SPÉCIALEMENT CHEZ LES ABEILLES
fous ceux qui se sont occupés d’apiculture savent que les abeilles possèdent, comme les pigeons voyageurs, une sorte de sens de la direction, qui leur permet de retourner droit à leur ruche et qui a depuis longtemps excité la curiosité des naturalistes. Deux opinions diamétralement
opposées se sont fait jour à ce sujet. D’après le physiologiste A. Bethe, c'est une « force inconnue » qui attire les abeilles, à la façon d'un aimant, non point vers leur ruche, mais vers le point de l’espace où cette ruche se trouve d'ordinaire.
M. von Buttel-Reepen fait ressortir à juste titre que cette théorie ne correspond pas à la réalité des faits. L’abeiïlle n’est pas un automate, elle a son instinct et une certaine dose d'intelligence, qui lui permet de profiter de l’expérience acquise. Aussi pour Buttel-Reepen, le retour à la ruche s’expliquerait tout simplement par l'orientation. L’abeiïlle se guiderait d’après des points de repère qu'elle aurait notés dans ses précédentes sorties.
Cette opinion me paraît aussi exagérée que la précédente. Mais, avant de la discuter, je dirai quelques mots des recherches toutes récentes de M. G. Bonnier. Celui-ci s’est proposé de déterminer si le sens de la direction est lié au fonctionnement de certains organes, ceux de l’odorat ou de la vue notamment (1). De l’ensemble des faits qu’il a observés, M. Bonnier conclut que les abeilles possèdent un sens particulier, qu’il qualifie de sens de la direction. Il est plus où moins comparable à celui des pigeons voyageurs et peut s'exercer sans le concours de la vue. Son siège ne paraît pas non plus résider dans les antennes, mais probablement dans les ganglions cérébroïdes.
Je crois que, comme celle de Bethe, la théorie de M. Bonnier est trop absolue. Il ne faut pas oublier en effet que lors de leur première sortie les abeilles s’orientent : elles volent en montant et en descendant, la tête toujours tournée vers la ruche, de facon à bien graver dans leur mémoire la forme et la couleur de celle-ci et l'aspect de son entourage. C’est à ce curieux spectacle de la première sortie des jeunes abeilles qu'on a donné le nom de « soleil d'artifice ». Si on déplace une ruche peuplée, les abeilles, inconscientes de ce déplacement, en sortent sans s'orienter. Au retour elles reviennent à l'endroit où était située autrefois leur ruche et ne savent pas retrouver celle-ci, même si elle n’est éloignée que de { mètre environ. Si au contraire avant de déplacer la ruche on prend soin de la fermer et qu'on y tienne les abeilles prisonnières pendant quelques jours, à leur première sortie, celles-ci feront le soleil d'artifice et reconnaitront le nouvel emplacement de leur domicile.
Ces expériences prouvent que la vue est indispensable pour expliquer la faculté d'orientation de l'abeille, ce qui condamne à la fois la théorie de Bethe et celle de Bonuier. Est-elle suffisante pour faire admettre celle de Buttel-Reepen, et faut-il croire que lorsque les abeilles viennent de faire la récolte à grande distance, à 2 kilomètres du rucher par exemple, toute leur route est jalonnée de points de repère qu’elles reconnaissent au fur et à mesure?
Je ne le pense pas. En effet la vue de l'abeille est très basse; nous avons vu qu’elle ne reconnaît pas sa ruche déplacée à très faible distance; elle s’obstine à la chercher à son ancien emplacement. Mieux que cela : dans deux de mes ruches les abeïlles avaient l'habitude d’entrer seulement par l'un des côtés de l'ouverture. Le 20 juin 1907, j'y place de petites portes, de facon à laisser l’entrée seulement au milieu. Les abeilles qui rentrent de la récolte viennent s’accumuler contre ces
portes : elles cherchent en haut, en bas s’il y a un pas- EE PS A ER PSE EN
(4) Voir le n° 533, du 45 mai, du Naturaliste.
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sage. Certaines s’envolent pour reprendre la piste un peu plus loin. D’autres tournent sur place; enfin l’une d’elles trouve par hasard l'entrée et toutes la suivent. Puis un nouveau stock d’abeilles arrive et s’accumule de nouveau contre la porte, sars voir l'ouverture qui se trouve à 10 centimètres seulement de l'endroit où elles avaient l’habitude d’entrer.
Le 23 juin, les abeilles viennent encore buter contre la porte, mais trouvent tout de suite l'entrée en se dirigeant à pied de ce côté sans s’accumuler contre la porte. Il est à noter qu'il s'agissait là d’essaims récents (des 8 et 16 juin). Cependant l'habitude est déjà fortement ancrée : il semble qu’une fois l'orientation générale établie, le sens de la direction devient absolument précis, puisqu'il fait aboutir les abeilles en un point déterminé de la planchette de vol. Pendant plusieurs semaines un certain nombre d’abeilles des deux ruches a continué à venir buter contre la porte. F
Étant donné la faiblesse de la vue de l'abeille, on n peut guère penser qu’elle lui ‘serve à prendre des points de repère sur une longue distance. D'ailleurs sa vie individuelle est trop courte pour qu'elle ait le temps de jalonner ainsi tous les itinéraires qu’elle peut être appelée à suivre, et de faire devant chacun des accidents de la route ce vol particulier qu’on observe devant la ruche lors du soleil d'artifice. Dans un rucher garni d'arbres et d’arbustes, l'abeille qui quitte la ruche s’élève d’abord en spirale jusqu’au dessus de ces obstacles, puis elle part en ligne droite et à grande vitesse dans la direction du champ de récolte. On a constaté des vitesses de 500 à 1.000 mètres par minute; il est évident qu'avec de pareilles vitesses, et volant à 3 ou # mètres au-dessus du sol, l'abeille ne peut pas voir les détails de la surface de celui-ci et s’en servir comme de points de repère. De même, pour le retour, l'abeille arrive en ligne droite jusqu'au-dessus de la ruche, puis elle descend en spirale et d’un vol plus lent jusqu’à la planchette de vol.
