LE CRABE DES COCOTIERS
OU BIRGUS LARRON
La multiplicité des historiens est-elle profitable ou nuisible à la véracité de l’histoire ? Elle est plutôt nuisible, répondront les esprits chagrins; et ils pourraient appuyer leur sophisme en comparant les récits contradictoires qu’on a fait, très nombreux, sur le Birgus larron.
Depuis Rumphius, qui le range au nombre des curiosités d’Amboine et relate compendieusement ses faits et gestes, le Birgus a souvent attiré l’attention des voyageurs et donné naissance à mille narrations diverses. Il a même changé d’état civil plusieurs fois ; Rumphius lui attribue le nom de Crabe à bourse ( Cancer crementatus ) parce que son abdomen renflé ressemble à une bourse attachée au thorax; Herbst,Fabricius etLeach lui ont donné le nom de crabe, de pagure et de Birgus voleur (Cancer latro Herb., Paginais latro Fabr., Birgus latro Leach), parce qu’il ferait main basse sur ce qui lui plaît et dépouillerait sans scrupule les arbres de leurs fruits ; enfin Latreille a donné à tort le nom de Birgus laticauda à des spécimens pourvus d’un abdomen plus large et considérés aujourd’hui comme des jeunes du Birgus larron. Dans le langage ordinaire on connaît surtout l’animal qui nous occupe sous le nom de Crabe des cocotiers bien que ce ne soit pas un crabe et qu’il ne soit pas démontré qu il ait une préférence spéciale pour le palmier qui produit la noix de coco.
Le Birgus larron n’est rien autre chose qu’un Bernard Termite adapté 4 la vie terrestre, au même titre que les curieux crustacés du genre Cénobite. Il a comme ces derniers des branchies très réduites, de très longues antennules et des antennes externes dépourvues I de palpe basilaire ; mais il en diffère par la carapace ; très élargie au niveau des régions branchiales et par la
symétrie de l’abdomen, qui est court, large et protégé en dessus par de larges boucliers, calcaires.
C’est la largeur de la carapace, au niveau des régions branchiales, qui donne au Birgus larron son apparence de crabe ; c’est elle aussi qui permet à l’animal de mener son existence aérienne. Elle n’est point faite, à co,up sûr, pour protéger les branchies très réduites de l’animal et l’on a remarqué depuis longtemps qu'elle devait jouer un rôle dans la respiration de l’animal. La peau qui la tapisse en dessous, au lieu d’être unie ou simplement pubescente, comme dans les autres crustacés, se recouvre de prolongements ramifiés et arborescents, dans lesquels pénètre le liquide sanguin do l’animal. Geoffroy Saint-Hilaire avait attribué à ces arborescences un rôle direct dans la respiration en les considérant a priori comme un organe d’hématose; mais les
Le Crabe des Cocotiers ( Birgus lalro )■
zoologistes n’acceptèrent pas cette opinion et se bornèrent à regarder l’ensemble des végétations comme une masse spongieuse chargée de retenir l'eàu et de la distribuer peu à peu aux branchies.
Depuis, le professeur Semper (1) 'a réfuté celte conception fausse et justifié, par des observations anatomiques précises, l’exactitude dés vues de Geoffroy-Saint-Hilaire. Les arborescences vasculaires sont parcourues par du sang veineux amené du grand sinus antérieur du corps; le sang se vivifie dans ces organes et descend ensuite dans un grand vaisseau efférent qui court sur la partie inférieure de la carapace," parallèlement au bord libre de cette dernière, et débouche ensuite dans le péricarde. En réalité, Ta membrane qui tapisse la carapace au niveau des régions branchiales joue le rôle d’un poumon, et le sang qui revient au cœur par le péricarde s’est liématosé à deux sources différentes, dans les branchies et dans les poumons de l’animal. Ainsi s’explique la grande réduction des branchies et le puissant développement de la carapace au-dessus de ces dernières.
Pour peu qu’on connaisse les lois de l’adaptation on sera porté à croire que le poumon ne s’est pas formé de toutes pièces dans le Birgus larron, mais qu’il s’est développé aux dépens d’un système déjà préexistant dans les autres animaux du même groupe, non adaptés à la vie terrestre. Chez tous lès Crustacés aquatiques, en effet, macroures ou brachyures, une partie du sang veineux traverse la membrane qui tapisse la carapace au niveau des régions branchiales, s’y revivifie au contact de l'air et revient directement au péricarde par deux vaisseaux situés symétriquement, l’un à droite, l’autre à gauche, àlamême place que dans le Birgus larron (1). Les différences entre ce dernier et les espèces aquatiques sont toutes dues à l’adaptation; dans les Crabes terrestres communément appelés tourlourous la quantité de sang veineux qui revient au cœur par cette voie est très grande, les branchies sont relativement réduites, mais il n’existe pas encore d’arborescence sur la membrane du céphalothorax.
