleu, l’Hermine, le Lièvre variable, habitent des régions souvent couvertes de neige, où nombre d’animaux (Oiseaux, Ours, etc.), restent blancs pendant toute la durée de l’année. La théorie darwinienne considère ces phénomènes d’homochromie, comme fixés par la sélection naturelle; les individus les moins visibles, par suite de leur teinte, étant épargnés de préférence aux autres, et propageant ainsi leur race. Sans nier ce qu’il peut y avoir de vrai dans celte, hypothèse, il est cependant probable qu’il y entre un autre facteur ; peut-être, comme dans beaucoup de cas analogues, une réaction directe de la couleur du milieu sur la couleur de l’animal. D’ailleurs, il s’en faut de beaucoup que la teinte blanche coïncide avec l’apparition des neiges ; elle apparaît graduellement, plus ou moins tôt suivant les régions; on saitqu’en Angleterre, quelle que soit la rigueur de la température, l’Hermine reste d’un brun grisâtre et ne devient jamais blanche. On s’est peut-être un peu trop pressé de considérer toutes ces questions comme résolues du coup par l’hypothèse de la sélection naturelle; il faut reconnaître d’ailleurs que dans ces dernières années celle-ci a perdu beaucoup de terrain, et que l’on en revient de plus en plus aux idées de Lamarck, qui accordent un • influence prépondérante à la réaction directe du milieu sur l’animal. 11 est aussi très probable que les ressemblances homochromiques ne se produisent pas toutes par le même processus, et qu’il faut les étudier séparément pour chaque groupe.
Les Chauves-souris hibernent plus ou moins longtemps suivant les régions : à l’approche du froid, elles se retirent dans les cavernes, les édifices en ruines, etc., et s’attachent aux saillies en se pressant les unes contre les autres; chaque individu est suspendu par s -s pattes de derrière; souvent des espèces différentes se rassemblent dans le même gîte pour passer l’hiver. Lorsqu’on les
surprend dans leurs retraites, elles sont fort engourdies et ne font aucun effort pour se sauver ; elles ne sortent que lorsque les premiers Insectes apparaissent dans 1 air. On a observé un fait curieux au sujet de l’évolution des embryons chez les Chauves-souris qui hibernent : le développement commencé s’interrompt tout à fait pendant l’hiver, pour ne reprendre qu’à la belle saison.
Parmi les Carnassiers, les Ours sont à peu près les seuls à s’engourdir pendant les grands froids et encore il faut en excepter les Ours blancs des régions polaires. Ces plantigrades se creusent un trou dans la terre, qu'ils tapissent de branches et de feuilles, ou se logent dans le tronc d’un arbre , et s’engourdissent: pendant quelque temps, la période d’hibernation étant coupée par de courts réveils. C’est à ce moment surtout qu’on les chasse dans beaucoup de régions, notamment dans l’Amérique du Nord : les Indiens reconnaissent la présence d’un Ours dans un arbre ou une caverne par la trace des griffes ou par la légère vapeur qui s’échappe; ils tuent l’animal, soit dans son gîte même, soit après l’avoir fait sortir en l’enfumant.