Il est hors de doute en résumé que pour les petites distances, pour les environs immédiats de la ruche, l'abeille est guidée par la vue, tandis que, pour les grandes distances, il faut admettre un sens spécial de la direction, résidant peut-être, comme le veut M.Bonnier, dans les ganglions cérébroïdes. L'’abeille serait donc de tous points comparable au pigeon voyageur; elle est même plus admirable que lui; car le pigeon ne sait que retourner à son colombier, tandis que l’abeille va alternativement du rucher au champ de récolte et réciproquement, même lorsque celui-ci est à grande distance.
Quand on veut dresser un pigeon voyageur sur la ligne Lille-Biarritz, par exemple, on ne le transporte pas successivement sur tous les points de cette ligne pour les lui faire repérer. On se‘contente de le lâcher à des distances successivement croissantes du colombier, jusqu'à 50 kilomètres par exemple, mais toujours dans la direction du Sud, de facon à lui faire bien connaître les environs immédiats de sa demeure. Puis on l’enverra à Biarritz, et guidé par son sens de la direction, l’oiseau, dans la majorité des cas, reviendra au nid.
Il semble que chez le pigeon, comme chez l’abeille, il y ait, dans le système nerveux, un appareil qui, à l'insu de l’animal, enregistre tous les déplacements du corps. Au moment du lâcher, l'animal connait la résultante de ces déplacements et par suite laïdirection de sa demeure, et cela que le voyage ait été fait en chemin de fer ou dans une boîte fermée, peu importe. Il ne s’agit pas là
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d'une détermination consciente, mais d’un enregistrement purement automatique; les pigeons dormentmangent en cours de route, sans se préoccuper aucunement de la direction suivie. De même l'abeille, trans portée dans une boîte de carton à 2 ou 3 kilomètres du rucher, y reviendra sans avoir pu prendre connaissance du chemin qu'on lui a fait suivre. Lorsqu’au cours de ses pérégrinations elle aura découvert un champ de récolte éloigné, son sens de la direction la ramènera droit au rucher. Si ensuite elle veut retourner à ce champ, elle n'aura pas besoin de s'orienter; dès son premier voyage le trajet à suivre s’est gravé, d’une facon immuable et sans qu'elle en ait conscience, dans son système nerveux. C’est pour la même raison que les Chalicodomes, que Fabre transportait au loin dans des cornets de papier, retrouvaient leur chemin malgré les artifices employés par cet expérimentateur pour les dérouter.
Mais le mécanisme d’enregistrement n'est pas parfait : dans tous les grands lâchers, il y a des pigeons perdus; souvent alors, après avoir pris une fausse direction, ils reviennent à leur point de départ, pour essayer une nouvelle piste. Ce phénomène du retour s’observe également chez les insectes. Nous avons vu que dans l’expérience des ruches fermées par une porte, certaines abeilles allaient reprendre la piste un peu plus loin.
Lorsque j'habitais Talence, près de Bordeaux, des bourdons (Bombus lupidarius) avaient établi leur nid dans un trou de rat creusé dans la terre de mon chaïi. Pour y parvenir ils passaient sous la porte de celui-ci, puis parcouraient à pied un trajet de 2 mètres environ. Il m'était facile de disposer sur ce trajet des obstacles divers, pierres, bouts de bois, etc., qui le rendaient méconnaissable. Dès que le bourdon qui rentrait au nid avait reconnu le changement de disposition des lieux, il croyait s'être trompé de direction, il ressortait du chai, et s’envolait pour reprendre la piste d’un peu plus loin. Pour les environs immédiats de son nid, le bourdon est donc, comme l'abeille, guidé par des points de repère.
Il en est de même de l’'Osmie. J’élève régulièrement à Seine-Port, des Osmies (Osmia cornuta) dans des tubes de verre fixés dans une petite boite en carton. Pendant que l’insecte est en train de chercher du pollen pour le placer dans le tube, ou de la boue pour maconner l’entrée d'une loge, je puis, soit déplacer la boîte en entier, soit changer un tube de place. Dans le premier cas l'Osmie est entièrement déroutée; elle retourne en arrière, et revient toujours à l'endroit où se trouvait d’abord la ruchette; elle ne reconnait pas celle-ci même lorsqu'elle est à 40 centimètres seulement de sa place primitive. En revanche, si le tube où elle était en train de travailler a été remplacé par un tube vide, l’osmie reconnaît aussitôt son erreur; elle parcourt la face antérieure de la boîte, essaie successivement tous les tubes qui s'ouvrent sur cette face, et finit par retrouver le sien. Aux voyages suivants elle se dirige d’abord vers l’ancien emplacement de son tube, puis de là vers le nouveau. Cette expérience montre l'influence respective de l'habitude et de la mémoire. A mesure queles voyages se répètent, l’Osmie retrouve de plus en plus facilement le nouvel emplacement de son tube, et perd le souvenir de son ancienne situation.