Si, des faits positifs fournis par l’anatomie, on passe aux récits, donnés par les différents auteurs, de l’habitat de l'animal, on se heurte à des divergences considérables. On sait bien que ce Crustacé a une extension géographique très grande, et qu’il habite la plupart des îles de l’Océan pacifique et de la mer des Indes, mais on est beaucoup moins bien fixé sur ses habitudes terrestres.
« Ce Crustacé a toujours été rencontré dans l’intérieur des terres, dit M. Lucas dans une note relativement récente. et je ne sache pas qu’il ait été pris sur le littoral ou dans les rochers baignés par la mer. A cause du milieu dans lequel il a été trouvé, on peut dire qu'il'est plutôt terrestre que marin (2). » D’après Dana il habite à quelque distance du bord de la mer, d’après Rumphius il recherche les rochers au voisinage desquels croissent les cocotiers, fuit l'eau et meurt rapidement dès qu’on l’y submerge.
M. Lister (3) n’est pas précisément du même avis, et c’est un témoin oculaire. « Ces Crustacés, dit-il, sont abondants sur toute l’étendue de l’ile (île Christinas). Comme nous étions assis à déjeuner au milieu des buissons, trois ou quatre d’entre eux s’en vinrent, de divers côtés, dans notre direction; ils avançaient avec précaution, dressant leurs longs pédoncules oculaires et battant l’air de leurs antennes curieusement articulées... J’en aperçus un dans une llaque d’eau, à mer basse, près du rivage. 11 faisait apparemment provision d’eau dans sa chambre branchiale. Ses mouvements étaient semblables à ceux qu’on fait en mangeant; l’extrémité d’une des grandes pinces était plongée dans l’eau et se relevait vers la bouche où elle était touchée par un des palpes et l’humidité était mise en réserve pendant que la pince s’abaissait pour puiser à nouveau. »
Nous ne croyons pas que l’animal se livre à une manœuvre si compliquée pour introduire de l’eau dans sa chambre branchiale, car il ne semble pas que celle-ci ait besoin d’en renfermer une grande quantité; mais il n’est pas moins certain que le fait rapporté par Lister, d’un Birgus se trouvant dans l’eau, correspond parfaitement avec la vraisemblance. L’on ne saurait admettre avec Rumphius, en effet, que l’animal s’asphyxie rapide-
(1) Iî. L. Bouvier. Sur le cercle circulatoire de la carapace chez les Crustacés décapodes, Comptes rendus. Acad. des «cien ce», 1889 •
(2) H. Lucas. Note sur les mœurs et l’habitat du Birgus | Ultra. Ann. soc. ent. (6). T. p. XXXIX, p. XL.
(1) C. Semper. Uebcr die Lunge von Birgus latro. Zeitsch. Wiss. zool. , t.XXX, 1878,282.
ititt
ment dans l’eau ; le Birgus larron est très certainement un animal essentiellement terrestre, mais il est de toute évidence qu’un séjour peu prolongé dans l’eau facilite aussi bien la respiration pulmonaire que la respiration branchiale. Du reste Quoy et Gaimard, deux excellents naturalistes, ont observé qu’aux îles Mariannes le Birgus « se tient sous les rochers des bords de la mer ».
Il est probable que ces habitudes sont susceptibles de varier dans des limites étendues. « Les Birgus, dit Dana (1), vivent dans les cavités delà terre. Quand on approche de leur trou, ils sortent lentement comme s’ils cherchaient une proie ; leurs mouvements sont lents et, quoique de grande taille, ils sont très timides. Ils marchent à reculons ou en avant, mais ordinairement en avant. » Streets (2) donne des détails plus précis : « Ils vivent dans les cavités de la terre, dit-il, et ils garnissent le fond de leurs terriers avec les fibres fines de la noix de coco. Les indigènes imprudents, quand ils cherchent à enlever le crabe de son lit moelleux, ont parfois les doigts pris dans l’étâu de ses pinces. Il est intéressant dé savoir que, dans une telle conjoncture, une légère titillation sur les parties molles inférieures lui fait immédiatement lâcher prise. » Cette dernière observation est également relevée par Herbst.
Ce qui est certain c’est que jamais le Birgus larron ne loge son abdomen dans les coquilles, à la manière des Paguriens aquatiques etdes Paguriens terrestres du genre Cénobite; leur abdomen court et symétrique ne se prêterait pas à ce genre d’abri ; il est protégé d’ailleurs parles fortes plaques calcaires dont nous avons parlé au début de cet article et qui manquent ou sont très réduites dans les autres pagures.
