‹ Le Naturaliste (volume 2)Chapitre 61 sur 240 · EN ASIE MINEURE · texte numérisé non relu

EN ASIE MINEURE

M. l'abbé Maze, directeur du Cosmos, a bien voulu me demander récemment mon avis sur un singulier échantillon que M. F. René de Champagne, directeur de l’école française à Diarbékir (Turquie d’Asie), lui avait adressé avec une lettre où on lisait ce qui suit sous la date du 23 juin 1890 :

« J’ai à vous signaler un phénomène qui a précédé, non loin d’ici, l’éclipse du 17 juin très visible et dont les mollahs ont eu peur, faisant, crier miséricorde par chaque muezzin sur les minarets. Ce n’est pas du sang qu’il a plu en Mésopotamie comme en Calabre, mais c’est une substance farineuse qui nous est arrivée avec les dernières grêles de la fin de mai. Les morceaux fort nombreux de ladite substance, qui ont été trouvés dans beaucoup de campagnes dépendant de Mardine, ont la forme extérieure de mûres quoique le mûrier se cultive loin de là, dans la petite Arménie. Ils sont durs, ont l'extérieur plus ou moins foncé et l’intérieur bien blanc. On les fait moudre pour les mélanger à la farine de blé ! Déjà les Kurdes appellent blé céleste cette manne d’un nouveau genre. Cela se conserve très facilement. J’en ai mangé, son goût plaît à plusieurs. On se met à la vendre sur le marché de la ville précitée. »

La figure 1 représente, avec un grossissement de cinq

Fig. t. — Un des grains de la pluie de Diarbékir, grossi S fois en diamètre. Tout le lobo inférieur, voisin de la lettre B, consiste en une pierraille gréseuse rosâtre.

fois en diamètre ou de vingt-cinq fois en surface, l’aspect d’un des grains de cette singulière averse. On voit qu’il s’agit d’un corps tuberculeux tout mamelonné présentant des circonvolutions très nombreuses. La couleur est le jaune orange très clair, mais les cassures laissent voir un intérieur parfaitement blanc.

Ces objets sont assez durs et fragiles, mais il suffit de

les maintenir dans l’eau pendant quelques heures pour les voir se ramollir et prendre la consistance gélatineuse de beaucoup d’algues et de lichens. Dans cet état il' est aisé de séparer un épiderme très mince de la masse générale qui en est enveloppée, et dès ce moment il est clair qu’on a affaire à un végétal.

D’ailleurs une coupe mince, observée au microscope, lève tous les doutes à cet égard. La figure 2 montre qu’on

Fig. 2. Coupe en travers du Lecanora de Diarbékir au gros¬

sissement de 40 diamètres. On distingue l’épiderme, la zone des gonidies et le tissu feutré de la trame.

y voit nettement la structure caractéristique des lichens, c’est-à-dire une masse générale à tissu feutré correspondant à l’hyphe, et une zone extérieure où des points clairs régulièrement disposés signalent les gonidies ou algues nourricières.

Cet objet singulier est du reste loin d’être nouveau : il s’agit du curieux lichen errant, catalogué par les botanistes sous le nom de Lecanora esculenta; mais bien qu’il soit très connu, il se trouve que l’un des échantillons que m’a donnés M. l’abbé Maze ajoute une notion nouvelle à celles qu’on possédait déjà.

Voici d’abord ce que dit Decaisne de ce Lecanora (1).

« Ce lichen qui a été observé en Algérie se rencontre fréquemment dans les montagnes les plus arides du désert de la Tartarie, dont le sol est calcaire et gypseux et git sur le sol parmi les cailloux dont on ne le distingue qu’avec des yeux exercés. On en trouve aussi d abondantes quantités dans le désert des Kirghizes au sud de la rivière Jaik et à la base des collines gypseuses qui ceignent les lacs salés. Le voyageur Parrot a rapporte des échantillons de ce lichen qui, au commencement de 1828, tomba comme de la pluie en plusieurs contrées de la Perse : on lui assura que le sol en avait été couvert à une hauteur de deux décimètres ; que les bestiaux en avaient mangé avec avidité ; que les indigènes 1 avaient recueilli comme tombé du ciel et en avaient fait du pain. Le naturaliste Pallas et le professeur Eversmann qui l’ont observé sur les lieux n’ont jamais rencontré un seul échantillon qui fût fixé à un support quelconque ; ils en ont recueilli qui étaient de la grosseur d’une tète d’épingle et ne tenaient à aucun corps. Eversmann conjecture que ce lichen avait dans le principe germé autour d’un grain de sable qu’il avait ensuite englobé; mais l’observation n’ayant pas confirmé cette hypothèse, il a été porté à admettre que le premier germe de ce lichen

il) Botanique, p. 694.