J'ai vu enfin opérer des Ammophiles (Ammophila sabulaos). Cet hyménoptère creuse d’abord un terrier, puis il le rebouche partiellement avec des pierrailles. I] part
ensuite à la chasse et revient avec une chenille qu'il a paralysée; il la dépose à quelque distance du terrier et va à la recherche de celui-ci, en sondant le terrain avec ses antennes. De temps en temps l’Ammophile retourne auprès de sa chenille, la touche pour ne pas en oublier l'emplacement, puis il repart au vol, fse pose un peu plus loin et sonde le terrain tout en marchant. Pendant toutes ces recherches ses ailes sont animées d’un frémissement d'impatience. Lorsque enfin il a trouvé le terrier, il revient prendre la chenille, l'y enfouit et effectue sa ponte sur elle. Comme tous les insectes que nous avons passés en revue, l’'Ammophile semble guidé par un véritable sens de la direction qui le ramène jusque dans le voisinage de son terrier, mais pour découvrir l'emplacement précis fde celui-ci, il se dirige d’après des points de repère visuels et tactiles et ce n’est bien souvent qu'après de multiples essais infructueux quil finit par le retrouver.
En résumé il y a dans le sens de la direction des insectes une part de mécanisme et une part d'intelligence, des phénomènes purement physiologiques et des phénomènes psychiques. J'espère avoir, dans la mesure du possible, fait le départ de ces deux ordres de faits.
* D' L. LaLoy.
Silhouettes d’Animaux
Le Lion.
Le Lion mérite bien le nom de roi des animaux qu’on lui a donné. Tout en lui respire la majesté, depuis son regard fin jusqu’à sa crinièreet sa queue qu'il agite d’un air hardi. Il n’est commun nulle part, en raison de sa très grande férocité, qui oblige ses concurrents à s’éloigner. Il vit ordinairement solitaire avec sa femelle et choisit souvent une contrée qu'il ne quitte guère. Parfois, mais exceptionnellement, plusieurs Lions se réunissent pour se livrer à de grandes chasses. Aux montagnes il préfère les plaines boisées et parcourues de cours d’eau. Il se creuse dans un talus unetannière, dont il sort peu le jour, car il est plutôt paresseux de sa nature. Il chasse surtout la nuitet pousse parfois des rugissements terribles qui sèment la peur dans les villages au voisinage desquels il s'établit de préférence et où il pénètre pour en enlever les bestiaux. Autrefois, il ÿ en avait en Épire et en Macédoine; aujourd’hui, il n’y en a plus qu'en Afrique et dans les contrées occidentales de l'Asie, mais leur nombre diminue sans cesse, En Algérie, les colons estiment qu'un Lion, fait perdre, par an, plus de 20.000 francs de bétail. Un Lion, vivant trentecinq ans, dévore donc pour plus de 700.000 francs. Il ne mange que des proies vivantes et parait ne s'attaquer à l'homme que lorsqu'il est poursuivi. Les peuplades sauvages se protègent des lions dans leurs voyages en allumant des feux tout autour du camp. Le Lion a en effet peur des flammes, tandis qu'il se fait un jeu de sauter par-dessus les enclos les plus élevés et d'en ressortir d'un bond, en emportant une proie très lourde, par exemple un veau de deux ou trois mois, ou même un cheval. Pour chasserles animaux sauvages qui, pour la plupart, courent plus vite que lui, le Lion emploie la ruse. Il se place au voisinage des flaques d’eau et attend la venue des Antilopes, Girafes, Zèbres, Buffles, etc., qui
[en] NO
ne tardent pas à s’en approcher pour se désaltérer. D'un bond terrible, il fond sur latroupe et,enunrien de temps, en met deux ou trois à mort, tandis que les autres fuient terrifiés. Quand il estrepu, il ne cherche pas à tuer: il est magnanime... Le plus souvent il ne dévore pas sa proie sur place; il l'entraine à une certaine distance, laissant ainsi sa trace au milieu des herbes écartées; il va se repaitre tout à son aise dans un fourré. Le fond de sa nourriture consiste surtout en grands mammifères, surtout des zèbres, des antilopes et des sangliers. Il paraît ne s'attaquer nulle part à l’homme désarmé, sauf dans l'Afrique’ méridionale où les Cafres, en abandonnantles cadavres de leurs ennemis leur ont, paraît-il, donné le goût de la chair humaine. On assure, mais je ne l’affirmerais pas et n'ai pas non plus envie de tenter l'aventure — qu'un homme qui rencontre un Lion peut le faire fuir en s’avançant résolument sur lui et en lui jetant une pierre. La chasse au Lion est des plus dangereuses, car, lorsque cet animal est blessé, il devient terrible. Il bondit sur le chameau et le broie avec sa formidable mâchoire ou le lacère à coup de griffes. Aussi, les indigènes, plus prudents que les Nemrods africains, le capturent -plutôt avec des trappes ou des fosses qu'avec de simples armes à feu.
La Lionne.
