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L'ÉRUPTION DU VÉSUVE, EN L'AN

Pline le naturaliste avait une sœur mariée dont le fils nous a donné, dans une lettre écrite à un de ses amis, le récit détaillé de la mort de son oncle. Nous croyons qu’il est impossible de mieux peindre la grande éruption du Vésuve qui a euglouti Pompéi, Stabies et Herculanum, au début du court règne de Titus, le fils de Vespasien, son ami. Pline avait alors cinquante-six ans, à fort peu de chose près.

Nous remarquerons en passant que Pompéi (Pomponianum, en latin) ne veut pas dire ville de Pompée, mais ville de Pompone ; Pomponius était, en effet, un général romain, qui mit fin aux guerres de Germanie par la soumission des Cattes, à la suite de laquelle il obtint, à Rome, les honneurs si enviés du triomphe.

Pline le naturaliste avait débuté par être militaire, dans la cavalerie. Il à même écrit un livre, Sur le jet des armes de trait dans la cavalerie; livre qui, malheureusement, est aujourd’hui perdu, ainsi que la plupart de ses autres ouvrages. Quand il mourut, il était l'amiral de la flotte du cap Misène, qui se composait detrirèmes, de quadrirèmes (ou vaisseaux rapides à trois et quatre rangs de rames) et de felouques (liburnicæ) ou légers bâtiments à voiles, comme il en existait encore au moyen âge, dans la mer Adriatique (à Libourne, en Liburnie).

Parmi ses ouvrages dont nous déplorons la perte, figure une Histoire des guerres de Germanie, complète en vingt livres, depuis leur origine sous César jusqu’à la soumission des Cattes par Pomponius, où il était préfet d’une des deux aïles de la cavalerie légionnaire et faisait partie de l’Etat-Major du général en chef, légat de légion. dans ses conseils.

qu'aux beaux jours de Vespasien; ouvrage dédié à cet empereur. Aussi était-il devenu l'ami intime de son fils Titus qui passait ses soirées en sa compagnie, à cause de l'immense étendue de ses connaissances. C'était un véritable encyclopédiste, que cet homme-là.

Son Histoire naturelle, ex trente-sept livres, renferme un résumé des connaissances de son temps, tant en histoire naturelle qu’en médecine, en géographie et en industrie. Il nous apprend qu’on gravait les pierres fines au fouret, comme de nos jours. et qu’on y substituait même une pointe de diamant des Indes ! Il suffit d'avoir vu les camées antiques pour le constater aussitôt; car la finesse de leur gravure est incomparable. Il n’y a pas de doute, pour nous, que le principe hydraulique de Pascal était déja connu de certains ‘architectes romains, qui redressaient dans la perfection les temples déjetés de côté par les tremblements de terre ou à la suite d'un vice de construction, en reprenant les fondations en sous-æuvre. C’est au point, qu'un des premiers empereurs-monstres de Rome en fit périr un qui avait tenu à conserver secret le principe de son invention : tant il redoutait la puissance du magicien qui avait un pareil génie ! Allez donc faire une magnifique découverte, pour qu'un monstre à figure humaine vous traite de sorcier !

Préfet de la flotte du cap Misène, Pline le naturaliste devait faire la sieste, quand vers une heure de l'aprèsmidi, le 23 août, sa sœur lui annonça l'apparition d'un nuage obscur, d’une forme singulière (semblable à un gigantesque pin parasol), qui s'élevait à l'horizon, audessus des montagnes voisines. C'était la première éruption du Vésuve ! Déjà elle avait été précédée d’un vaste tremblement de terre, quelques années avant, dont on a précisément retrouvé des peintures, à Pompéi.

C'était une immense colonne de cendres, mélées à d'autres déjections volcaniques, qui s’épanouissait dans le ciel, sous forme d’une voüte étendue à son sommet, pour retomber ensuite sur la terre à une grande distance, en pluie de cendres, de pierres ponces et de fragments de lave ou autres roches calcinées par le feu, sous forme de pierres noires brülantes. Sa couleur variait par places, du gris cendré à une teinte noirâtre ; de sorte que cette nuée semblait comme mouchetée de taches sombres.

Pline fit mettre aussitôt une felouque à la voile et laissa à son neveu la liberté de le suivre ou de rester auprès de sa mère pour la rassurer. Ce dernier, qui apparemment n'avait pas le feu sacré de l’histoire naturelle comme son oncle, prétexta le désir qu’il avait de se consacrer à l'étude. Par le fait, 1l lui avait donné un travail à écrire ; mais ce devoir ne pressait pas tant et l'invitation délicate de son oncle aurait dû être un ordre pour lui. Il est à croire en effet que, s’il l'avait accompagné, il lui aurait évité de s’exposer témérairement, afin d'éviter à sa sœur le chagrin de perdre son fils, qui devait avoir une vingtaine d'années. Seul au contraire. à la tête de ses marins, la passion des sciences géologiques et l'amour de la gloire étaient deux motifs suffisants pour compromettre la vie d’un savant doublé d’un militaire, comme lui ! Comment un amiral reculerait-il jamais devant dés matelots craintifs ? Le seul moyen de raffermir leurs cœurs n'est-il pas de mépriser absolument le danger ?

