NÉCESSITÉ 1111 BABIL DES FEMMES
« La liberté humaine, dont chacun est si fier, consiste simplement en ce, que les hommes ont conscience de leur volonté, et non des causes qui la déterminent. »
Lorsqu’on analyse les manifestations psychiques à l’aide des méthodes physiologiques, on trouve à chaque instant une confirmation éclatante de cette pensée si profonde de Spinoza. L’hérédité physique et morale, ainsi que le milieu physique et moral dans lequel on évolue, détermine nos actions d’une manière plus ou moins absolue. Je remue mon bras, cet acte est libre parce que je veux le produire et que la liberté n’est pas autre chose que l’exécution de la volonté; mais la volonté elle-même est déterminée parles idées et les sensations internes ou externes, conscientes ou inconscientes; or toute sensation a pour caractère primordial et essentiel : la fatalité.
Parmi tous les actes qui au premier abord semblent éminemment volontaires et libres, on peut citer le babil des femmes — en n’oubliant pas toutefois ce que dit La Fontaine :
Je sais même sur ce fait Bon nombre d’hommes qui sont femmes.
(Fable vi, Liv. VIII.)
Pourtant, si on étudie le babillage — art de parler beaucoup à propos de rien — si on étudie, dis-je, ce véritable caractère sexuel, à la lumière des lois de l’évolution, on voit qu’il a été produit dans l’intérêt fondamental de l’espèce qui prime les intérêts étroits et particuliers des individus. Le babil de la femme, qui peut nous paraître parfois fatigant et pénible, nous apparaît alors comme un facteur essentiel de progrès pour l’espèce humaine. Plus une femme babille, plus, au point de vue naturel — et à qualités égales — elle répond au vrai type féminin.
Il est incontestable que la nature a avantagé les femmes du côté de la langue et qu’au lieu de multiplier en elles cet organe — ce qu’elle aurait pu faire avec autant de facilité qu’elle a doublé ceux de la vue et de l’ouïe — elle lui a donné une habileté et une souplesse
merveilleuses. Les femmes destinées à peupler le monde sont chargées de notre enfance ; c’est dans leur compagnie presque exclusive que nous passons généralement nos premières années. Chez les peuples sauvages (au moins par rapport à nous qui nous appelons civilisés), la femme reste seule chargée du soin des enfants jusqu’à leur adolescence.
A mesure que notre corps s’accroît, les femmes doivent aider notre esprit à se développer de même, c’està-dire à acquérir des idées qui ne .proviennent que de l’exercice de nos sens et en particulier de la vue et de l’ouïe. Le babil des nourrices exerce nos jeunes oreilles et grave dans notre cerveau débile beaucoup d’idées qui ne s’y imprimeraient pas sans ce secours. Voyez la différence de deux enfants dont l’un aura été élevé par une fille jeune, vive et surtout d’une langue infatigable, et l’autre par un pédant taciturne qui n’a jamais ri. Le premier pétille d’esprit et de gentillesse, son petit jargon est plein de saillies ; il parle de tout ce qui concerne son âge et a une facilité singulière à apprendre. Le second est presque stupide, il a un air embarrassé devant le monde et ne sait pas dire un mot.
La nature qui a destiné les femmes à nourrir leurs propres enfants, à les élever, à former leur esprit, au moins dans le plus bas âge, par la même raison qu’elle a rempli leurs mamelles de lait, a dà leur donner cette volubilité de langue si propre à aider notre faiblesse, à promener notre imagination naissante d’objets en objets, à nous faciliter l’exercice de la faculté de penser, à nous familiariser de bonne heure avec tout ce qui nous environne. Si les femmes parlaient moins, nous penserions peu, nous penserions difficilement, nous penserions plus tard. En vérité la vie est assez courte pour que, dès le commencement de notre carrière, on ne néglige rien de ce qui doit contribuer au progrès de nos connaissances.
Nés au sein de la société, où le langage naturel est presque inconnu, il est de toute nécessité d’apprendre à parler afin d’indiquer nos besoins, nos désirs et nos fantaisies. L’expression naïve des cris n’est à la mode que chez les sauvages ; car on fait tout pour nous contraindre à les étouffer. Nouvelle obligation de savoir vite nous exprimer par des articulations forcées. Si donc les mêmes sons frappent sans cesse nos oreilles, nous serons plus portés à les imiter et à y attacher les significations que nous suggérera la présence des objets. Ces premières expressions, les plus nécessaires- pour l’usage sont les plus communes et justement celles qui font l’entretien ordinaire des femmes et des jeunes filles que l’on met auprès de nous. C’est à bon droit que la nature a voulu que les conversations des femmes roulassent toujours sur les mêmes objets, les plus simples et les plus ordinaires. Son dessein est de nous familiariser bientôt avec eux, de nous apprendre à les connaître et à les nommer dans le besoin.