Chez la plupart des Mammifères, le mâle et la femelle sont d'aspect identique. Chez le Lion, au contraire, le « dimorphisme » est très net. Le Lion est pourvu d’une magnifique crinière, tandis que la Lionne en est dépourvue. La physionomie de cette dernière s’éloigre moins d’ailleurs de celle du chat; les petits ressemblent encore plus à des petits chats, dont ils ont la gentillesse et l'innocence ; n'importe qui peut les caresser sans qu'ils cherchent à faire mal et, entre eux, ils jouent en se donnant de petits coups de pattes, mais sans méchanceté. Voici, d'aprés Brehm quelques renseignements, sur les « ménages » de Lion. De tous les carnassiers, le Lion est le seul qui vive pour ainsi dire maritalement avec la Lionne. Il reste longtemps auprès d’elle lorsqu'elle nourrit; il va à la chasse pour elle et la protège comme il le fait pour ses petits. Pendant que le mâle s'introduit ‘dans un douar pour enlever des bêtes à cornes, un cheval ou un mulet, la Lionne, tranquillement étendue sur le sol, attend le retour de son compagnon, qui pousse, dit-on, le dévouement jusqu’à lui laisser la meilleure part de la proie :il ne mangerait que lorsqu'elle est rassasiée. Les Lionceaux, comme l’avaient remarqué les anciens, sont les seuls carnassiers qui aient des yeux ouverts en venant au monde. Leur taille est celle d’un chat qui aurait atteint la moitié de son développement. La Lionne choisit ordinairement pour repaire un fourré, près d’une source ou d’un marécage, Un couple qui a des petits est un fléau pour le pays qu'il habite. Ce n’est pas alors que la Lionne fasse de plus grandes chasses : l'allaitement semble au contraire la condamner à plus d’inaction; car le plus ordinairement,elle ne quitte sa tannière que pour aller se désaltérer; mais le mâle,quiest son pourvoyeur, comme, un peu plus tard, il sera celui des Lionceaux, porte dans toute la contrée l’effroi et la dévastation. La Lionne témoigne la plus grande tendresse à ses petits et il est difficile d'imaginer un plus beau spectacle qu’une mère entourée de ses nourrissons. Elle les lèche, les caresse et prend plaisir à suivre leurs jeux, qui rappellent si bien
ceux des petits chats. Est-elle obligée de les abandonner momentanément, elle les met sous la garde du mâle, qui, au besoin, sait les défendre avec un dévouement extrême. Les Lionceaux sont assez maladroïits dans les premiers temps de leur vie. Ils n’apprennent à marcher que le deuxième mois, et mêmene commencent que plus tard àselivreràleurs jeux. Dèslespremierstempsils miaulent comme les chats, ensuite, leur voix devient plus forte et plus pleine. Ils sont assez lourds dans Jeurs mouvements, mais l’agilité leur vient avec l’âge. Au bout de six mois, la mère les sèvre; déjà, avant cette époque, ils commencent à suivre leurs parents à la chasse. À la fin de la première année, leur taille égale celle d’un grand chien. Les deux sexes se ressemblent d’abord complètement, mais bientôt les différences entre le mâle et la femelle s’accentuent, les formes du premier deviennent plus fortes et plus puissantes. Vers le commencement de la troisième année, la crinière apparaît dans le mâle, mais mâles et femelles n’arrivent guère à leur complet développement et ne prennent leur robe ordinaire que dans la sixième ou huitième année.
L'Orang-Outan.
L'Orang-Outan ne se rencontre que dans l'ile de Bornéo, vivant dans les grandes forêts solitaires et marécageuses, jamais dans les montagnes. On a beaucoup exagéré sa férocité ; ilest plutôt doux et nese défend que lorsqu'on l’attaque, ce qui est très légitime. Les femelles et les jeunes vivent en petites sociétés, mais les mâles préfèrent la solitude. Ils passent la plus grande partie de leur existence sur les arbres, où ils trouvent les fruits dont ils font leur nourriture. Ils passent de branches en branches, mais sans faire de grands sauts. Ils préfèrent surtout les arbres touflus qui les protègent de la pluie et de l’ardeur du soleil. A la rencontre de plusieurs branches, ils construisent un nid grossier. C’est là que les Orangs viennent passer la nuit, s'étendant tout de leur long comme un homme dans son lit. A terre, l'Orang court sur ses pattes postérieures, mais en s’appuyant sur ses bras dont le poids l'entraine en avant. Poursuivi,il grimpe tout en haut de la cime des arbres, où il cherche à se dissimuler. Se voit-il aperçu, il passe sur un autre arbre, tranquillement, sans se presser : il ne se fait pas faute alors, surtout s’il est blessé, de casser des branches et de les envoyer sur ses adversaires. Si une balle l’a fait dégringoler jusque sur le sol, il se défend encore avec une rare énergie, faisant des blessures terribles avec ses canines et cherchant à étouffer son ennemi dans ses bras eulacés. La nourriture des Orangs consiste, nous l’avons dit, en fruits, et aussi en bourgeons, feuilles ou fleurs ; jamais il ne fait usage de nourritureanimale. Un Orang, hautde quatre pieds, que l’on avait réussi à prendre vivant après l’avoir blessé, raconte Muller, n’a jamais voulu toucher à aucune espèce de viande, soit crue, soit cuite. Lorsqu'un être vivant, un poulet, par exemple, l’approchait de trop près et venait ainsi le déranger, il le saisissait et le lançait loin de lui avec mécontentement. On a souvent pris de jeunes Orangs et on les a gardés en captivité. Ils s'élèvent fort bien dans les pays chauds ; mais emmenés en Europe, ils contractent facilement la tuberculose et meurent phtisiques au bout d’un mois ou deux. Ils ne sont pas méchants, mais paresseux et gourmands. On a cité d’eux de nombreux traits d'intelligence. Frédéric Cuvier en a étudié un particulièrement. Il l’a vu se jeter à terre et
pousser des cris de douleur en se frappant la tête, pour témoigner ainsi son impatience, dès qu’on ilui refusait ‘ quelque chose qu'il désirait vivement. Dans sa colère, il relevait la tête de temps entemps et suspendaïit ses cris Pour regarder les personnes qui étaient près de lui, et voir s’il avait produit quelque effet, et si elles se disposaient à lui céder. Lorsqu'il croyait ne rien apercevoir de favorable dans les regards ou dans les gestes, il recommençait à crier. Le besoin d'affection le portait ordinairement à rechercher les personnes qu'il connaissait et à fuir la solitude, qui paraissait beaucoup lui déplaire. Ce besoin le poussa un jour à un trait remarquable d’intelligence. On le tenait dansune pièce voisine du salon où l'on se rassemblait habituellement ; plusieurs fois il avait monté sur une chaise pour ouvrir la porte du salon; la place ordinaire de cette chaise était près de la porte et la serrure se fermait avec un pène. Une fois, pour l'empêcher d'entrer, on avait ôté lachaise du voisinage de la porte; mais, à peine celle-ci fut-elle fermée, qu'on la vit s'ouvrir, et l’'Orang descendre de cette même chaise qu'il avait apportée pour s’élever au niveau de la serrure. Pour manger, il prenait ses aliments avec ses mains ou avec ses lèvres. Il n’était pas fort habile à manier les instruments de table, mais il suppléait par son intelligence à sa maladresse. Il buvaittrès bien dans un verre en le placant entre ses deux mains.
