SUR LE MONT SAINT-MICHEL
Le Couesnon, dans sa folie, A mis le Mont en Normandie!
Voilà ce que nous avons entendu chanter par un enfant de huit ans, la première fois que nous sommes arrivés à Pontorson. Pourquoi « dans sa folie»? On ne tardera pas à en avoir l'explication. Voyons d’abord pourquoi on a eu l'idée de consacrer le Mont à saint Michel.
Du temps des Gaulois, les Druides ÿ célébraient déjà leurs mystères, pour une raison toute particulière ; c’est que la foudre y tombait souvent, attirée qu’elle était par cette roche de granit, isolée dans la forêt qui s'étendait dans toute la baie actuelle, C’est même là ce qui explique pourquoi les Romains l’avaient dédié à Jupiter, le Dieu de la foudre, des éclairs et du tonnerre, en Vappelant Mons Jovis, comme le grand Saint-Bernard, le mont de Jupiter, sans doute pour le même motif. D’ailleurs le mot Alpes lui-même, dérivé de Al-pen, veut dire cimes divines, en celtique; et le nom d’Apennins n'en paraît être que le diminutif : les petites Alpes. Nous y avons mis des saints à la place, comme saint Bernard (l’ours brave), saint Gothard (le guerrier brave), etc. Au fond, c’est toujours la même chose, sous d’autres noms. L’homme sent sa faiblesse, .,eu face des formidables phénomènes de la nature, dont il est témoin sur les montagnes.
Par exemple, il ne faut pas prendre Tombelaine pour la tombe d'Hélène, comme ce petit enfant. Les Gaulois appelaient ces deux tertres la grande Tombe (tumulus en latin) et la petite Tombe, Tomballe ou Tombeline (Tombelaïne, dans le patois de la contrée) à la limite du Cotentin et de la Bretagne.
J'arrive maintenant au nom de Saint-Michel, donné au Mont. Partout où les païens avaient élevé des temples, il était naturel que les chrétiens y érigent leurs autels. L'Archange saint Michel, ayant terrassé le démon, se trouvait tout indiqué pour renverser les faux dieux. Aussi lui avait-on déjà érigé des églises, tant en France qu'en Italie. C’est ainsi qu’à Lyon, où était le fameux temple d'Auguste, la reine Carétène (morte en 506) avait élevé une église de Saint-Michel consacrée aux Saints Anges, dans le cours du siècle qui avait précédé celui de sa mort. C’était la pieuse tante de sainte Clotilde, femme de Clovis.
En 670, nous voyons Wulfoald {le Loup courageux), maire du palais de Childéric IT, fonder l’abbaye de Saint-Michel-sur-Meuse (dans le diocèse de Verdun), aujourd'hui Saint-Mihiel ; pendant que de son côté évêque d’'Avranches, Aubert (élision d’Adalbert, comme Aubron est celle d’Adalbéron, l'ours noble et brillant de noblesse), fondait l’église Saint-Michel de la Grande Tombe, toujours guidé par le même motif religieux : afin de terrasser Jupiter, au Mons Jovis d'autrefois des Romains idolâtres, comme l’Archange avait terrassé Lucifer, révolté contre Dieu. (Souvenir de la lutte des Titans, qui avaient voulu escalader le ciel, en entassant le Pélion sur l’Ossa, en Thessalie.) On le voit, les noms changent, mais l'humanité reste toujours la même.
De là, le nom de l’abbaye de Saint-Michel qu péril de la mer (pour la distinguer des autres), lorsque l’affaissement progressif du sol permit aux grandes marées d’envahir la forêt voisine, qui reliait le Mont au continent.
Chose curieuse! Bien que Tombelaine soit au nord de la Grande Tombe, avec le Couesnon à l’ouest, il parait qu'il n’en était pas ainsi autrefois et que ce cours :
d'eau passait entre les deux ilots. Il est naturel que cette-petite rivière, qui sépare la Normandie de la Bretagne, ait plus d’une fois changé de cours, sous l’influence de ces modifications du sol, tant dans ses profondeurs qu'à sa surface. Il est à croire qu’il y a eu une époque où, coulant entre les deux Tombes, elle mettait la petite en Normandie et la grande en Bretagne. Aujourd’hui, on sait ce qu’il en est. De là est né le dicton du début de cet article :
Le Couesnon, dans sa folie, A mis le Mont en Normandie!
Regagner sur la mer la baie du Mont Saint-Michel sera toujours l'aspiration instinctive de ceux qui savent ce que la mer a ravi à la France, qui n’est déjà pas bien grande et qui a besoin de regagner à l’ouest ce qu’elle à perdu à l’est. Au reste, un océan de verdure sera toujours plus ravissant et ‘plus productif que des sables arides et mouvants, tout au plus bons. à engloutir les étrangers qui se laissent surprendre par la marée montante.
Quant aux naturalistes, c'est plus au nord, aux îles Chausey qu'ils doivent se diriger, pour faire d’amples moissons, en prenant le bateau à Coutances. C’est un port agrandi jadis par Constance Chlore, qui lui a donné son nom de Constantia, vers l'an 300. Les naturels du Cotentin n'ont pas manqué d’en faire Coutances. De même à l’autre bout de la Normandie, de la ville d'Eude (Odonis Villa), ils ont fait la ville d'Eu, avec l’élision habituelle du 4 médian, dans les noms propres : Saint- Dié pour Saint-Didier, le Mont Saint-Mard pour Saint- Médard, Saint-Cloud pour Saint-Clodoald, etc.
Dr BoOUGON.