Supposons que les femmes eussent le même goût pour des sujets plus relevés; plus compliqués, moins communs. Dès lors leur entretien ne serait plus proportionné à la faiblesse des enfants dont le cerveau tendre n’est pas capable d’un travail pénible. Il faut que la simplicité des idées, qu’on lui offre pour l’exercer, convienne à la délicatesse de ses organes ; que la présence des objets ou de leurs similaires en rende la perception plus facile, sans quoi, loin d’aider l’esprit, on le frapperait d’une stupeur lourde, propre à engourdir les plus heureuses dispositions.
Je conviens qu’il nous faut oublier dans la suite lès • contes dont notre enfance a été bercée et changer entièrement de façon de penser. Mais le temps amène peu à peu cette substitution d’idées. Nos premières conceptions, toutes frivoles qu’elles étaient, nous ont pourtant accoutumés à penser. Leur frivolité était nécessaire, parce que nous étions incapables de nous occuper de quelque chose de mieux. Forcés de commencer par ce qu’il y a de plus simple, nous aurions aujourd’hui une grande difficulté à raisonner sûrement si dès notre bas âge nous n'avions pas raisonné et pensé en enfants. L’esprit se développe comme le tempérament, le corps s’organise successivement; il passe par plusieurs états avant d’être tout à fait formé. L’entendement a aussi son J temps de faiblesse pendant lequel il faut le traiter doucement et n’exiger de lui que des opérations puériles. La nature y a pourvu en donnant aux femmes, avec qui nous passons nos sept à huit premières années, un goût décidé pour les bagatelles, une facilité prodigieuse de parler longtemps sur des riens, un penchant naturel pour les redites; comme si elle avait craint qu’elles ne chargeassent nos tètes faibles d’une trop grande multiplicité d’idées.
Mais les vieilles filles ont d’ordinaire, m’a-t-on fait observer, plus de babil que les femmes mariées et par suite cette faculté ne semble pas aussi liée à l’éducation des enfants que je le suppose. Cette difficulté n’est qu’apparente et peut être facilement résolue. Si les vieilles filles parlent davantage, c’est d’abord parce qu’elles ont moins de préoccupations et de soucis. D’un autre côté, la maternité ne dissipant point chez elles une partie de leur capital fonctionnel, elles peuvent dépenser davantage comme éducatrices. En babillant, elles aussi servent donc, instinctivement et à leur manière, au lent perfectionnement de l’espèce, sans préjudice de la propagation dont elles sont aussi le plus souvent des instruments très efficaces quoique indirects.
Une autre conséquence du babillage des femmes est la facilité qu’elles semblent en acquérir pour le chant. Presque toutes les femmes ont de la voix ; une voix claire, spéciale, douce, llexible, propre à la musique. Or c’est de l’élasticité des cordes vocales, de leur agilité pour ainsi dire, de la précision de leurs vibrations que dépendent lous les agréments du chant, la netteté des sons et la délicatesse des modulations. 11 est incontestable, je crois, que le caquet continuel des femmes entretient la sensibilité extrême et la souplesse de l’organe. Les cordes vocales des hommes sont plus difficiles à ébranler et ils ont, d’une manière générale, moins de disposition pour le chant que les femmes. Us n’acquièrent une voix féminine que par une opération qui leur ôte un sexe sans leur donner l’autre. Mais c’est avant tout la volubilité de la langue qui dispose la voix à la vivacité des roulements, à ces inflexions variées au gré des passions qui agitent l’àme. Condamnez les femmes au silence et leur voix se rouillera bien vite comme un instrument qu’on n’exerce plus. Ce n’est pas une étude d’une heure par jour avec un professeur qui pourra former à elle seule une voix. Le chant du reste est un travail pénible ; il faut y suppléer par un caquet continuel qui fait vibrer les cordes vocales et les tient toujours en mouvement sans les fatiguer.
En résumé nous voyons donc que le babil des femmes est un caractère sexuel d’une valeur inestimable. Nous ne lui devons pas seulement le charme des belles voix,
mais encore nous lui sommes redevables du premier usage que nous avons fait de la faculté de penser et de la faculté de nous exprimer avec nos semblables.
F. Laiiii.t.e.