Cet « homme des bois » n’est donc pas aussi sauvage qu'on le croirait d’après son aspect général. F VICTOR DE CLÈVES.
LA COURTILIÈRE (Grillo talpa Vulgaris)
Aux environs de Rouen, à Sotteville, Petit-Quevilly, Le Theil, Port-Saint-Ouen, etc., les fraisiers ont été en partie détruits par les Courtilières, ravageurs malheureusement trop connus de nos jardiniers. Voici cependant la description, les mœurs et moyens de destruction de ces insectes appelés vulgairement Carquoise, Taupe grillon, etc., etc. Tête ovale, avancée, profondément enfoncée dans le corselet, petits yeux ovales, antennes composées d’un grand nombre d'articles, corselet allongé, recouvert par une espèce de carapace, élytres très courts, ailes plus longues que le corps et terminées par des lanières recourbées et contournées sur elles-mêmes, abdomen assez mou, offrant à l’extré-
mité deux appendices fiiformes ; pattes postérieures pro-
pres à sauter, terminées par un tarse de trois articles, muni de deux crochets, pattes antérieures ayant les jambes'et les torses dilatés, aplatis, dentées en forme de mains, et comme celles des Taupes propres à fouir.
La Courtilière est un des animaux les plus nuisibles à l’agriculture et à la culture maraîchère. Il y a même des endroits où elle rend impossible la culture des plantes potagères.
Ces insectes, lorsqu'ils ont acquis leur entier développement, sont d'un gris jaunâtre pâle. C’est pendant la nuit qu'ils s’envolent et se promènent sur la terre pour s’accoupler. Cet acte a lieu au printemps, ordinairement à la fin d'avril, ou au commencement de mai. Au moment de la ponte en juin ou juillet, la femelle creuse une galerie circulaire au fond de laquelle elle place son nid qui a la forme d’une cornue; c’est là
qu’elle dépose ses œufs, souvent au nombre de 300 ou 400. Ceux-ci sont d’un blanc rougeâtre de la grosseur d’une graine de moutarde, ils éclosent au bout d’une douzaine de jours. Les petits en naissant sont blancs et ressemblent à des Fourmis.
Les petites Courtilières restent en famille jusqu'après la première mue, alors elles se dispersent chacune de son côté. Les ailes commencent à paraître à la fin de l’année suivante, après le quatrième changement de peau. L’accroissement est assez lent et ce n’est que la troisième année qu'elles sont aptes à se reproduire ; mais pendant tout le cours de leur existence, elles exercent d'affreux ravages dans les cultures. Elles passent l’hiver dans l’engourdissement dans un trou assez profond pour les mettre à l’abri du froid. Dès les premiers beaux jours, elles remontent et se mettent à former une infinité de galeries à deux ou cinq. centimètres de la surface, aboutissant toutes au frou vertical où elles ont passé l'hiver, et où elles trouvent une retraite assurée, si elles viennent à être inquiétées.
MOYENS DE DESTRUCTION. — Le moyen le plus pratique pour détruire les Courtilières consiste à enterrer au ras du sol de place en place dans les endroits ravagés, des pots à fleurs, dont le trou inférieur aura été bouché; on verse dans ces pots une quantité d'huile d'œillette suffisante pour atteindre une hauteur de 6 à 7 centimètres. L'huile attire les Courtilières pendant leur promenade nocturne, lesquelles tombent dans le vase où elles sont asphyxiées.
Il est facile de rendre ce procédé plus efficace. Pour cela on n’a qu'à placer autour du pot queiques morceaux de planches qui y aboutissent ; les Courtilières loin de chercher à escalader ces obstacles les suivent jusqu’au bout et tombent bientôt dans le vase où elles trouvent la mort.
M. Lacène, un grand amateur d’horticulture lyonnais, avait fondé, il y a déjà très longtemps, un prix de 600 francs qui devait être décerné à l'inventeur d’un procédé pratique de destruction des Courtilières, mais personne n’est arrivé, paraît-il, à gagner ce prix.
Il existe, en effet, plusieurs procédés de destruction contre ces insectes, mais combien, malheureusement, sont peu efficaces. Celui qui paraît donner le plus de succès contre ces parasites est l'emploi du sulfure de carbone. M. A. Gruvel a publié un rapport très intéressant sur l’emploi du sulfure de carbone pour la destruction des Courtilières, dans le Bulletin de la Societé d’études et de vulgarisation de la zoologie agricole.
Le sulfure de carbone est employé déjà pour enrayer
les ravages d’une foule d’autres insectes, mais voici comment on doit opérer, suivant M. Gruvel, pour ce qui a trait aux ravages de la Couriilière:
«En février ou mars, on doit injecter à une profondeur de 50 à 60 centimètres, tandis qu'en mai et juin on peut n’injecter qu'à 45 ou 20 centimètres, car à cette époque, les animaux sont moins enfoncés dans le sol.
«Il faut, avant de pratiquer les injections, bien tasser le terrain en le battant à l’aide d’une planche ou d’un instrument approprié de facon à empêcher l'évaporation rapide du sulfure à la surface, et après chaque coup de pal ou de plantoir avoir soin de reboucher le mieux possible les trous laissés vides par l’appareil, »
Le meilleur moment de la journée pour faire l’opération semble être le matin, avant sept heures.