s’étend originairement dans tous les sens et ne puise sa nourriture qu’au sein de l’air ambiant. »

Or, et ceci me paraît digne d’être mentionné, l’un des plus volumineux parmi les lecanoras que j’ai reçus, celui qui est représenté figure d, est sûrement fixé à un petit fragment de nature quartzeuse rayant facilement le verre et sur lequel le cryptogame a évidemment germé.

Il est plus que probable que ce fragment rocheux est tombé de l’atmosphère en même temps que les lichens, et le fait peut modifier l’opinion d’après laquelle la plante se développerait en l’air et tomberait par le fait de l’alourdissement consécutif de sa croissance. La présence des pierrailles doit faire admettre que le Lecanora s’est développé sur le sol et qu’il a été charrié dans le haut de l’atmosphère par quelque vent ascendant en relation avec des trombes.

Stanislas Meunier.

L’HIBERNATION

Les articles de M. L. Guénot sur l’hibernation, publiés dans le Naturaliste au mois de janvier 1891, me remettent en mémoire une observation d'hibernation que j’ai faite, il y a quelques années, sur un rongeur, et qui me semble présenter quelqu’intérêt, au moins comme contribution à l’étude de cette question.

• Le 12 octobre 1884, un de mes ouvriers, que j’étais allé visiter au bois où il travaillait, me remit une sorte do petite Souris qu’il venait de trouver endormie à terre sous la mousse. Ce petit animal que je ne connaissais pas était roulé en boule, la queue enveloppant tout le corps, comme le ferait une ficelle autour d’un petit paquet. Le garde que je rencontrai me dit que c’était ce que les forestiers appellent, dans le pays, la petite souris rouge, qu’il en voyait souvent pendant l'été, dans les bois, courir sur les branches des arbres, dont elles mangent les fruits, et où elles font un nid de mousse.

Rentré chez moi je déterminai ma trouvaille et je vis que j’avais affaire au Muscardin, Myoxurus avellanarius .1 C’est un rongeur voisin du Loir, d’un pelage gris fauve, à oreilles courtes, à museau effilé et à queue légèrement velue : sa taille est un peu supérieure à celle de la Souris.

Bien que paraissant profondément endormi, mon Muscardin poussait un petit cri à chaque attouchement que je lui faisais subir. On remarquait, du reste, très bien l’acte respiratoire. Placé sur ma cheminée dans une boite, je le trouvai deux jours après éveillé et très vif. Je le transportai dans une pièce plus froide, dans une boîte où je mis un nid de mousse et quelques provisions, noix, pain, lard. Le lendemain il était rendormi et poussant toujours ses petits cris chaque fois que je le touchais. Le 21 décembre je le visite de nouveau, il est endormi roulé en boule sur son nid de mousse et pousse son petit cri. II s’est éveillé dans l’intervalle, car il a cherché à percer une noix et paraît avoir un peu goûté au lard.

Je l’observe ainsi pendant tout l’hiver; lorsque la température est douce il s’éveille et mange un peu de pain, puis se rendort. Au mois de mars la température devient assez rude, mon Muscardin se rendort, mais au mois d’avril je le trouve mort sans s’étre déroulé, de sorte qu’il parait être mort en dormant.

Depuis, j’ai observé le Muscardin mangeant des raisins sur les treilles dans mon jardin : j’en ai notamment observé pendant quoique temps, un le 4 novembre occupé à manger un grain de raisin, laissé en dehors du sac où la grappe avait été placée ; lorsqu’il m’aperçut il ne parut pas très effrayé, s’éloigna un peu, et se cacha derrière une branche. Mais comme je m’approchai pour l’observer de plus près, il s’échappa en courant très rapidement sur les branches .

Ce petit animal ne vit donc pas exclusivement dans les bois, et pourrait, comme son congénère le Loir, causer des dommages dans les jardins.

E. PlSSOTk

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