Les Birgus larron sont les plus grands de tous les paguridés connus ; beaucoup dépassent, les pinces étendues, 50 centimètres de longueur et atteignent parfois 20 centimètres de largeur au céphalothorax. Leurs pinces sont énormes, très puissantes et donnent à l’animal une force considérable qui n’est contestée par personne. Rumphius prétend qu’il peut soulever un gros quadrupède, Quoy et Gaimard rappellent, de leur côté, que « lorsqu’il saisit un bâton, son corps étant bien fixé, un enfant peu s’y suspendre ». Malgré leur puissance musculaire, se sont des animaux très timides et parfaitement inoffensifs ; quand on les approche, ils lèvent une de leurs pattes etlalaissent retomber; mais cette démonstration agressive dissimule mal leur inquiétude. Toutefois, disent Quoy et Gaimard, « il faut avoir le soin de ne pas en mettre plusieurs ensemble, parce que les plus gros brisent les plus faibles; ô’est ce qui arriva pour deux qu’on nous avait donnés. Se mangent-ils entre eux? nous le croyons sans pouvoir l’affirmer. »
Le régime carnassier ne paraît pas être habituel à ces animaux, si tant est qu’ils ne dédaignent pas la chair.
" Mon frère, dit Willemœs-Suhm (3), en éleva un assez longtemps à la maison et il le nourrissait de fruits et de légumes. » On s’accorde à reconnaître au Birgus larron un goût prononcé pour la noix de coco. D’après Herbst, on utilise ce penchant pour l’attraper : « On attache une noix à un bâton, on l’introduit dans le trou et on la retire ensuite avec l’animal qui la tient forte¬
(1) Dana. Crustacés p. 415. U. S. Expi. Exp.
(2) Streets. Nat. Hist. Hawaï., p. 1)8.
(3) Willemœs-Suhm. Von der Challenger Expédition; Briefe an C. Th. E. v. Siobold, V; Zeitsch. miss. Zool., t. XXVI, 181(1.
ment dans ses pinces. » Le même ajoute qu’on l’engraissait autrefois avec l'amande du même fruit, avant de l’apporter au marché de Batavia. A. Günther l’appelle «le grand crabe mangeur de noix de cocos ».
Si les derniers auteurs reconnaissent le goûtprononcé de l’animal pour la noix de coco, ils ne s’entendent pas du tout pour expliquer la manière dont il se la procure et dont il peut en tirer l’amande.
Les auteurs et les voyageurs ne sont pas très explicites sur le dernier point et se contentent pour la plupart de dire que l’animal brise la noix. Mais la noix de coco a une coque épaisse, très dure et l’on se demande comment notre crustacé, même avec une grande force, peut venir à bout de ce travail. « Je n’ai jamais pu voir, dit Bourne, un Birgus ouvrant une noix de coco; j’ai mis souvent l’animal dans un baquet avec sa noix, dans le but de me procurer ce spectacle, mais il ne veut pas manger en captivité. » Streets n’est pas plus explicite : Les Birgus « mangent les noix après qu’elles sont tombées sur le sol, dit-il, ils enlèvent d’abord l’écorce et brisent ensuite la coque par l’extrémité où sont percés les trous. » La noix de coco, on lésait, est percée de trois trous à l’une de ses extrémités; mais cela ne nous indique guère comment la coque est brisée. Des observateurs, peut-être pleins d’imagination, ont tourné la difficulté en supposant que l’animal saisit la noix à pleine pince et la brise à coups redoublés contre un rocher. Notre gravure, empruntée à un ouvrage de vulgarisation, montre un Birgus en train de préparer son dîner par cette méthode ; mais nous ne garantissons pas l’authenticité du fait. ■
Autre difficulté, l’animal prend-il les noix à terre, comme le pense Streets, ou va-t-il les chercher sur l’arbre? Cette dernière opinion est encore de beaucoup la plus répandue ; elle est appuyée sur l’autorité de nombreux voyageurs. Mais les notes discordantes ne font pas défaut et viennent pour la plupart de témoins oculaires contemporains et prompts à mater leur imagination. « Certaines personnes, dit Bourne, ont douté que ces crabes soient capables de grimper sur les palmiers, mais j’ai pu observer le fait et j’en ai même vu un monter sur la tige élancée du bois de fer et arriver à une branche transversale le long de laquelle il continua de grimper, le dos tourné vers le bas, à la manière du Paresseux. Le Birgus, cependant, ne doitpas grimper sur les palmiers dans le but de leur enlever leur noix de coco, mais seulement pour trouver un abri parmi les touffes épaisses des feuilles du sommet. » Nous pouvons imaginer la manière dont il se livre à cet exercice; quand le tronc ou les branches sont faibles, il peut les embrasser avec les pattes rugueuses de trois premières paires; quand l’arbre atteint une plus grande taille on peut admettre qu’il s’accroche aux aspérités de l’écorce par les saillies épineuses et surtout par les extrémités aiguës des doigts des deux paires de pattes ambulatoires.