« En ce qui concerne la fréquence des traitements
dit l’auteur de cet article, les opinions sont variables, mais cela tient peut-être à la quantité plus ou moins grande d'insectes qui se trouvent dans les plantations. Les uns, en effet, recommandent trois opérations par an : l’une en fin février, commencement de mars; l’autre au moment des semis, et, enfin, la troisième en septembre. C’est, paraît-il, le moment où l’on en détruit le plus, car c’est aussi le moment où les jeunes commencent à circuler. D’autres pensent que le traitement de févriermars et celui de septembre-octobre doivent être suflisants, à moins d’une invasion considérable d'insectes. Dans tous les cas, ces deux opérations paraissent indispensables: on doit employer de 175 à 200 ou même 250 kilogrammes à l’hectare dans un terrain planté ou non, en injections espacées de 60 centimètres. Quant au traitement intermédiaire, il semble moins indispensable et, dans tous les cas, la dose peut être un peu diminuée.
« Si l'on s'aperçoit, par hasard, que les plantations souffrent du traitement, un bon arrosage suffit, le plus souvent, pour tout remettre en place.
« Enfin pour empêcher les invasions par les terrains voisins, il est bon de créer autour de son champ une barrière protectrice. Cette barrière sera obtenue en mélangeant le sulfure de carbone à de l’huile lourde ou de l'alcool amylique pour ralentir l’évaporation du Jiquide et permettre une plus grande diffusion dans le sol. De plus, il est bon de faire les injections à 20 ou 25 centimètres de distance au lieu de 60.
« En résumé, il résulte de cette consultation et de nos propres expériences, dit M. À. Gruvel, que le sulfure de carbone peut être employé impunément, même à fortes doses (400 kilogrammes à l’hectare), en terrains plantés ou non (semis, pépinières, repiquages, etc.).
« Son action est reconnue extrêmement efficace pour la destruction des Courtilières, dont on arrive à se dé-
arrasser à peu près complètement en faisant deux traitements généraux fin février-mars et fin septembreoctobre à la dose de 200 kilogrammes à l’hectare environ. Si cela est nécessaire, un troisième traitement peut être fait au moment des semis, mais à dose moins forte, 120 à 150 kilogrammes à l’hectare environ. »
Dans son rapport sur l'emploi du sulfure de carbone contre la destruction des Courtilières, M. A. Gruvel donne une liste d’une trentaine de personnes qui ont employé ce procédé et obtenu, dit-1, d'excellents résultats.
PAUL NoEL.
IDENTIFICATION DE QUELOTEN OISEAUX
REPRÉSENTÉS sur les Monuments pharaoniques
Nous ferons encore remarquer que la Chouette étant Voiseau sacré de Minerve, il était naturel que Tachos lui substituât l’oiseau sacré d'Osiris, l’un des dieux dont le culte était en honneur dans l'Égypte tout entière. Ce choix avait en outre l'avantage de ne pas trop s'écarter du type primitif si cher aux mercenaires grecs.
Le monothéisme hébraïque n’attribua aucun caractère religieux au Hibou, mais, à plusieurs reprises, la Bible nous le montre évoquant des idées d'isolement, de tris-
tesse : « Je suis devenu, s’écrie le Psalmiste, comme le Hibou des maisons (1). » Sa chair, tenue en abomination par la loi mosaïque, était interdite aux enfants d’Israël (2).
Doués d’une imagination ardente, les Grecs ne manquèrent point d'être fortement impressionnés par ce strigien ; ils ont laissé de son origine un horrible tableau qu’en strophes élégantes nous a légué le génie d'Ovide.
Déméter pouvait ramener dans l'Empyrée sa fille Perséphone, pourvu qu’elle n'eût, en Hadès, savouré aucun aliment; c'était l'arrêt des Parques, mais les destins s’y opposèrent. Errant dans lesjardins de Pluton, la jeune déesse cueillit une grenade dont ses lèvres pressèrent sept grains, tirés de leur pâle écorce. Ascalaphe seul en fut témoin. Célèbre parmi les nymphes de l’Averne, Orphnée, aimée del'Achéron, lui donna, dit-on, le jour dans un antre obscur, Il la vit, et par une cruelle révélation empêcha son retour. La reine de l’Erèbe gémit, change le délateur en un oiseau sinistre; sur sa tête elle fait naître un bec, des plumes et de grands yeux. Dépouillé de sa forme première, il s'enveloppe d'ailes jaunâtres; sa tête grossit, ses ongles s’allongent et se recourbent. À peine peut-il agiter les plumes nées sur ses bras engourdis; il n'est plus qu'un oiseau hideux, messager de deuil et de larmes, un sombre hibou n’apportant, aux mortels, que de funestes présages (3).
Tous les auteurs de l'antiquité ont vu dans le Hibou un annonciateur denouvelles maudites et lui ont attribué une influence malveillante. Suivant Pline, voir seulement cet oiseau est un signe néfaste; cependant, ajoutet-il: « Je l’ai vu maintes fois sur des maisons particulières sans y être l’auteur de catastrophes. » Il raconte que, sous le consulat de Sex Palpelius Hister et de L. Pedanius, Rome fut purifiée aux nones de Mars, parce qu’un Hibou avait pénétré dans le sanctuaire même du Capitole. Une autre année, ce rapace ayant été vu, on la purifia aussi (4).
D'après Silius Italicus, la veillede la bataille de Cannes, des bandes de Hiboux assiégèrent les portes du camp romain (5). À la mort de César, ce fut également cet oiseau qui donna en mille endroits de sinistres présages (6).