La population maritine de Résina, dont la ville était placée sous le volcan, n'avait plus que la mer pour voie de salut ; de sorte que son devoir était de sauver ses habitants avec sa flotte. Il fit donc armer ses navires à quatre rangs de rames, pour voler sans retard à leur secours. ï

Déjà la cendre tombait sur les navires et devenait plus dense et plus chaude, à mesure que la flottille qu'il

Citons encore une Histoire romaine en trente-sept | précédait, dans sa felouque, sa rapprochait du Vésuve.

On recevait en même temps une pluie de pierres ponces et d’autres roches brülantes.

Comme il hésitait à s'approcher davantage pour aborder à terre, le pilote l’engagea à virer de bord. C’est alors qu’il s’écria : Audaces fortuna juvat! (d’après Virgile, et non fortes, comme son neveu l’a écrit par erreur). Qu'on mette le cap sur Pompéi! Il était alors en vue de Stabies.

Le péril était évident et se rapprochait de plus en plus, aussi fit-il faire le branle-bas sur les navires, afin de profiter du calme pour le retour, si le vent contraire mollissait ; car jusque-là, il avait été poussé par un yent favorable à l'aller. Obligé d'aborder ou de rester en panne, il se mit à exhorter et à encourager ses compagnons. Pour calmer leur crainte et leur persuader qu’on ne courait aucun danger, il se fit préparer un bain pour se nettoyer; car il était couvert de sueur et de cendres. Il but de l’eau fraiche, pour se désaltérer ; puis il soupa et prit un air joyeux pour rassurer les siens. D'ailleurs l’étude de ces grandioses phénomènes de la nature remplissait son âme d’une gaîté communicative, et braver le péril était un plaisir pour lui.

En différents endroits du Vésuve, sortaient d'immenses flammes qui projetaient au loin de vives lueurs. Leur éclat resplendissait au milieu de ces ténèbres insolites, d'autant plus que la nuit était déjà arrivée depuis quelque temps. Pour rassurer ses nautonniers, il leur disait que ces feux étaient dus aux

incendies des fermes abandonnées par les habitants en

fuite dans la campagne.

Enfin il se coucha dans sa cabine et se mit à dormir en ronflant. Comme il était grand et fort, sa respiration puissante et sonore s’entendait du dehors, des gens restés sur le pont. Eux aussi avaient pris leur repas; mais le danger les tenait éveillés et les empêchait de dormir, comme lui. Depuis longtemps déjà on avait cargué les voiles, et la pluie des déjections du volcan ne discontinuait pas.

Il arriva ainsi un moment où, en dépit de l'obscurité, on s’aperçut que la partie du pont, où s’ouvrait la porte de sa cabine, était si obstruée par l’accumulation croissante des cendres et des pierres ponces, qu'il aurait fini par se trouver dans l'impossibilité d’en sortir, si on l'avait laissé plus longtemps ronfler sur son hamac. Aussitôt réveillé, il se rendit à Pompéi et descendit à terre avec ceux qui avaient veillé sur lui. Le jour devait être à peu près arrivé ; mais il était difficile de se rendre compte des heures, à cause de l'obscurité produite par les cendres, sillonnée à chaque instant de feux de toute espèce, qui projetaient au loin d'immenses lueurs.

On tint conseil à terre, pour décider si on devait se mettre à l’abri sous un toit, ou rester à découvert sous cette pluie infernale dans la campagne; car, à chaque instant, de violentes secousses de tremblement de terre ébranlaient les toitures les plus solides. Elles avaient l’air d’être arrachées de leurs supports et paraissaient osciller en tous sens. Au contraire, à découvert, la chute des pierres ponces était à craindre, bien qu’elles füssent légères et corrodées par le feu. Entre deux maux, on choisit le moindre. La crainte de ‘périr sous l’effondrement {des toitures bannit la peur que l'on avait de recevoir des pierres en plein air, sur le corps. Cependant, afin de parer autant que possible à ce dernier péril, chacun eut la précaution élémentaire de s’encapuchonner la tête avec des toiles à voiles, contre la chute des pierres. On se dirigea ainsi sur la montagne.

Tantôt, on y voyait comme en plein jour; tantôt, c'était la nuit avec une obscurité des plus épaisses, mais les ténèbres étaient alors interrompues continuellement par les feux les plus variés d'éclat et de couleur.

Pline redescendit du Vésuve, pour se rapprocher des

bords dela mer; mais, comme le vent continuait à lui être contraire, il se décida à rester encore à terre. Lià, il se coucha sur des toiles à voiles, entassées sur le sable, et redemanda de l’eau fraiche pour étancher sa soif intense. C'est alors, a-t-on dit, que ses serviteurs virent les flammes se rapprocher et se trouvèrent au milieu de gaz sulfureux. Comme on s’imaginait que les gaz étaient les précurseurs de ces flammes, leurs émanations mirent tout le monde en fuite. Pline.se leva avec l'assistance de deux de ses compagnons; mais aussitôt après il retomba à terre, suffoqué par ces émanations délétères. En effet, il avait la respiration courte et il était déjà sujet aux étouffements.

Le surlendemain de son: départ du cap Misène, son Corps y était ramené sur des navires à rames. On trouva son corps intact, il ressemblait plutôt à un homme endormi qu’à un cadavre. On a donc eu tort de dire (comme Suétone s’est fait l’écho de ce bruit) qu'il avait été achevé par un des siens par charité, pour mettre fin à sa crise de suffocation.

Dr BouGox.

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