P. CHRÉTIEN
Les Jardins des Termites
On connait, depuis les recherches de Müller, la biologie des fourmis du groupe des Attines, qui coupent des feuilles, les emportent dans leur nid, les triturent et en font une sorte de pâte sur laquelle pousse un champignon dont elles se nourrissent. Il est très intéressant de rencontrer des mœurs analogues chez des insectes sociaux, les Termites, qui appartiennent à un groupe zoologique tout à fait différent. Il y a là un phénomène de convergence tout à fait remarquable, sur lequel M. Escherich (Biologisches Centralblatt, janvier 1909) nous donne d’intéressants détails.
On rencontre dans ies termitières des productions spongieuses placées chacune dans une loge spéciale, aux parois de laquelle elles ne sont pas soudées. Ces productions ont un volume très variable, depuis la grosseur d’une noisette jusqu'à celle d’une tête d’adulte. Elles sont de couleur brune et perforées par tout un réseau de couloirs. Leur surface est granuleuse, c'est-à-dire qu’elle semble formée d'innombrables sphérules soudées ensemble. L'intérieur parait homogène, mais à la coupe on constate qu'il est également constitué par des boulettes fortement tassées les unes sur les autres.
Ces productions sont les jardins où vont être cultivés les champignons. Elles sont formées exclusivement d'éléments végétaux, cellules épidermiques, fibres, trachéides, vaisseaux annelés. Tous ces éléments sont nettement isolés les uns des autres; on n’y rencontre jamais de ‘cellules parenchymateuses. On peut admettre que le bois mort et les feuilles sèches servent seuls à constituer ces jardins ; car les éléments des tissus vivants ne pourraient pas être isolés aussi nettement.
C’est sur cette masse végétale que se développe le champignon. Il se présente à l’œil nu sous la forme de sphérules blanches distribuées à la surface du jardin; à la loupe on voit en outre un feutrage mycélien qui
revêt celle-ci. Les sphérules ont un diamètre de un et demi à deux et demi millimètres ; elles sont de eonsistance assez ferme, llles sont formées par l’enchevêtrement d’un grand nombre de filaments mycéliens, qui se ramifient et portent à leurs extrémités des bourrelets ovales sur lesquels naissent des conidies. Les sphérules représentent donc des conidiophores.
On ne trouve dans le nid que le mycélium et les sphérules. Mais, à la surface des termitières, se présente souvent une Agaricinée, Volvaria eurhiza, qui est certainement en relation avec le mycélium situé dans le nid. Il suffit d’un peu de pluie pour faire apparaître ce champignon.
Si on retire un jardin d'une termitière et qu'on le place sous une cloche, en prenant soin qu'il ne s’y trouve pas de termites, on voit se produire une modification importante. Les sphérules disparaissent et, à leur place, apparaissent les filaments d’un Xylaria, qui paraissent surgir des profondeurs du gâteau. Ce phénomène est si constant qu'on peut admettre que le Xylaria existe toujours dans le jardin, mais que les termites empêchent l'apparition de ses fructifications, en coupant toutes les extrémités du mycélium, à mesure qu’elles apparaissent.
La croissance des champignons amène la production d'une grande quantité d'acide carbonique: aussi les termites placés sous une cloche de verre avec un fragment de jardin meurent en un ou deux jours. Ce n’est que grâce à une ventilation très intense que le gaz ne s’accumule pas dans les termitières.
Cette culture de champignon doit être considérée comme un grand progrès dans l'alimentation. Le bois est en effet très pauvre en azote; aussi les animaux qui se nourrissent de bois doivent en consommer de très grandes quantités. Les champignons servent à extraire les substances nutritives et à les présenter sous une forme assimilable; en effet, leurs filaments mycéliens vont chercher au loin les matières albuminoïdes, qui viennent se concentrer dans les conidiophores. Naturellement les jardins deviennent stériles à la longue et doivent être renouvelés. Les termites rejettent hors du nid les parties qui ne renferment plus de substances nutritives et les remplacent par une nouvelle bouillie ligneuse.