Le cœur d’un Hibou, appliqué sur la mamelle gauche d'une femme endormie, avait la propriété de lui faire révéler tous ses secrets ; et les pattes de cet oiseau brülées avec l'herbe appelée plumbago étaient d’un remède efficace contre les serpents (7).
La pénétration attribuée au Hibou, par les anciens, a donné lieu à de nombreuses fables. Dans un apologue de Tzetzès, le corbeau va être proclamé roi après s'être paré des plumes perdues par les autres oiseaux; maisle Hibou, reconnaissant l’une de ses plumes, la lui arrache donnant ainsi l'exemple à la tribu ailée qui, en un clin d'œil, plume l’imposteur entièrement (8). Ailleurs, le Hibou
(4) Psaume CI, 7.
(2) Lévitique, XI, 17.
(3) Ovine. Métamorphoses, liv. V, 2, vers 532-550. (4) Hist. natur., liv. X, 16, 17,14. \
(5) Guerres Puniques, liv. VIII, vers 634.
(6) Ovine, Métam., liv. XV, 8, vers 191.
(1) Puine. Hist. natur., XXIX, 96, 1.
(8) Il est facile de voir ici une version de la fable: Le Geai pare des plumes du paon. La Fonraie, liv. IV, fable 1x. Dans Babrios, liv. I, fab. 1xxn, c'est l'hirondelle qui reconnait le choucas paré des plumes des autres oiseaux.
prédit aux oiseaux qu'un archer les tuera avec leurs propres plumesetleurrecommande de ne pas laisser croître les chênes parce qu'ils produisent le gui d’où l’on tire la glu pour les prendre (1).
À cause du don prophétique qu'on lui attribuait, le Hibou était, avec le chat, l'hôte assidu des sorcières; aussi le trouve-t-on mêlé à toutes les pratiques de sorcellerie et d’enchantement. Médée joint aux herbes vénéneuses le cœur du sinistre Hibou et les entrailles arrachées du corps d’une effraye vivante (2).
Dans Macbeth, Shakespeare énumère cet oiseau parmi les ingrédients que la seconde sorcière jette dans le chaudron empoisonné:
Dard fourchu de Vipère, aiguillon d'Orvet;
Jambe de Lézard, aile de Hibou
Pour un sortilège puissant en délire,
Bouillonnez et bouillez comme un potage d’enfer (3).
Malgré sa réputation et l’effroi qu'il inspire, de graves auteurs n’en ont pas moins écrit sur le Hibou des pages fort ironiques.
Un poète arabe, Amr Djahiz, voit en lui l’une des trois merveilles de ce monde, parce qu'il ne se montre jamais le jour, craignant que ses attraits et sa beauté n’attirent le mauvais œil (4).
Il nous est présenté par Fénelon {comme se croyant assez séduisant pour pouvoir prétendre à une jeune
F-Hippolyte -Boussäc del:
Fig. 1. Peinture de Beni-Hassan. (D’après Griffith.) aiglonne, dont il est follement épris. Fâcheuse aventure qui le couvrit de confusion (5).
La Fontaine nous le montre plein d’admiration pour sa progéniture:
DcoBbosoorpododebousonouo Mes petits sont mignons, Beaux, bien faits et jolis sur tous leurs compagnons (6).
Le caractère néfaste que les Egyptiens ont, lespremiers, attribué au Hibou, s’est, sans altération aucune, perpétué à travers les siècles. En Italie, en Allemagne, en Russie,
(4) Correspond à l’Hirondelle et lesioiseaux, Bagrios, liv. II, fab. cLvir.
(2) Sénioue. Médée, acte IV, vers 131-733.
(3) Macbeth, acte IV, scène 1.
(4) Macounr. Les :Prairies d'or, trad. B. de Meynard, t. VIII, p.327.
(5) Le Hibou, fable xr.
(6) La Fonrame. L'Aigle et le Hibou, liv. V, fab. xvur.
il est, de nos jours encore, considéré comme un oiseau de malheur; ce préjugé existe également dans nos campagnes d’où il n’est pas prêt de disparaitre, et nous croyons pouvoir en donner la raison. Lorsque le cri du Hibou coïncide avec l’arrivée d’une catastrophe, il ne manque jamais d’être remarqué et longtemps on s’en souvient ; tandis qu'on n’y prête point d'attention etil passe même inaperçu, siaucun événement ne se produit.
Sans y ajouter grande importance, voici un fait, évidemment dù au hasard, dont je fus personnellement témoin dans la nécropole de Thèbes. Un soir, fatigué
Fig. 2. Statère phénicien du British Museum.
d'un long travail, je voulus, avant de me coucher, respirer un moment la brise du désert. Les astres, la voie lactée, les constellations étincelaient d’un si prodigieux éclat, que le firmament apparaissait comme un immense incendie; phénomène étrange offrant un spectacle à la fois grandiose, sublime, effrayant. Pendant qu'émerveillé je contemplais ce flamboiement céleste, un Hibou, passant comme une ombre au-dessus de ma tête,me frôla de son aile avec un cri sinistre. M’arrachant aussitôt à ma contemplation, je rentrai en proie à des pressentiments funestes. Le lendemain, à peine l'aube commencçait-elle à blanchir l'Orient, qu’un Arabe m'apportait un message bordé de noir; je l’ouvris à la hâte, mon père avait vécu.