Après avoir relaté les opinions contradictoires qui précèdent nous ne surprendrons pas nos lecteurs en disant qu’on ignore complètement le mode de reproduction de ces animaux. Deux hypothèses opposées sont en présence:
« Il est à supposer, dit Lucas, que la femelle pond ses œufs dans la mer et ce n’est qu’à l’état de larve que ce crustacé devient pélagien; on doit penser aussi que c’est seulement sous cette forme qu’il est transporté par
(1) G. C. Bourne. General observation on the Fauna of Diego Garcia, Chagos group. Pr. zool. soc. 188G, p. 333.
la mer et les courants, et c’est ce qui explique la présence de cette espèce dans les diverses parties du monde que j’ai signalées. » Cette hypothèse est plausible, car comment admettre qu’un animal à évolution terrestre ait pu ce répandre dans toutes les îles indo-pacifiques, si éloignées les unes des autres? Par malheur, en voici une autre qui ne l’est pas moins. « Un très intelligent pêcheur de Zamboanga, raconte Willemœs-Suhm, m’a dit que le crustacé portait ses œufs sous la queue au mois de mai et il affirmait que les jeunes, à l'éclosion, ressemblent, pour la forme, complètement à l’adultè. Cela me paraît très vraisemblable, si l’on s'en rapporte à ce que nous savons des Gécarcins et des Telph uses. » Nous avouerons volontiers que la première hypothèse nous paraît de beaucoup la plus satisfaisante.
La coloration du Birgus larron peut varier dans des limites assez considérables. « C’est, disent Quoy et Caimard, un mélange de bleu rougeâtre plus clair sur le corps, plus foncé aux pattes, qui sont tachées en dessus et plus fortement en dessous de bleu violet. Les contours sont un peu rougeâtres. » Dana fait observer que la couleur est variable. « Dans une femelle, dit-il, la carapace est orange, passant à une riche teinte brunâtre dans la partie postérieure ; les bras et les pattes suivantes sont en partie bleu-rougeâtre avec un peu de bleu foncé ; la main est presque blanche. Dans les mâles, la carapace est rouge, rouge brunâtre ou cramoisi, avec les dépressions transverses de la carapace blanchâtres. » Cette coloration rappelle de très près celle du Birgus larron de Séba ; nous avons vu au Jardin des Plantes plusieurs exemplaires d’un brun rougeâtre.
Il y aurait long à raconter sur les usages de cet animal, au point de vue de l’alimentation ; bornons-nous à dire que c’est un mets très recherché et qu’on ne le considère plus aujourd’hui comme nuisible à la santé quand il est préparé avec les intestins.
Nous terminons en priant le lecteur de nous pardonner ce long mais peu précis exposé. Nous l’avons mis en garde dès le début, et ce n’est pas notre faute si les récits des voyageurs laissent quelque obscurité dans son esprit. D’ailleurs, la conclusion qu’il tirera de cet article n’est pas sans valeur, en dépit de sa banalité : mieux vaut une bonne et méthodique observation que des milliers de faits observés sans principes et à bâtons rompus.
E. L. Bouvier.
DIAGNOSES DE LÉPIDOPTÈRES NOUVEAUX
Perisama Ouma n. sp.
Dessus des supérieures comme dans Humboldtii Guér. et Rhodoptera But], mais avec une ligne bleue aux inférieures plus étroite et plus rapprochée du bord. Dessous comme dans
umpleteinent et est remplacée par une petite tache bleue.
La taille (40 millimètres) de l’unique exemplaire qui me soit de Loja ne dépasse pas la taille des plus petits Rho-
pas la taille des plus ] nbre de cette localité.
Humboldtii, toutefois n’ayant reçu de Loja aucun exemplaire cette dernière espèce, j’incline à croire que Ouma est une
loptera que j’ai r 11 ne serait pas ' “‘umboldtii, to stte dernière
millimètres.
tache blanche qui couvre toute la partie intérii sc terminer avant l’angle interne. La côte, qui narquée d’une tache .jaunâtre vers son mil
Leptalis :
n. sp.
large
érieurc de l’aile
milieu et trois traversent l’aile un peu avant l’apcx.
Des
pale.
Dessous des supérieures comme le dessus, sauf que la tache blanche émet le long du bord interne un rayon qui atteint l’angle et que la rangée des trois taches jaunâtres apicales semblent se continuer vaguement le long du bord terminal.
Dessous des inférieures, noir brun avec un long trait interne jaune, une petite tache de même nuance dans la cellule et trois taches rouges bien marquées à la base.
Thorax noir avec poils gris acier, taché de jaune par-dessous ; abdomen noir au-dessus, jaune en dessous.
ta Feld., a été prise aux envi-
de Loja en 1886.
LES EUCALYUTIS