Il semble, d'après Doflein, que le champignon serve essentiellement à la nourriture des larves, des nymphes et de la reine, qui ont, plus que les adultes asexués, besoin de substances albuminoïides pour constituer leurs tissus, ou pour former les œufs. On ne trouve, en effet, dans le tube digestif des ouvriers et des soldats que des particules ligneuses et on ne les voit pas manger de sphérules, tandis que les larves, les nymphes et la reine s’en nourrissent exclusivement. C’est là un de ces cas où le régime alimentaire varie suivant les besoins de l'individu ; j'en ai cité un certain nombre dans mon trayail sur le régime alimentaire des insectes (Revue scientifique, 1908).
La culture des champignons est très répandue chez les Termites, ce qui n’a rien d'étonnant, puisque ces insectes ont l'habitude d'accumuler du bois mort dans leurs magasins. On peut concevoir que des champignons se sont fortuitement développés dans ces conditions et que les insectes ont pris peu à peu l'habitude de s’en nourrir et de leur présenter les conditions les plus favorables pour leur développement. Dès lors on comprend
comment le même instinct a pu se développer chez des insectes aussi éloignés dans la classification que les Fourmis et les Termites ; il suffit de considérer que les espèces en question ont toutes pour habitude d’accumuler des débris végétaux dans leurs nids. Le champignon des termitières n’a pas encore été rencontré en dehors de celles-ci, Il en est de même de celui des fourmilières, Rozites gongylophora, dont on ne connait pas encore la forme sauvage.
Toutes les espèces du genre Termes cultivent des champignons. En Afrique, ce sont surtout Termes bellicosus, natalensis, Estheræ, vulgaris, incertus, goliath ; en Asie, T, obscuripes, redemanni, malayanus, fatalis, mycophagus ; en Amérique, T. dirus. Les Microtermes qui habitent dans les nids des Termes font des jardins qui sont une réduction de ceux de leurs hôtes. 11 est probable qu'ils en empruntent les matériaux à ceux-ci.
Si les produits de la culture des Termites, les sphérules, sont de tous points comparables à ceux des Fourmis, il est à noter cependant que le substratum est fort différent. Tous les termites que nous venons de
nommer utilisent le bois mort, qu'ils vont chercher à .
l'abri de galeries couvertes, tandis que les fourmis du groupe des Attines vont couper des feuilles vivantes sur les arbres. Il y a cependant des termites coupeurs de feuilles, dont nous devons la connaissance à Smeathman.
Il a vu en Afrique de véritables expéditions entreprises par un termite plus grand que Termes bellicosus, et qu’il appelle Termes viarum. Comme cet insecte est pourvu d'yeux bien développés, il est probable qu'il s’agit d'un Hodotermes . Haviland a vu le même fait se produire dans le Natal avec Hodotermes mosambicus. Les ouvriers coupaient, en plein jour, des herbes fraiches et des feuilles et les emportaient dans leur nid, après les avoir déposées en tas à l'entrée des galeries.
Sjüstedt a vu un termite aveugle, Termes Lilljeborgi, du Cameroun, se livrer à ces expéditions. Les colonnes d'ouvriers s'avancent en ordre et sont protégées par des soldats. Arrivé sur les lieux, on se disperse et les ouvriers s'occupent à découper dans les feuilles des plaques arrondies qu'ils emportent dans leur nid. Cette facon de procéder est de tous points comparable à celie des Fourmis. Il est curieux de la voir pratiquée par un insecte aveugle. Il est juste de dire cependant que dans ce cas on n’a pas encore pu constater directement que ces feuilles servent à cultiver des champignons. Car les nids de ces termites sont trop profondément enfoncés dans la terre. Mais tout indique qu’il en est bien ainsi, et dans ce cas ce serait la plus remarquable convergence d’instincts que la nature puisse nous présenter.
Dr L. LALOY.