LA CHOUETTE COMMUNE OU EFFRAIE. Sfrix flammea, Linné. — On vient de voir que l’Ascalaphe servait à représenter la lettre m; cette règle n'avait cependant rien d'absolu, puisque, à Beni-Hassan (1) l’on a relevé un exemple où le Sérix flammea joue un rôle semblable. Nous ferons toutefois observer que cette image (fig. 1) est celle d’un être hybride ayant la tête du Hibou d'Égypte avec la face et le corps de l'Effraie; anomalie pouvant aussi bien être attribuée à l'ignorance des artistes qu’à l’une de ces fantaisies dont ils étaient coutumiers. Cette combinaison prouverait, du moins, que le strigien pris pour type de la lettre alphabétique était bien le Bubo ascalaphus et non le Sérix flammea.
A l'exclusion de la Chine, du Japon, de la Nouvelle- Zélande et des régions les plus septentrionales du cercle arctique, la Chouette Effraie est répandue sur toute la surface du globe. En Égypte et en Nubie, on la rencontre fréquemment, dans les arbres au feuillage touffu ou dans les ruines (2).
Leshabitants d'Alexandrie, du Caire, de Damiette, etc., la désignent sous le nom de Massäçah; c'est le Hämah des auteurs arabes (3).
Bien caractérisée par sa face en forme de cœur, l'Effraie est l’un des plus beaux rapaces nocturnes. Elle a le bec recourbé à son extrémité, la partie dorsale du
(1) Grue. Beni-Hasan, Part. I, fig. 1 (1896).
(2) Sueccey. The Bürds of Egypt., p.116 (1872).
(3) Savienv. Descript. de l'Egypte. Système des oiseaux de l’'Egyple, t. XXIII, p. 300. Ë
plumage d’un jaune vieil or, légèrement nuancé de gris, où s’enlèvent en clair de petites taches argentées, de forme ovoide; la face et le dessous du corps sont d'un blane pur finement piqué de brun sur la poitrine; le bec est jaune pâle, l'iris noir ; les pieds sont roses, couverts d'un léger duvet blanc (1). Sa longueur est d'environ 30 centimètres.
Cet oiseau se tient toute la journée immobile dans l'endroit le plus obscur qu'il peut trouver, clocher, grenier, vieille tour; il n'en sort qu'au coucher du soleil pour donner la chasse aux rats, aux souris, aux campagnols et autres animaux nuisibles dont il fait sa nourriture; aussi les agriculteurs veillent-ils soigneusement à sa conservation.
L'Effraie tire son nom de ses soufflements ché, chi, chei et de son cri plaintif que, d'une voix entrecoupée, elle fait entendre dans les ténèbres, inspirant la terreur à quiconque la regarde comme un oiseau funèbre, parce qu'elle vit dans le voisinage des tombes où reposent les morts.
Jusqu'à ce jour, aucun monument pharaonique n’a permis d'attribuer à l’Effraye un caractère sacré. Cependant, sur une médaille d’Antonin, trouvée à Sais, nous voyons Athéné que les Grecs ont assimilée à la déesse Neith, la main gauche appuyée sur son bouclier et la droite portant une Chouette. Or, la Minerve égyptienne était non seulement la personnification de l’espace céleste, mais les textes en font souvent mention comme protectrice des viscères, conservés dans les vases canopes, particularité qui, sans doute, lui conférait un caractère funéraire. D'autre part, on a découvert à Gizeh deux spécimens momifiés de Strix flammea (2); il est donc possible que cet oiseau ait joué un rôle religieux, lequel fut, peut-être, à celui du Hibou, ce que le rôle du chat était à celui du lion. ;
Un statère phénicien, du British Museum (fig. 2) et frappé sans doute dans une région soumisé à l'Egypte (3) porte une Chouette flanquée, à droite et à gauche, du signe ankh (4).
Plusieurs hypothèses, que nous n'avons pas à examinéer ici, ont été émises pour expliquer le choix de la Chouette comme attribut de Pallas-Athéné. La raison en est, je crois, celle-ci : les Chouettes étaient si nombreuses en Attique (5) qu’on prit cet oiseau comme emblème d'Athènes, cité de Minerve. Pour une raison semblable, elle figurait sur le revers des tétradrachmes athéniens. Malgré cela, cet oiseau était loin d’être l’objet d’une ardente sympathie. On dit que, sortant d'Athènes pour se rendre en exil, Démosthène tendit les mains vers l’Acropole en disant : « O maitresse souveraine de la ville, comment peux-tu te plaire à trois bêtessi méchantes, la Chouette, le Serpent et le peuple athénien (6) ».
En hébreu l'Effraie portait le nom de Tamhds, il était défendu aux Israélites de manger sa chair (7).
(1) Gouc». Birds of Europe, vol. I, pl. 36 [(1837). — Dresser.
A History of the Bürds of Europe, vol. V, pl. 302 (1871-1881).
(2) Lorrer et Garccarn. La faune momifiée de l'ancienne Egypte, p. 170.
(3) M. E. Bareron la place à Gaza. Médailles grecques, etc. Introd., p. Lxtr.
(4) Nom égyptien de la croix ansée.
(8) La Cnouerre cuevècue, Athene noclua. « On ne porte pas des chouettes à Athènes » était une expression passée en proverbe.
(6) Prurarque. Vie de Démosthène.
(7) Lévi‘ique, XT, 16. — Deuléronome, XIV, 15.
Pline la nomme Ægolios et raconte qu’elle pond quatre œufs (1).
Dans la poésie latine, la Strix flammea n’évoque que calamités et maléfices, des idées sombres et lugubres. Tibulle (2), Horace (3), Lucain (4) en parlent comme d’unoiseau de malheur. Sénèque nous la montre soupirant ses chants sinistres sur les bords du Cocyte (5). Dans Ovide, la magicienne Médée ajoute à ses sortilèges les ailes et la chair infâme de l’Effraie (6).
P. HIPPOLYTE-BOUSSAC
(A suivre.)